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Bruit des glaçons, Le (2010)
Bertrand Blier

Vous avez dit cancer?

Par Mathieu Li-Goyette
Un homme (Jean Dujardin, le comique de foule) est sur sa terrasse. Bien installé au soleil du midi français aux abords d’une piscine creusée style méditerranéen et endimanché d’un pardessus en mouton trop grand, il boit une après l’autre les grandes gorgées contenues dans sa bouteille de vin blanc, se rafraîchissant, elle, dans un seau laissant échapper des bruits de glaçons. On sonne à sa porte. « Qui est là? », s’exclame-t-il. Personne. Personne puisque sa femme de ménage ne voit pas ce gaillard échevelé (Albert Dupontel, le comique des fous) planté là devant la grille de la villa.

La prémisse, si elle est identique dans chacun de ses dialogues et de ses intentions au médiocre Les côtelettes du même Bertrand Blier, s’échappe du look « théâtre filmé » et honteusement dialogué pour se réfugier dans la comédie du duo Dujardin-Dupontel. L’écrivain Charles Faulque, caricature à mi-chemin entre Faulkner et Hemingway, reçoit en effet la visite de la mort, l’incarnation de son cancer dont il ignore encore l’existence; le « Je suis venu vous faire chier » des Côtelettes se perfectionne macabrement dans le « Je suis venu vous tuer » du Bruit des glaçons. Retrouvant la trame du Ivan Ilitch de Tolstoï, du Christmas Carol de Dickens, où Scrooge était hanté par les fantômes de Noël, Le bruit des glaçons ne pouvait être bien réalisé que par un cinéaste de soixante-dix ans passé. Blier, par sa complainte cynique, s’éloigne enfin de la lignée de ses récents navets grâce à une structure moraliste pleinement assumée, intégrée au récit avec plus de souffle que dans le trop haletant Un deux trois soleil, film qui marquait le début d’un certain déclin.

Tout au long des très courtes quatre vingt minutes du métrage, on verra donc comment Faulque apprendra à apprécier la vie, à se lier d’un amour véritable avec sa « bonne qui n’a jamais connu l’amour » tout en délaissant sa très (très) jeune Russe blonde platine qui gambade les seins à l’air. Au royaume de Blier, le sexe est roi, tout comme la découverte des corps, la banalisation des relations charnelles au profit d’une attention particulière portée à l’amour véritable. Plus encore, chez le réalisateur, le sexe est autant l’échappatoire au quotidien que la porte de sortie des situations les plus absurdes (ici, on trompera la mort par une scène de sexe torride en plein jour). Le cinéaste qui, on ne le répètera jamais assez, est l’un des plus moralistes de son temps, troque son duo de vieux hommes blasés des Côtelettes au profit d’un quadrilatère mortel - rapidement, la femme de ménage sera elle aussi visitée par une incarnation du cancer.

La règle la plus importante de cet univers fantaisiste, c’est que la faucheuse d’un tel n’apparaît aux yeux d’un autre que lorsque l’amour les unit. Les personnages-cancers, agissant dès lors à la fois comme gag et comme chaîne visible d’une passion, s’avèrent enfin inclus dans un récit qui les fera vivre à quatre sous le même toit. Le temps de régler leurs comptes avec la mort, puis de la déjouer (Woody Allen n’est pas très loin), Faulque qui, de toute manière, « a déjà gagné son Goncourt », s’enterre dans un alcoolisme chronique l’empêchant depuis des années de soulever sa plume et d’écrire le moindre mot. Les journalistes le pourchassent, son ex-femme l’a laissé, tandis que son fils fait des allers et retours entre ses parents; celui-là, comme celui des Côtelettes, découvrira d’ailleurs les joies de la femme en compagnie de la bonne : encore une fois chez Blier, le père et le fils partagent la même flamme. Tout cela est pourtant toujours léger, épargné par les accusations lourdaudes et nuancé par des regards-caméras fréquents. Des regards fixant le spectateur, lui disant à quel point l’absurdité englobe le monde, englobe un film qui n’a d’autre utilité et prétention que de faire rire un bon coup tout en nous rappelant, l’espace du visionnement, mais jamais plus longtemps, comment il est important de « vivre chaque moment ».

Or, heureusement que le rire et le talent viendront tempérer cette avalanche de bons sentiments. Rigolo, Le bruit des glaçons l’est extrêmement. Talentueux, Blier sait l’être comme peu de metteurs en scène français. Sa mise en scène se veut mobile, bien qu’il préfère la beauté picturale - savoir bouger autour de ses personnages est une vertu technique, mais savoir s’arrêter pour faire des tableaux comme on fait des travellings, c’est du génie - et s’amuse à sauter d’un espace à l’autre entre un champ et un autre contrechamp tout comme ses personnages ont le droit de s’aventurer d’une époque à l’autre grâce à un simple coup de ciseaux au montage. C’est-à-dire que l’on visite les flashbacks comme on visiterait un musée, on parle à des gens du passé et parfois ces mêmes gens nous font visiter leurs souvenirs tandis que l’on se tourne vers le spectateur comme si on cherchait là l’approbation d’un voyeur toujours en manque. Le bruit des glaçons est un voyage à l’intérieur d’un personnage fictif, un être totalement inventé qui n’a d’autre intérêt que d’être une métaphore pensant à voix haute, mais qui pleure sa condition en son for intérieur. Nul pleurnichage, nul coup de violon, car la musique, complètement à contrepied, étonne et permet à Blier de passer du tragicomique au comico-tragique à l’intérieur d’un même plan, de faire du destin d’un alcoolique un cancan de corps en phase terminale. Moins mélodramatique que Le dernier pour la route de Philippe Godeau paru sur nos écrans l’an dernier, l’oeuvre a le plein mérite d’être d’une intelligence certaine alors que ses personnages s’amusent à se bousculer d’une dimension narrative à l’autre. Blier, qui est parvenu à un point critique de sa carrière où l’accumulation d’échecs pourrait un jour faire oublier ses chefs-d’oeuvre, n’a visiblement plus besoin des règles du cinéma. Et c’est pour cette raison qu’il semble capable de les réinventer si aisément.
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Critique publiée le 22 avril 2011.