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Guimba, un tyran, une époque (1995)
Cheick Oumar Sissoko

De la parole aux actes

Par Mathieu Li-Goyette
Militant actif lors du renversement du dictateur Moussa Traoré (au pouvoir de 1968 à 1991), Cheick Oumar Sissoko est une voix oubliée - cela m’attriste de supposer qu’elles le sont toutes - du cinéma d’Afrique subsaharienne. Auteur d’un long métrage, Finzan (1989), relativement remarqué à l’international tel que peut nous l’indique certains papiers en faisant état (en France principalement, chez Positif le plus souvent), un hiatus de six ans sépare cette oeuvre de celle qui nous intéresse, Guimba, un tyran, une époque, conte folklorique filmé, drôlerie aux allures inoffensives et à la mise en scène soignée. Au cours de ces six années, c’est la refonte du pays qui l’occupe avant qu’il ne repasse derrière la caméra le temps de trois autres longs métrages pour ensuite retourner en politique en 2001 à titre de ministre de la Culture du Mali.

Si les faits biographiques retiennent autant notre attention ici, c’est parce que Sissoko est la concrétisation vivante de l’espoir transmis par ses films. Il est cet homme de parole s’exprimant par des gestes, il est ce travailleur sans vergogne de la culture, mais aussi l’un de ses témoins les plus vifs d’esprit. Décider de filmer un conte médiéval (datant approximativement de l’Empire du Mali) est pour lui une façon de restituer à l’écran ce qu’on pouvait se raconter à l’oral dans les villages avoisinant le fleuve Niger, centre des aventures de Guimba le tyran et de son fils Janguine, un nain pervers et capricieux. Dans cette optique, Sissoko débute son film avec un travelling avant, la caméra posée dans une barque naviguant le fleuve Niger. C’est bel et bien le Mali, on arpente le poumon du pays et, derrière un pêcheur aux outils curieusement modernes, se cache un barde (un griot, plus précisément) à la voix et à la musique venue d’ailleurs; derrière le moderne (le dispositif du cinéma, celui que nous regardons) est cette tradition millénaire du théâtre Koteba (l’arrivée du griot, porteur de l’oralité). Ce théâtre, typique à la région, met l’emphase sur les querelles familiales, les idylles, les adultères et se veut le plus souvent une satire sans concession du pouvoir politique. Nous, spectateurs, qui pensions que le français était la langue du pays, on se fera rapidement à l’idée que nous sommes dans un autre temps, voire dans un temps inexistant où les arquebuses croisent les aptitudes de sorciers aux pouvoirs divins, et donc que le bambara est la douce langue qui, la première, nous immergera dans une ambiance, sommes-nous tentés de dire, chamanique.

Pourtant, comme Ousmane Sembene, le « premier » des réalisateurs africains et celui en qui on a vu la figure du prophète de sa contrée, l’a déjà dit :

« De tous les arts, le cinéma est le plus important », a dit Lénine. Cela dit, n’oublions pas que 90% de notre population est analphabète [autour de 60% au Mali aujourd’hui]. Or, le cinéma donne à voir et à penser. Une culture véritablement révolutionnaire, c’est-à-dire populaire, peut et doit être transmise par le cinéma : c’est ainsi que l’on peut compter beaucoup sur le travail du militantisme qui peut être entrepris dans les cinémathèques et les ciné-clubs. […] C’est en ce sens que le cinéma que je fais est politique. (Souffles, no 16-17, p. 50).

Le cinéma de Sissoko répond à cette logique et, s’il place son conte à une époque si loin des préoccupations de la nouvelle Afrique, ce n’est que pour mieux s’introduire dans l’imaginaire du peuple, côtoyer les adages anciens avec sa fable racontant, elle, comment le pouvoir totalitaire se transmet d’une génération d’un idiot à l’autre et, de ce fait, de l’impossibilité d’une lignée royale telle qu’on l’entendait jadis. Incapable de gouverner tel que son père le faisait, Janguine est le maillon faible (et s’il est nain, ce n’est que par besoin de métaphore, car on ne se moquera jamais pour autant de sa grandeur) de la famille. Promis dès le plus jeune âge à Kani, une jeune femme qui fait rêver le village, c’est plutôt la mère de celle-ci, Meya, qui l’intéresse. En concurrence avec son père pour la main de la mère, le drame de l’oeuvre naît dans cette inadéquation, ce jeu de chaises musicales d’un lit à l’autre où tout le monde y perdra la tête pendant qu’un deuxième clan, fondé sur une société de chasseurs-cueilleurs, viendra profiter d’un Guimba déstabilisé pour le pendre. Guimba, un tyran, une époque, nous invite donc à voir de l’intérieur comment les empires s’écroulent, comment, en Afrique comme à Rome, l’orgie cause la fin de la lignée; le père tuera enfin son enfant par jalousie et par là même se niera la possibilité d’une descendance. Bande de tristes idiots.

Enjoué, le ton de Sissoko l’est toujours. Peu ou pas de gros plans, mais plutôt des plans d’ensemble, son film est une célébration - le premier, rappelons-le, qu’il tourne depuis la révolution - et ce n’est pas pour rien qu’il se terminera sur la pendaison du dictateur. Célébration aussi, et surtout, simplement parce qu’il y a là un réel plaisir à être filmé (souvent pour la première fois) et à apparaître à l’écran. Dirigeant un grand nombre de non-acteurs, Sissoko est cependant éloigné de ce que l’on recherche habituellement d’un cinéma venu du Tiers Monde. Ce goût pour l’exotisme et les contrées que l’on observe comme un documentaire avant d’y voir de la fiction, il faut encore lutter contre lui, l’enfermer et l’oublier loin derrière pour que la posture face à un Haneke ne soit pas celle que l’on prenne face à un Sissoko. Car, comme si ce cinéma était à l’arrière-plan d’un documentaire animalier (« ils y sont tous tournés en Afrique », diraient certains), l’intérêt est d’abord celui du « premier » regard. Première fois que l’on se penche sur un cinéma où l’on recherche avidement des repères et un signe « évolué » de mise en scène.

Mais halte-là! Sissoko n’est pas plus un Glauber Rocha théoricien de ses films que ses comédiens sont les gazelles que nous avons l’habitude d’observer galoper dans la savane. Ni conceptuel à s’en arracher les cheveux (Rocha, souvent incompréhensible, était avant tout à la recherche d’un langage propre à son cinéma - c’est quitte ou double, dans le cas du Brésilien) ni hautain face à ses traditions nationales (il aurait bien pu l’être puisqu’il a eu une éducation parisienne et a fait l’école nationale Louis Lumière), le réalisateur est lucide, filme pour se faire comprendre de ses compatriotes et raconte dans l’idée de mettre en creux ses idées politiques et les espoirs d’une démocratie nouvelle au Mali. De la même façon que l’on entre et que l’on sort de ses cadres, il plante sa caméra comme si, de son regard fixé vers l’idée au loin, c’est le peuple qui allait et venait dans un principe de mise en scène attaché au territoire et non à ses protagonistes; Guimba, un tyran, une époque, c’est l’histoire de ce petit village aux abords du fleuve Niger avant d’être l’histoire de Guimba, homme dont l’époque, nous disions, importe peu. C’est « une » époque et non « l’ » époque après tout.

C’est pourquoi la voix off nous guide un long moment au début du film et nous accompagne tranquillement lors de l’épilogue. Aspirant à une compréhension plus générale, Guimba, par son imagerie colorée et ses jeux de lumière impressionnants, est aussi d’une finesse technique nous faisant prendre compte de la rouille blanchâtre des déserts, des ténèbres mauves des huttes où les rituels se préparent. Des teintes que nous ne voyons que trop peu et des rebondissements que nous n’imaginons pas tel ce sorcier qui, de sa bague, crée des rafales impressionnantes. La clé du film s’y cache probablement, dans cette alternance entre le comique et le tragique, entre la clarté du récit et la confusion des divagations où l’on parle pour le plaisir de parler en dessous d’une perche. Non pas un cri du coeur ou une paresse costumée, Guimba jouit d’une noblesse de l’image, du récit et des sons que son réalisateur, Cheick Oumar Sissoko, doit tenir d’un don pour le cinéma.
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Critique publiée le 21 septembre 2010.