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Shallow Grave (1994)
Danny Boyle

Pour quelques cadavres de plus

Par Jean-François Vandeuren
L’entrée en matière de Shallow Grave allait rapidement devenir emblématique du cinéma de Danny Boyle, qui, dès les premiers balbutiements de son tout premier long métrage, allait déjà exhiber l’essence de ses principaux personnages ainsi que la nature de leur relation avec leur univers d’une manière on ne peut plus claire et directe. Le tout par l’entremise de méthodes, certes, quelque peu intimidantes, mais captant immédiatement l’attention du spectateur. Le réalisateur ne fera toutefois rien ici pour attirer la sympathie du public à l’égard de ses protagonistes, bien au contraire. Le scénariste John Hodge aura pourtant assemblé un trio d’individus assez communs et typés, allant de l’expert-comptable plutôt coincé à la jeune médecin constamment courtisée en passant par le journaliste faisant preuve d’un je-m’en-foutisme assumé, mais demeurant généralement à la limite du supportable. La cruauté et l’égocentrisme des trois colocataires seront d’abord exprimés à travers leurs démarches visant à trouver quelqu’un pour louer la quatrième chambre de leur immense appartement d’Édimbourg. Une série d’entretiens ayant pour but d’humilier les chambreurs potentiels que le trio perpétrera sans le moindre remord, faisant ressortir cette dynamique des plus particulières les liant les uns aux autres tout comme leurs personnalités propres, lesquelles se complètent et s’accentuent, mais sans que personne n’ait jamais véritablement le dessus en ce lieu se nourrissant de cynisme et d’excès. Car au-delà de tout ce que nous pourrons leur reprocher d’entrée de jeu, les trois « amis » font certainement preuve d’unité dans leurs frasques d’un goût douteux. Mais cette harmonie pour le moins déjantée n’est évidemment pas infaillible. Comme c’est souvent le cas à l’écran, c’est lorsqu’une importante somme d’argent se retrouvera en travers de leur chemin que les choses se mettront soudainement à déraper pour les trois compères.

Cette valise pleine de billets de banque leur sera laissée par Hugo (Keith Allen), l’homme que David (Christopher Eccleston), Juliet (Kerry Fox) et Alex (Ewan McGregor) auront jugé digne d’intégrer leur univers très sélect. Peu de temps après que le nouveau venu ait pris possession de sa chambre, ses colocataires retrouveront sa dépouille - et l’argent - à la suite d’une overdose qui ne serait vraisemblablement pas accidentelle. Après avoir longuement réfléchi à savoir s’ils devraient garder l’argent sans rien dire ou contacter les autorités, les trois amis deviendront finalement complices, décidant de disposer du corps d’Hugo par l’entremise d’une machination aussi macabre que méticuleuse, laquelle se révélera particulièrement lourde de conséquences pour David sur le plan psychologique. Boyle et Hodge entraîneront dès lors leurs personnages dans une fulgurante descente aux enfers qui sera marquée par la prise de décisions de plus en plus motivées par l’avarice, l’insensibilité et la paranoïa des principaux intéressés. À travers les rouages de ce suspense lugubre à souhait faisant souvent écho au cinéma du maître Alfred Hitchcock, Shallow Grave laissera également paraître les traits d’un sombre et violent conte moral - dont les bases seront parfaitement établies dès le monologue d’ouverture. L’argent et ses promesses finiront ainsi par empoisonner l’univers et l’esprit des trois locataires, dont la première erreur aura été de prendre à la légère les répercussions des gestes qu’ils auront dû poser pour s’approprier cette somme, eux qui, ironiquement ne pourront pas la dépenser comme bon leur semble par la suite. Et tandis que l’étau se resserrera inévitablement autour de leurs sujets, le réalisateur et son acolyte ne pourront que dresser un constat de moins en moins édifiant sur la nature de l’esprit humain.

Il aurait évidemment été assez difficile de faire autrement avec une telle brochette de personnages. Le cinéaste britannique frappera d’ailleurs un grand coup de par la manière on ne peut plus sournoise dont il traitera des rapports qu’entretiendront ces derniers avec ce butin tombé du ciel, dont le prix à payer se révélera finalement de plus en plus élevé. Il faut dire que Shallow Grave nous aura été proposé au moment du croisement de deux générations, avec lequel sera venue une transformation significative - et parfois contradictoire - en ce qui a trait à la perception du pouvoir monétaire et de la réussite professionnelle. Boyle et Hodge se montreront d’ailleurs particulièrement tranchants à cet égard, y allant dans un premier temps d’une séquence délirante à souhait durant laquelle Alex et Juliet exploiteront les multiples trouvailles d’une séance de magasinage aussi excessive qu’irréfléchie. De son côté, David, en comptable responsable, fera part de ses inquiétudes quant à l’attention que de telles dépenses pourraient attirer, lui pour qui la valise d’Hugo représentait pourtant le moyen d’échapper à cette existence trop banale et hermétique dont il se sentait prisonnier. À la barre d’un premier long métrage, Boyle et son équipe auront su se démarquer en réussissant à orchestrer ce changement de ton pour le moins drastique d’une manière aussi homogène qu’articulée. Le tout à l’intérieur d’une réalisation d’une extrême concision - Shallow Grave dépassant à peine la barre des 90 minutes. Ainsi, plutôt que d’imiter d’autres cinéastes en s’éternisant sur le développement psychologique de ses sujets, Boyle aura misé sur l’efficacité pure, et ce, sur le plan esthétique comme dramatique et narratif, parvenant à des résultats tout aussi dignes de mention grâce à la pertinence des images choisies, la puissance évocatrice des dialogues de Hodge et la fougueuse interprétation de ses trois têtes d’affiche.

Eccleston, Fox et McGregor (qui exécutait ici ses premiers pas au grand écran) auront donc su exprimer à la perfection le détachement émotionnel souvent glacial comme les divagations et les traits d’une personnalité manipulatrice, impulsive ou simplement désagréable se rapportant à l’un ou l’ensemble des trois personnages. Pour sa part, Boyle aura su mettre en évidence ses aspirations artistiques dès cette première offensive sensorielle vibrant au rythme d’une pièce techno du duo Leftfield (dont la musique accompagnerait ponctuellement les diverses créations du Britannique au fil des ans), dès ses images en accéléré de la vie au coeur des cités modernes où tout se déroule de plus en plus vite. L’importance marquée que le Britannique aura toujours accordé à l’image ne pouvait que ressortir aussitôt, lui qui, dans ses meilleurs élans, réussirait à édifier une esthétique aussi riche et chargée de sens que profondément stimulante, et surtout complémentaire à un récit auquel nous pourrions associer le même genre de qualificatifs plutôt que de lui servir de simple béquille, comme ce fut le cas avec tant de productions prises en charge par des artisans issus de la génération MTV. Ainsi, les valeurs de loyauté et d’amitié en prendront pour leur rhume sous le regard incisif de Boyle et Hodge, eux qui prolongeraient d'autant plus le discours tenu ici deux ans plus tard dans le dernier tiers de leur brillante adaptation du Trainspotting d’Irvine Welsh. En attendant, le réalisateur terminera son premier opus en laissant paraître toute la désolation pouvant entourer pareil constat, mais aussi toute la satisfaction d’être parvenu à se jouer avec une telle dextérité des maigres qualités et des nombreux travers de ses sujets afin de constamment brouiller les pistes, s’appropriant au final le rire incontrôlable que partageaient jadis les trois locataires en le recouvrant celui-ci d’une (tout aussi) cruelle ironie.
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Critique publiée le 9 avril 2013.