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Cosmo-politisation avancée

Par Mathieu Li-Goyette
Le Festival Fantasia touchait à sa fin. Le Festival des Films du Monde se pointait le bout du nez. Voilà que nous recevions le communiqué de presse d'un certain « Festival du film chinois de Montréal ». Un autre nouveau festival? S'il peut y avoir un festival dédié au cinéma marocain, pourquoi ne pourrait-il pas y en avoir un consacré au cinéma chinois?

Première réaction : téléphoner au président du festival, voir comment une revue de cinéma en ligne particulièrement intéressée aux cinémas nationaux pourrait collaborer à la première édition de l'événement en question. Comme à l'habitude, on pose les mêmes questions. Quels films avez-vous choisis? D'où vient cette initiative? D'où provient votre financement? Pouvons-nous voir certains films à l'avance dans le but de vous offrir une couverture? Échanges de visibilité? Etc.

CONFUCIUS et la commercialisation avancée de la culture

Cette fois, les réponses en auraient choqué plus d'un. Programmation faite sur le tas par un financier tout sauf cinéphile (désolé, mais un directeur de festival se doit d'être cinéphile) sélectionnant une poignée de films médiocres (Confucius en tête de liste) avec comme exception l'avant-dernier Chen Kaige, Forever Enthralled (car il en a fait un autre depuis, mais je suppose qu'il a dû échapper à la vue de l’événement), et un texte de présentation falsificateur. Quoi de plus? Ah oui, le conseil de chercher ces films sur Internet, car de toute façon, ils sont déjà distribués.

De quel cinéma chinois parle-t-on? De celui de la Chine continentale bien sûr, donc pas de cinéma hongkongais ni de cinéma taïwanais, mais surtout aucun documentaire (quand l'école du nouveau documentaire chinois est si importante) ni de ces fameux films bannis par le gouvernement. Au contraire, des films bien rangés, bien droits, qui ne risqueraient pas de provoquer le débat; si débat il y avait à avoir, car on ne pouvait compter sur aucun invité à l'occasion de cette première édition. Pourquoi faire un festival alors?

Le Festival du Film Black, le Festival du cinéma roumain, le Festival du film marocain, le Festival du cinéma israélien, le Festival du cinéma japonais, le Festival du cinéma latino-américain, le Festival de films LatiNordicos, le Festival du film chinois et le Festival du film brésilien sont tous des festivals que l'on doit appeler communautaristes. Et de quelles communautés parle-t-on? Pourquoi avoir un Festival du cinéma latino-américain lorsqu'on a Festivalissimo (le festival de cinéma ibéro-latino-américain; la seule différence étant l'ajout de l'Espagne, des régions catalanes et du Mexique)? Pourquoi avoir, en plus, un Festival de films LatiNordicos (donc un festival de films latino-américains programmés par des nouveaux immigrants à Montréal)? Pourquoi programmer Bodyguards & Assassins et The Message dans le cadre du Festival du film chinois lorsqu'ils avaient déjà été présentés l'an dernier à Fantasia?

Ces festivals sont des vitrines. Certains le sont pour des ambassades, d'autres pour des directeurs fantoches et leurs amis financiers qui investissent dans une culture quelconque plutôt que dans la Culture. Sans choix, sans programmation pesée et réfléchie, ces films ne sont que le fruit d'un amalgame ethnique rendant les médias muets devant tant d'absurdité - le spectre des accommodements raisonnables plane toujours.

Est-ce être raciste que de dire que le Festival du film Black n'a pas sa place (quand nous avons déjà l’extrêmement complet Vues d'Afrique)? Est-ce être antisémite que de soulever l'absurdité du Festival du cinéma israélien? Et si seulement un festival de cinéma palestinien existait, on pourrait au moins s'en consoler. Non, car dans l'organisation verticale des ces manifestations, il n'y a qu'une priorité et ce n'est pas celle de faire de l'« échange culturel »; le tapis brodé déposé à l'Impérial avant le film marocain ou les bouchées à la vapeur servies avant le film de Kaige ne devraient pas nous aveugler autant. Il faut observer les commanditaires, remarquer si le festival a un jury. Qu'il soit international ou non, la tenue d'une compétition officielle est le premier pas vers un rayonnement sérieux. Ces festivals participent au cloisonnement des communautés, à l'épuration des bons films (lorsqu'ils en dénichent) des mains des grands festivals, des vrais festivals comme Fantasia, le Festival du Nouveau Cinéma, le Festival des Films du Monde. La beauté de ces rassemblements, c'est de voir, par exemple, un film chinois au FNC suivi d'un autre film, dans la même salle, mais turque celui-là. Les deux oeuvres sont extraordinaires et proviennent de deux coins du monde. On se redécouvre et on découvre l'autrui tout à la fois.

Mais ces autres festivals consistent en des échanges d'argent, en des jeux de chiffres entre investisseurs qui, tout en évitant leurs gargantuesques taxes annuelles, ont le beau jeu d'aider la culture. La culture n'a pas besoin de ce genre d'aide. Ou du moins, la culture présentée de cette manière n'a pas besoin d'aide. C'est dans la façon dont les choses sont exécutées, dont les oeuvres sont défendues par l'équipe de programmation qu'une ligne très claire et limpide se trace. L'argent a deux poids deux mesures. Ce n'est pas parce qu'un film marocain est marocain qu'il faut le projeter, mais la tenue d'un Festival du film marocain, elle, oblige qu'on le projette; l'apologie de l'ethnicité et du cosmopolitisme, dans le financement des festivals comme dans le financement des cinéastes, tue l'art, car il fait du langage cinématographique une signification stricte plutôt qu'une forme libre, de l'anecdotique touristique plutôt que du discours.

On parlait autrefois de la culture comme marchandise dans le cinéma commercial. On parlait donc d’acculturation. Maintenant, il faudrait aussi parler de cette culture – dans le cinéma d'auteur où l'effet est le plus insidieux – comme d'une colonne de chiffres déductibles d'impôt. Donc d'une substitution de celle-ci par une coquille vide, un paria, un alibi à autre chose.
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Article publié le 5 septembre 2011.
 

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