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Ombline (2012)
Stéphane Cazes

Les mains liées

Par Jean-François Vandeuren
Un groupe de policiers fait irruption au domicile d’Ombline (Mélanie Thierry) afin de mettre la main au collet de son petit ami, soupçonné de faire le trafic de stupéfiants. Durant l’opération, ce dernier effectue une chute de plusieurs étages et meurt sur le coup. Sous le choc, Ombline s’empare d’un couteau et poignarde l’un des officiers à la jambe. Résultat : la jeune femme écope de trois ans de prison. La situation se compliquera encore davantage lorsque la détenue découvrira qu’elle est enceinte, elle qui devra évidemment accouchée durant son incarcération en plus d’élever son enfant durant les premiers mois de sa vie entre ces murs de béton, dans un environnement où la chaleur humaine a tendance à se faire excessivement rare. La loi permettra à Ombline de prendre soin de son garçon - qu'elle nommera Lucas - jusqu'à ce que celui-ci ait atteint l’âge de dix-huit mois, soit le temps nécessaire pour permettre au bambin de s’habituer à sa génitrice. Cette dernière comptera d’abord sur sa bonne amie Rita (Marta Corton Vinals) pour s’occuper de Lucas le moment venu. Mais Ombline frappera toutefois un mur lorsqu’elle ne sera soudainement plus en mesure d’entrer en contact avec celle qu’elle considérait comme sa propre soeur. Le temps jouant de moins en moins en sa faveur, la prisonnière sera finalement forcée de placer Lucas dans une famille d’accueil jusqu’à ce qu’elle ait terminé de purger sa peine. Forcée du coup de quitter l’aile du pénitencier réservée aux nouvelles mères et de rejoindre le reste des détenues, les journées passées derrière les barreaux sans son fils lui paraîtront de plus en plus interminables.

De par sa simple prémisse, le premier long métrage de Stéphane Cazes impose une dynamique bien différente de celle des récits s’immisçant dans l’univers des prisons d’hommes, milieu auquel le cinéma - voire les arts et les médias en général - aura toujours accordé une importance beaucoup plus marquée. Le corps féminin requérant naturellement beaucoup plus de soins que celui de l’homme, le cinéaste aura également renforcé la distinction entre ces deux mondes d’une manière on ne peut plus significative en ajoutant toute l’expérience de la maternité à l’équation. Le présent exercice s’articulera au départ autour des responsabilités qu’implique le rôle de mère, lesquelles ne pourront rarement être prises avec aisance au sein de cet environnement où la principale concernée ne sera jamais libre de se déplacer et d’agir comme elle le devrait. Cazes capitalisera ainsi sur le perpétuel sentiment d’impuissance d’Ombline, notamment lorsque son enfant nécessitera une assistance médicale, elle qui dépendra alors d’un système carcéral envers lequel elle ne pourra évidemment que se montrer méfiante d’instinct. Cette impression de toujours avoir les mains liées, le cinéaste l’amplifiera de nouveau lorsqu’il exprimera les moindres inquiétudes de la jeune femme avec une force dramatique souvent inouïe, elle qui devra d’abord faire preuve d’un comportement exemplaire dans cet espace des plus agressifs et agressants de peur qu’on ne lui enlève son enfant, et ensuite pour s’assurer que la justice lui permettra bien de récupérer Lucas à sa sortie de prison. Un combat quotidien dont Cazes communiquera toute la charge émotive à travers la détresse et la frustration de son personnage, que la loi empêchera trop souvent de remplir le rôle le plus important de sa vie de façon saine et efficace.

Le réalisateur n’aura évidemment pas à y aller ici de prouesses techniques ahurissantes pour mettre en valeur l’essence de son drame, signant une mise en scène d’une sobriété aussi concluante que nécessaire à travers laquelle il aura su laisser ses principaux atouts s’imposer d’eux-mêmes, ne faisant sentir sa présence que lorsque la situation ne l’exige réellement. Ce dernier mettra évidemment l’emphase dès le départ sur la grisaille ambiante et ces murs épais laissant paraître les traces du lent passage du temps en ces lieux où la loi du plus fort - de la plus forte - finit généralement par avoir raison des âmes les plus optimistes et des meilleures intentions. Cazes relèvera d’ailleurs avec fougue la situation de ces mères de famille poussées bien malgré elles à faire des vagues par un milieu les amenant continuellement aux limites de leur tolérance. Ironiquement, il devient assez difficile pour ces femmes de tenter toute manoeuvre de réinsertion sociale lorsque celles-ci se voient forcées de partager une pièce minuscule avec une criminelle visiblement irrécupérable. L’instinct de survie ne peut du coup qu’avoir raison de la patience et de l’entendement. Cazes révélera par le fait même l’échec de tout un système qui aura rendu ce droit chemin tant convoité on ne peut plus illusoire en permettant une telle déchéance à l’intérieur d’institutions où les cas les plus simples comme les plus extrêmes sont appelés à se côtoyer sur une base journalière, les uns finissant inévitablement par mener la vie dure aux autres. Des conclusions auxquelles seront déjà arrivées plusieurs initiatives du genre par le passé, lesquelles pèsent néanmoins encore plus lourd dans la balance lorsque le principal sujet à autant à perdre.

C’est lorsqu’une vague de douceur apaisante illuminera tout à coup cet univers ordinairement froid et hostile que le film de Stéphane Cazes prendra soudainement tout son sens. Au-delà de la relation entre le personnage titre et son enfant, c’est lorsqu’Ombline sera entourée de femmes se trouvant dans la même situation qu’elle réalisera qu’elle n’est pas seule dans cette barque à la dérive sur un océan menaçant de la faire chavirer à chaque instant. La plus belle réussite du cinéaste aura ainsi été de parvenir à garder une telle homogénéité sur le plan de la mise en scène tout en se jouant des rapports de force constants entre dureté et délicatesse. Cazes orchestrera d’ailleurs les plus belles et plus prenantes séquences de son film lorsque l’un de ces sentiments diamétralement opposés finira par prendre le dessus sur l’autre. L’ensemble est également appuyé par la performance on ne peut plus inspirée et inspirante d’une Mélanie Thierry à la fois coriace et fragile, obstinée et bouleversante, dans la peau de ce personnage devant mener tant bien que mal cette quête obligée de maturité émotionnelle et psychologique. Les liens avec l’histoire de l’arche de Noé qu’Ombline tissera à répétition, et ce, dès sa séquence d’ouverture, finiront évidemment par révéler toute leur pertinence à mesure que progressera le récit. Comme le laisseront paraître les difficultés du quotidien des détenues, et ce, autant pendant qu’après leur séjour derrière les barreaux, l’idée ne sera pas tant ici de survivre au « déluge », mais plutôt de savoir prendre les moyens nécessaires pour être en mesure de tout reconstruire lorsque le retour sur la terre ferme - dans le monde civilisé - sera de nouveau possible.
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Critique publiée le 5 avril 2013.