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Dette, La (2011)
Rafael Lewandowski

L'héritage

Par Jean-François Vandeuren
À la fin de tout conflit, il y a généralement des gagnants et des perdants. Les uns célèbrent alors leur triomphe, tandis que les autres doivent soudainement payer les frais des services qu’ils auront rendus au nom de l’ennemi vaincu. Un scénario dont nous pouvons facilement observer les rouages lorsque nous nous penchons sur l’Histoire récente d’une Europe qui aura été on ne peut plus clairement divisée durant les longues années de la Guerre froide. Comme toute nation s’étant retrouvée sous le joug de l’Union Soviétique, la question de l’« après » aura fini par frapper de plein fouet la population polonaise. Suite à la chute du communisme, ceux qui se seront opposés au régime seront devenus des héros, tandis que ceux qui auront accepté de collaborer - parfois bien malgré eux - auront aussitôt été étiquetés comme traîtres. Mais l’allégeance politique, tout comme les motivations derrière les gestes posés par un individu, n’est pas toujours scindée de manière aussi nette et catégorique que le rouge et le blanc du drapeau polonais. Les raisons pouvant pousser quelqu’un à agir contre sa volonté sont nombreuses et il peut s’avérer bien difficile en rétrospective de juger une action commise à une autre époque et à l’intérieur d’une tout autre réalité sociale. C’est à ce genre de dilemmes moraux et éthiques - et à la perception extérieure de ceux-ci - que s’intéresse le présent La dette, premier long métrage de fiction du documentariste Rafael Lewandowski. Le cinéaste nous transporte ainsi au coeur d’un récit où la Pologne sera secouée par de nouvelles révélations sur des incidents qui, même s’ils se sont produits il y a plus de trente ans, demeurent visiblement toujours très frais dans la mémoire de ceux qui les ont vécus.

La dette nous immisce d’entrée de jeu dans le quotidien de Pawel (Borys Szyc) et de son père Zygmunt (Marian Dziedziel) qui, pour gagner leur vie, effectuent le transit de vêtements de seconde main entre le nord de la France et leur Pologne natale. De son côté, Ewa (Magdalena Czerwinska), l’épouse de Pawel, se retrouve depuis peu au coeur d’un important procès visant à faire la lumière sur des événements survenus au début des années 80, moment où son père aura perdu la vie au cours d’un violent affrontement entre les forces du régime communiste et les salariés d’une compagnie minière bien déterminés à ne plus s’en laisser imposer par celui-ci. Pendant ce temps, un ancien haut gradé de la police d’état révélera que Zygmunt, qui, à l’époque, était l’un des leaders syndicaux de la société en question, était aussi un agent double dont la mission était d’infiltrer les groupes de travailleurs susceptibles de nuire au gouvernement. Le principal concerné niera évidemment catégoriquement toutes ces allégations, soutenant qu’il s’agit des derniers moyens pris par son ancien ennemi pour continuer de le traîner dans la boue, et ce, plus de trois décennies après les faits. Des explications que seront bien prêts à croire la majorité des individus ayant côtoyé Zygmunt au fil des ans, ayant eux-mêmes vu de quoi les membres du régime étaient capables à cette époque. Mais une fois la rumeur étalée par les médias, un doute s’installera inévitablement dans l’esprit de la population et Pawel commencera bien malgré lui à remettre en question ce qu’il croyait connaître du passé de son père, qui, jusque-là, était considéré par son fils comme beaucoup de ses compatriotes comme un véritable héros du peuple.

Il demeure tout de même étonnant que Rafael Lewandowski soit issu du monde du documentaire lorsque nous analysons les forces et les faiblesses de son premier film de fiction. Nous sentons bien dès le départ toute la volonté du cinéaste de témoigner concrètement de la réalité de ces individus dont la vie ordinairement peu mouvementée sera soudainement mise sens dessus dessous. Une démarche qui se dessinera toutefois à travers des dialogues manquant parfois de naturel, une mise en scène trop statique et un support musical beaucoup trop présent, faux pas qui alourdiront considérablement l’entrée en matière d’une oeuvre qui, par la suite, fera part de qualités techniques et dramatiques autrement plus convaincantes. C’est d’ailleurs lorsque le réalisateur donnera réellement le coup d’envoi à une intrigue tournant autour de la traditionnelle recherche d’une vérité que personne n’avait cru bon jusque-là de remettre en question que La dette prendra véritablement son envol. Lewandowski se révélera dès lors plus qu’apte à tenir les rênes d’un récit empruntant des avenues narratives, certes, assez convenues, en parvenant à lui insuffler une intensité dramatique tout ce qu’il y a de plus prenante. C’est donc étrangement par l’entremise des rouages de la fiction que le Polonais parvient à mettre en évidence une foule de détails rendant son scénario aussi tangible que pertinent, contrairement aux moments où il concentre trop ses énergies à vouloir prendre le pouls d’un certain quotidien et finit généralement par créer l’effet inverse. Bref, s’il a certainement quelques devoirs à faire au niveau du travail de l’image, Lewandowski aura tout de même su s’adapter de belle façon à ce passage parfois ardu entre deux formes de cinéma qui, sans être diamétralement opposées, ne sont pas du tout régies par les mêmes mécaniques.

Il est évident que le scénario de La dette aurait pu mener à une oeuvre beaucoup plus aboutie si celui-ci s’était retrouvé entre les mains d’un cinéaste de fiction plus expérimenté. De son côté, Rafael Lewandowski aura commis sa part d’erreurs de débutant, comme en témoignent sa façon souvent trop télégraphiée de mettre son histoire en images et le manque de finition que laisse paraître sa mise en scène, même si celle-ci n’en souffre pas outre mesure au bout du compte. Nous excuserons du coup quelques séquences en fin de parcours qui, si elles ont leur raison d’être, pourront paraître quelque peu forcées. La valeur de La dette s’accroît malgré tout grâce à la façon plus que perspicace dont Lewandowski aborde les différentes zones grises dans lesquelles auront pu devoir être prises certaines décisions passées, soulevant habilement la question à savoir ce que celui qui est prêt aujourd’hui à juger les actes d’autrui aurait fait dans pareille situation lorsque les conséquences s’avèrent aussi personnelles. Au-delà de ces thématiques dont le cinéma aura évidemment traité abondamment par le passé, le réalisateur s’intéresse surtout ici aux répercussions que peut avoir la vérité dans un contexte où les héros d’hier seront devenus les parias d’aujourd’hui et vice-versa. Il devient alors difficile de se défendre comme d’admettre une faute commise dans un tout autre contexte sociopolitique, surtout lorsque cela signifie admettre la faiblesse d’un symbole autour duquel se sera uni un peuple pour s’élever contre le régime qui le tenait en laisse. Lewandowski culminera ainsi vers un dernier plan du protagoniste posant son regard à la fois stoïque et indécis sur un homme avec qui il ne pourra plus jamais agir de la même façon, laissant en suspend cette interrogation quant aux dommages que pourrait créer la vérité si son fardeau ne devait plus être porté que par un seul homme.
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Critique publiée le 15 mars 2013.