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Économie esthétique, esthétique économique

Par Mathieu Li-Goyette
« La société de croissance résulte dans son ensemble d’un compromis entre des principes démocratiques égalitaires, qui peuvent s’y soutenir du mythe de l’Abondance et du Bien-Être, et l’impératif fondamental de maintien d’un ordre de privilège et de domination. » - Jean Baudrillard (La société de consommation)

Acceptons d’emblée que notre société de croissance vit une crise de croissance, soit celle de ne pas savoir comment concilier la restriction de sa conquête du monde et la protection de ce même monde. Acceptons ensuite qu’il en aille de cette société de croissance comme de ses industries de masses. Or, comment croît le cinéma?

Par un renouvellement des formes, par des dépassements technologiques, par la mise en valeur de ses idoles, donc par la vente de ses films - ses produits. Le maintien d’un « ordre de privilège et de domination », dans une industrie comme l’est le cinéma (car il l’est autant qu’il est un art) l’embourbe dans une recherche constante de sa valeur monétaire. Guettant la valeur de son billet, le spectateur « veut en avoir pour son argent ». Ainsi projetterions-nous à l’écran nos rêves de prospérité économique. « Abondance et Bien-Être », pour citer une dernière fois Baudrillard, est la clé du mythe cinématographique contemporain. La star elle-même a aujourd’hui moins de pouvoir que le salaire qui la nourrit. Forcé dans sa quête du progrès économique (pour faire un prochain film, il faudrait toujours faire du profit sur le dernier), le cinéma, à l’époque où il ne fournit plus qu’un type d’images parmi tant d’autres, nous semble être l’autel sacrificiel de choix du capitalisme. Et parce qu’il est un acquis et qu’il est le plus facilement diffusable, il est aussi le plus apte à se travestir.

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Nous nous rendons dans ses temples pour y faire notre donation quotidienne. Comme à la quête de l’Église, l’argent a ici une valeur de réconfort spirituel et moral. Question de pouvoir témoigner du progrès de la société, ce qui nous y a amené découle d’une curiosité pour les dépenses faramineuses qui y sont rattachées, pour la publicité qui nous a bombardé. En sortant satisfaits du dernier blockbuster, nous sommes ragaillardis de la direction qu’a prise notre société de croissance. Elle présente des effets spéciaux extraordinaires, mais aussi des jambes sensuelles et, pour la première fois d’une carrière peut-être, les seins nus de telle actrice. La valeur monétaire du film se compte au gramme près. La différence entre le spectacle cinématographique d’aujourd’hui et celui d’hier, c’est malheureusement, pour citer vaguement Guy Debord, que toute la société est aujourd’hui une société du spectacle.

L’idée de revoir ces priorités (soit de considérer autant l'économie que l'esthétique), vient vaguement d’un vieux texte de Denys Arcand sur l’économie dans l’esthétique du cinéma où il était discuté de la valeur monétaire des plans et de la manière dont la mise en scène était influencée par ces décisions et qu’il était difficile d’envisager la beauté cinématographique comme l’on envisage la beauté de la peinture ou de l’écriture. Ayant un beau plan de grue en tête à faire sur un porte-avions, il manquera au réalisateur non seulement sa grue, mais surtout son porte-avions quand l’écrivain, aussi banalement que nous venons d’en faire usage, insérera le mot dans une phrase.

Une vision économique et critique du cinéma, en réponse à l’état des lieux établi plutôt, s’inquiéterait autant sur ses budgets que sur la valeur monétaire de chacun de ses plans plutôt que sur sa pure esthétique. Mais cela reviendrait néanmoins à entrer dans le jeu des publicitaires.

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En fait, il y aurait d’abord la valeur d’expression économique des plans, puis leur capital narratif, symbolique, iconologique. C’est une décision qui nous ferait dire des choses très simple. Que, par exemple, en plus d’y avoir trop d’images (au dire d’Émond), le cinéma a aussi trop de plans coûteux qui ne disent rien. En fait, la petite anecdote d’Arcand, extrapolée et même si elle n’a pas de quoi être populaire ou révolutionnaire, nous semble beaucoup plus juste aujourd’hui qu’elle ne pouvait l’être dans les années 60 ou 70. Sans en appeler à la censure où à un principe de rentabilisation du cinéma comme le suggère les dernières réformes en liste chez Téléfilm Canada, il nous semblerait aussi juste que des questions soient posées plus souvent par la critique qui n’a plus, pour parler des films, que les outils du critique d’art alors qu’elle oublie trop souvent les qualités sociologiques et évidemment économiques de son objet d’étude.

C’est que l’esthétique et sa quête endort le cinéma et ses spectateurs. De la collection Criterion aux films les plus primés des grands galas, l’esthétique règne parce qu’elle est garante de la valeur financière d’un film. C’est la conclusion intuitive et inconsciente la plus logique de cette société du progrès : plus beau, plus cher. Les effets numériques, l’image haute définition. Cette course au sommet vient de coûter au septième art sa pellicule et déjà, comme ailleurs dans les arts on se plaît à l’intellectualisation du recyclage : nous assistons à la naissance d'une nouvelle esthétique (celle d’une certaine branche de films expérimentaux et des projections performances). La pellicule ayant un prix, la brûler et la modifier en direct a quelque chose du rite sacrificiel, de l’hommage aux valeurs perdues et de la protestation anticapitaliste. C’est faire de l’art en dehors du circuit de la consommation, c’est créer à partir de ce qui n’a plus de valeur parce que l’objet en question a déjà été produit et a déjà été acheté. À l’ordre officiel et orthodoxe naît une magie noire, sincèrement païenne.

La critique pourrait cependant rafraîchir ses intérêts. Outre ceux de vouloir décortiquer la structure narrative du film, la cohérence de sa mise en scène ou l'adhésion de ses moyens (acteurs, décors, etc.) à son grand projet, il y aurait une économie interne au cinéma, une force motrice dépassant celles du rythme, du montage et de la théâtralité, à définir. Cette force, impure car elle mêle de nature le dollar à l’art, est à comprendre, à repenser. Il faudrait sortir l'économie du cinéma de ses bases universitaires et le réintégrer dans le discours quotidien sur le 7e art. Éviter de laisser ces arguments aux économistes pour en discuter avec le public, ces personnes qui font justement fonctionner cette économie du cinéma; la critige généraliste ayant toujours cru régler le problème en affichant quotidiennement des box-offices, n'est en fait qu'un autre rouage à dénoncer. Nous qui sommes, en quelques sortes, choyés d’avoir tant d’images, il serait dommage de ne savoir percer leurs carapaces stylistiques sur lesquelles rebondissent tant d’arguments en faveur de la vénération cinéphilique et du culte de la beauté. Y parvenir plus régulièrement (car des articles et des films - certains de Watkins, de Morris, d’Arcand, de Solanas – y sont déjà parvenus), serait déjà une bonne manière d’entamer la démythification en règle de cette « société de croissance » qui s’évertue sans aucun doute à faire croître ce cinéma en quelque chose de plus en plus dénaturé.
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Article publié le 8 février 2012.
 

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