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Bleu désir: la cinéphilie technocratique

Par Mathieu Li-Goyette
Avec l’avènement du DVD comme système de référence depuis le tournant des années 2000, l’expérience cinématographique de chaque maisonnée semble s’être dangereusement rapprochée de celles que les salles peuvent encore offrir. Ayant dû patienter quelques 30 années avant de s’offrir un téléviseur avoisinant les 40 pouces, nous avons maintenant droit à l’arrivée de la télé à projection, la télé plasma et autres inventions comme le projecteur à haute définition. Résultat : les cinéphiles ambitieux et bien nantis quittent la salle de cinéma. Face à de nouvelles technologies repoussant les limites du visible à l’oeil nu, du son plus que parfait et des films disponibles sous un format haute définition, il ne faudra pas s’étonner de voir la consommation en salles chuter considérablement au cours des années à venir. Avant de lancer la première pierre, attardons-nous tout d’abord au phénomène centrifuge qu’est celui de la cinéphilie qu’on nommera ici technocratique. Une cinéphilie où les considérations économiques et techniques passeront avant l’expression humaine et dont la souche prend racine, indépendamment de ses convictions, chez l’auteur et le lecteur du présent texte.

Il existe plusieurs types de cinéphilies. Il y a celui de la Cinémathèque québécoise, celui du cinéma de type mégaplex, celui du cinéma répertoire le plus près de chez vous, celui du téléchargement illicite, des films passant à la télévision, du club vidéo, du film rare, du film d’art, du film d’exploitation et il y a celui qui prétend à un peu tout ces critères. Chaque cinéphile vous défendra alors avec passion sa position parmi celles-ci. Si certains pointeront peut-être aisément que la diversité du champ de consommation s’établit à partir du fait que le cinéma est un art populaire, sinon le plus populaire après la musique et la télévision, il me semblerait plus apte à défendre que le dénominateur commun du visionnement actuel trouve niche dans la technologie. Sur le lecteur MP3, Youtube et la télé à la carte, l’intéressé pourra visionner une certaine oeuvre obscure de Cassavetes autant que le dernier opus de Michael Bay. Cette ubiquité de la consommation est certes devenue partie prenante de nos vies, et ce, en un laps de temps vertigineux qui force la remise en question de toute une relation face au cinéma. Peut-être envahis par l’image, nous avons alors tenté d’y chercher une qualité qui défiait celle qui s’offrait à nos yeux pour trouver l’image unique et idéale.

Cette quête pour l’image aura pourtant été le dernier bastion des cinéphiles de longue date. Qu’on pense à une période pré-VHS où la possibilité de voir des oeuvres de répertoire se chérissait, le long débat face aux nouvelles technologies, en plus de faciliter la diffusion d’oeuvres à venir et d’oeuvres perdues, participe à une opération de séduction paradoxale entre le consommateur et le producteur. Forcé vers un nouveau support (il ne nous reste qu’à compter les mois – j’espère les années – avant de voir quelques studios fermer définitivement leurs portes au DVD), la loi du marché veut que le Blu-ray devienne la norme à venir et puisse contenter son public toujours avare d’un nouveau jouet technologique. Avec la possibilité de visionner des films à la vitesse de 24 images par seconde, d’atteindre une définition progressive de 1080 et un son ambiophonique de 7.1, le disque Blu-ray avec ses quelques 50 giga-octets d’espace (bientôt 100 et 200, dit-on chez le géant électronique japonais TDK Corporation, 500 chez Pioneer) a les atouts pour éclipser la qualité offerte via un disque DVD (offrant au maximum 9,4 giga-octets, 29,97 images par seconde et une définition progressive de 480). Plus inquiétant encore pour l’arrière-garde, les compagnies de distribution telle que Criterion en Amérique puis BFI en Angleterre, sous peu MK2 en France, se lancent dans l’édition de nouveaux disques Blu-ray qui depuis la fin 2008 permet maintenant d’apprécier The Third Man (Carol Reed, 1949), Chungking Express (Wong Kar Wai, 1995) ou Le Septième sceau (Ingmar Bergman, 1957) sous un jour nouveau et complètement remasterisé, faisant ainsi suite aux studios américains qui ont irrévocablement juré à l’alliance Blu-ray en vogue depuis 2004.

C’est ici que l’expression « cinéma-maison » vient prendre un sens tout à fait nouveau et qui effraiera particulièrement les tenants de la pellicule et de cette relation que le spectateur entretenait dans une salle noire face à un objet dont Bazin parle comme d’une fenêtre sur le monde; à côté de ce vieil écran où nous pouvions avoir des nouvelles du monde, l'écran de salon a toujours été, en quelque sorte, repensé pour triompher en bout de ligne. Cet état de stase sacré est en danger de disparition, dira-t-on. En effet, les possibilités du disque Blu-ray, pour autant que le distributeur consciencieux se penche un jour sur le sujet, permettra dans le futur d’emmagasiner un nombre incalculable de métrages à une définition plus grande que ne le permettaient les anciens supports. La tenue de séries télévisées complètes sur un seul disque n’est plus un désir farfelu, la filmographie de l’auteur favori serait à portée de main sous quelques disques. Avec l’ajout de ses nouvelles fonctionnalités en temps réel (que Sony a nommé BD-Live), un monde parfait (lire : cinéphilique au lieu de capitaliste) nous permettrait de clavarder en direct avec un membre de la production, voire même le réalisateur. Nombreux sont ceux qui aurait aimé piquer une jasette avec Del Toro au visionnement de Hellboy 2 ou de s’attarder à des oeuvres plus indépendantes qui, par des contraintes budgétaires, nous empêchent d’entendre l’opinion du cinéaste (entrevues, pistes de commentaire audio) ou mieux encore à certains cinéastes militants de faire renaître leur oeuvre. Ainsi, L’heure des brasiers pourrait revivre globalement: les arrêts dans le film pourrait permettre à des communautés en ligne immenses de partager leurs témoignages sur la révolution avec Solanas en plein milieu pour gérer le grand débat.

Nous pourrions, en effet. Le fléau qu’est le BD-Live est cependant beaucoup plus dangereux qu’il n’y paraît et n’a évidemment aucun objectif autre que de faire fluctuer le profit du disque même lorsque celui-ci a été acheté par le consommateur au moment même où il amasse la poussière d’une nouvelle blu-raythèque. Dès maintenant, l'édition européenne du Iron Man de Jon Favreau (2008) peut être remontée par le nouveau cinéaste derrière chaque télécommande. Depuis quelques mois, les acheteurs des films de Disney peuvent clavarder avec d'autres familles à travers le globe qui écoutent le même film. On imagine déjà la version «remontable» de Pulp Fiction ou les belles conversations avec nos cousins français autour de grands débats du monde de l'animation: «est-ce que Pinocchio fait bien de mentir si c'est pour s'en sortir?». Encore loin de servir une quelconque visée pédagogique (le remontage d'un film en extraits, pourquoi pas?) ou un échange critique consciencieux (peut-être, mais le public visé n'en est pas le plus grand friand), le BD-Live représente un certain achèvement entre l'expérience cinématographique et l'avancée technologique maison. Une fois l'image de cristal et le son net, c'est l'interactivité qui en vient à manquer au «simple» produit vendu. Comme si le film ne suffisait plus, la ludicité de l'arnaque charme les tenants d'une consommation douteuse (là où la technocratie devient aussi nauséabonde, je clame enfantillages et engrenages du marché) chez qui l'expérience cinéphilique s'érige autour d'un noyau de divertissement qui fonctionne au rythme du consommateur toujours enragé («j'ai plus de fonctionnalités Blu-ray que toi!»).

C'est un peu le bond entre l'adorée Cinémathèque française de Henri Langlois (ou plus près d'ici le défunt Ex-Centris) qui se transformerait en mégaplex où la salle est entre l'arcade et le bistro. Sans crier gare, le Blu-ray démystifie cette relation face au cinéma qui, bien qu'on en convienne tous, sera amenée à changer radicalement si le bond vers une distribution plus généreuse des oeuvres indépendantes de la part des distributeurs reste autant à plat. En coupant l'herbe sous le pied des jeunes productions, en les condamnant via un nouveau support de distribution dispendieux restreint aux plus nantis, le combat pour un cinéma différent n'a peut-être jamais semblé aussi difficile quand pourtant le Blu-ray devrait permettre une appréciation plus complète, plus intégrale (et c'est ce que l'on souhaite tous) de films d'ici et d'ailleurs. Ici avec le disque haute définition de C.R.A.Z.Y., d'ailleurs avec les quelques magnifiques transferts de films étrangers qui réussissent à nous parvenir. Tout ceci sans compter la pléiade de rééditions comme celles de Casablanca (1942) et The Day the Earth Stood Still (1951) de grands studios, qui frôlent la perfection et constituent sans aucun doute l'état idéal pour le visionnement d'artefacts (dans la mesure où une grande partie du grain originel est conservée en éliminant cette fois les imperfections du numérique) tout en venant soudainement redorer le blason du rouleau compresseur hollywoodien.

Si en bout de ligne le succès du Blu-ray dépendra certainement plus de la mort du DVD que du triomphe de la haute définition (niveau de qualité qui, je le rappelle, nécessite un téléviseur compatible haute définition et un système de son ambiophonique pour en tirer réellement profit), mon voeu le plus cher est d'avoir sensibilisé le lecteur au changement de garde qui s'avère imminent. Chargée de grandes qualités, mais de sournoiseries dont il faudra se méfier, la venue d'un nouveau format va modifier profondément cette conception de la cinéphilie qui nous convient à tous dont je parlais plus haut. Que l'on se réfugie dans les fichiers « torrent » ou dans les festivals, c'est tout un pan du cinéma qui est en train de se métamorphoser dans cette nouvelle ère numérique qui, entre les mains des compagnies, se dote d'un mandat curieusement différent de celui qu'il a gagné lorsque utilisé par des cinéastes contemporains comme Abbas Kiarostami ou Jia Zhang-ke qui depuis favorisent le numérique dans une économie de moyens et une nouvelle indépendance de tournage. Déposé sur le seuil de deux réalités (le numérique et le celluloïd) il convient maintenant de dire sans jouer les prophètes de malheur que nous vivrons la mort du DVD en direct de nos écrans. Lorsqu'on revient en arrière de 10 ans, The Blair Witch Project proposait de diviser ses deux registres de réalité à l'aide d'une caméra 16mm et d'une caméra vidéo. Stratégie audacieuse qui a fait ses preuves depuis, c'est lorsque le numérique sera apposé ainsi au numérique haute définition que sa dernière heure aura sonnée. Éloignons-nous du récit avec ce réel numérique sali, rapprochons nous de la continuité avec une réalité en haute définition dira-t-on. C'est ainsi que se termine l'histoire, c'est avec amertume qu'une autre commence.
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Article publié le 27 mai 2009.
 

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