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Pain & Gain (2013)
Michael Bay

« I believe in fitness »

Par Mathieu Li-Goyette
« I believe in fitness », conclut Daniel Lugo (Mark Wahlberg), condamné à deux peines de mort et 300 années de prison. Pour lui, le rêve américain s'offre à tous sous la forme d'une haute montagne à gravir, pleine de défis et de récompenses. Mais le problème pour Lugo, c'est qu'il s'y est mal pris et qu'en souhaitant gagner sa vie comme il a gagné ses muscles – des shakes protéinés et des séances de musculation interminables lui ont donné ce corps d'Adonis –, il s'est fait rattraper par la dure réalité du capitalisme et de sa justice. Son plan pour extorquer un riche propriétaire juif de Miami (Tony Shalhoub) est aussi fascinant qu'il est stupide et méprisable, artificiel et surfait; l'assassinat qui suit et le démembrement d'un caïd et de sa femme « botoxée » le sont encore plus. C'était en 1995 et Pain & Gain, aussi farfelu celui puisse-t-il paraître, se vante justement d'être une histoire vraie.

Perdu dans le mirage américain, Lugo est une figure tragi-comique et amorale qui a eu l'ambition de vouloir tout avoir; comme si au fil d'efforts honnêtes, l'Amérique redonnait en joies de vivre la somme d'un travail, comme si, pour être prospère, il fallait travailler aussi simplement qu'il faut lever des poids pour prendre du muscle. « Their american dream is bigger than yours », vante l'affiche du film. Ici, le rêve étasunien n'est plus un idéal, mais bien le poids le plus lourd à soulever. C'est une tumeur qui s'agrippe au cerveau, qui se propage et grandit. Pain & Gain, c'est l'Amérique encapsulée en trois mots, ses torts comme sa mécanique interne – un mal pour un bien – qui repose sur une causalité douteuse à mi-chemin entre le sacrifice religieux et le capitalisme sauvage.

Sans aucun doute, Michael Bay réalise là un film somme inattendu, un film intelligent qui résume à lui seul son cinéma hippopotamesque de poitrines débordantes, de muscles suintants et de militaires glorifiés. L'auteur se parodie en même temps qu'il critique l'Amérique. C'est qu'après trois Transformers plutôt qu'un, après la seconde élection d'Obama, il lui fallait se rendre à l'évidence : l'Amérique républicaine a le fanion en berne. La désillusion frappe l'impérialiste un peu plus à chaque fusillade, à chaque attentat dans le homeland et ailleurs. Il est temps d'en rire à gorge déployée, de regarder le monstre conservateur droit dans les yeux et d'accélérer sa chute inévitable.

Et c'est exactement ce qu'accomplit Pain & Gain à chacun de ses plans, à chacune de ses répliques débiles bien envoyées.

Cheval de Troie inespéré dans l'Hollywood chromé du XXIe siècle, Bay affiche ici une maîtrise étonnante du médium, maniant le rythme des courses-poursuites comme pas un et affirmant son cynisme désabusé avec autant d'ardeur qu'il filma le bas du ventre de Liv Tyler ou le décolleté de Megan Fox. Sa grossièreté lui sert enfin. L'ignominie de l'idéologie dont il a toujours été le chantre se retourne contre l'Amérique fluo et nauséabonde des années 90 lorsque Dwayne Johnson, ancien lutteur qui pratiquait justement dans ces années-là, incarne sa propre caricature de mammouth épilé. Manipulable, en proie à toutes les croyances, soumis aux interdits sans les comprendre, il croit en Dieu, mais massacre le visage d'un prêtre homosexuel qui lui offre du travail. Il prend soin du captif, mais lui roule sur le crâne avec son camion. À ses côtés, Anthony Mackie joue l'idiot de service dont la cervelle est aussi petite que le sexe – stéroïdes obligent. La banlieue qui les entoure rend malade, les couleurs cinglantes et les plans de caméra embarquée filmés en vidéo rappellent les clips de skateboards de la décennie. Les stéréotypes deviennent plus vrais que nature, s'enroulent dans leur gras et cherchent, summum de l'esthétique de Bay, à se faire frire dans leur bain d'huile usée. Un mal pour un bien, disions-nous.

Cette histoire vraie, Bay en joue comme l'on attendrait d'un réalisateur fin finaud qu'il le fasse – disons, les Coen, voire Tarantino – en extrapolant une critique violente de la société américaine à même la situation la plus saugrenue. Anti-humaniste, ne croyant plus, pour tout dire, en l'humanité, Bay refuse d'aller à la rescousse du réel avec son film. Il prive ces criminels de la rédemption que leur aurait procuré une tragédie, un film qui aurait relégué leurs fautes à un malheureux concours de circonstances sociologiques. Il leur interdit même l'antagonisation qu'aurait provoqué un film de gangsters un tant soit peu conventionnel. En les ridiculisant, il saccage leur dignité, la leur et celle des victimes qu'il met dans le même panier – celui de la corruption, de la luxure et des autres « péchés » qui gangrènent le rêve américain.

Comprenons-le bien : Bay n'est pas un transfuge, Bay n'est pas devenu un iconoclaste comme l'a toujours été Harmony Korine; que Pain & Gain sorte la même année que Spring Breakers prouve en quelque sorte que les deux réalisateurs, dans leur joyeux cabotinage positionné à deux extrêmes de l'esthétique (la maîtrise de l'artificialité industrielle d'une part, celle de l'art bohémien d'autre part) et de l'idéologie (l’autoritarisme tranquille de l'un, l'anarchie libertarienne de l'autre), se sont invraisemblablement rencontrés. Seule conclusion possible? Que l'Amérique-vidange n'en finit plus de se cannibaliser, que du bon vieux « I believe in God », les personnages de Bay clament « I believe in fitness » en 1995 tandis qu'aujourd'hui, c'est l'ère des Belieber, ces nouveaux automates nourris par l’idolâtrie la plus païenne.

En ce sens, Pain & Gain, de par sa logique sacrificielle, renvoie à une époque où les mythes américains possédaient encore leur qualité sanctifiante, bénissant l'Américain moyen qui souhaitait se perdre dans un rêve de travail. Or, comble de l'ironie, s'en est aujourd'hui fini de Daniel Lugo qui, à l'heure où le film prend l'affiche, attend son injection létale. Sa mort, comme la précipitation du scénario (signé très habilement par Christopher Markus et Stephen McFeely), comme le montage énergisant et sans merci, rappelle que l'Amérique ne doit rien à ses citoyens, qu'elle prend sans nécessairement redonner, qu'elle avance et roule. Au final, pour Lugo et ses camarades, le fitness demeure la seule certitude qu'un monde juste existe, un monde idéel dans lequel rien ne se perd sinon le temps et rien ne se crée sinon les muscles. « I believe in fitness », disait-il. En quoi croire d'autre?
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Critique publiée le 27 avril 2013.