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Étrange couleur des larmes de ton corps, L' (2013)
Hélène Cattet et Bruno Forzani

Cinéma = Cinéma

Par Alexandre Fontaine Rousseau
Au fond, il n'y avait déjà plus dans l'Inferno d'Argento d'intrigue à proprement parler, tout au plus un prétexte à l'expérience sensorielle, un fil d'ariane servant à lier entre elles les rimes visuelles. Avec Amer, Hélène Cattet et Bruno Forzani allaient plus loin encore, éliminant tout vestige de la narration classique pour se concentrer sur ce qui, dans le giallo, relève du sublime : cette orchestration de chocs sensoriels, de visions d'horreur qui vacillent et basculent vers l'état de rêve. Ce qu'il restait ici du genre, c'est sa pure puissance pulsionnelle, sa remarquable capacité d'évocation, sa dimension subconsciente devenue par la force d'une mise en scène axée sur la sensation une formidable matière première formelle. Tant et si bien que toute image était réduite à son essence et que l'articulation de celles-ci, libérée de tout ancrage à une rationalité forcée, s'imposait comme un nouveau langage strictement cinématographique.

L'étrange couleur des larmes de ton corps, c'est ce que l'on croyait qu'Amer était – alors que l'on comprend désormais que ce film n'était qu'une simple répétition, un vol d'essai avant ce premier voyage véritable. Le montage, somme toute assez posé dans le premier long métrage du duo, atteint ici des sommets inattendus de férocité. La vélocité de l'ensemble s'avère tout bonnement sidérante, même si par un miracle d'ingénierie la structure du film résiste à son propre élan frénétique. Cette image de la spirale tournoyant sur elle-même, récurrente dans la séquence d'ouverture, illustre parfaitement cet état de mouvement perpétuel qu'entretient cet objet fascinant dont l'éclatement se révèle d'une cohérence extrême. Comme si le film se repliait à l'infini sur lui-même, s'engouffrait telle une implosion, dessinant un motif kaléidoscopique autour du coeur de cette redoutable force centrifuge qu'il déploie.

Ici, la citation n'a plus une fonction référentielle. C'est un écho mémoriel, la résurgence incertaine d'un souvenir à demi oublié. Les clins d'oeil – à Ton vice est une chambre dont moi seul ai la clé de Sergio Martino, à Qui l'a vue mourir? d'Aldo Lado, au Venin de la peur de Lucio Fulci, au Suspiria d'Argento ou à Mais… qu'avez-vous fait à Solange? de Massimo Dallamano – ne sont plus à proprement parler cinéphiles. C'est au contraire comme si le cinéma, ses images et ses obsessions, remontait à la surface malgré lui, parce qu'il ne peut pas en être autrement, parce qu'il hante l'esprit des créateurs et prend possession de leur film. L'étrange couleur des larmes de ton corps décrit ainsi une boucle, comme prisonnier de ses propres obsessions qui lui collent à la peau, l'habitent et finissent par l'assujettir à leur logique démentielle. Le film semble en quelque sorte prisonnier de lui-même, étouffé par sa propre trame sonore qui fait ressurgir des profondeurs de son subconscient des images violentes d'une inquiétante familiarité.

L'architecture spectaculaire du lieu filmé, prétexte à la création de divers motifs d'enfermement géométrique qui se répondent entre eux, ajoute à cette impression d'étouffement provoquée par l'enchevêtrement de formes diverses qui découpent le plan tout au long du film. Elle appuie aussi cette idée d'un monde qui sommeille derrière la surface du réel – qu'il soit celui des fantasmes, des pulsions ou des souvenirs cinématographiques qui, ici, se superposent les uns aux autres jusqu'à ne plus faire qu'un. Les images d'horreur, traumatiques viennent ainsi briser le rythme comme on perce un voile, révélant les angoisses et les désirs qui siègent de l'autre côté du mur des apparences. En faisant du cinéma un pur vecteur de sensations, Cattet et Forzani en font un révélateur de l'inconscient qui plonge dans l'enfance tout en s'étirant vers la mort – le situant en plein coeur de l'expérience humaine, là où la raison perd prise et où l'instinct prend le dessus.

À tous les égards, les cinéastes perfectionnent ici le système formel qu'ils avaient mis en place avec Amer. Alors que ce film était divisé en trois segments qui, certes, se complétaient habilement mais demeuraient indiscutablement distincts les uns des autres, L'étrange couleur des larmes de ton corps entretient sans se permettre aucun relâchement l'état de transe qu'il instille. Les répétitions et les rimes étendent leur champ d'action, provoquant par le fait même un formidable effet d'accumulation. Dès lors, on ne sait plus trop si c'est le cinéma expérimental qui s'approprie les conventions du cinéma de genre ou si c'est le cinéma de genre qui s'approprie les codes de représentation du cinéma expérimental. Tout ce qui compte, c'est que la frontière les séparant s'est estompée; la narration, dissolue dans le principe du rêve, n'a plus à se plier aux impératifs du récit. Elle épouse entièrement la logique des sens.

Entretenant la confusion ambiante, faisant de leur film un véritable labyrinthe où chaque scène est comme un nouveau corridor dans lequel s'égarer, où le montage exerce une pression sur l'espace lui-même, où les miroirs ne reflètent plus mais décuplent les apparitions fantomatiques, Cattet et Forzani forcent le spectateur à lire sans relâche l'image et le son – à y porter une attention totale et absolue, dans l'espoir de produire du sens à partir de ce qui toujours lui échappe. Ce faisant, ils recentrent l'expérience cinématographique sur l'expérience du cinéma lui-même, sur le contact direct avec une matière sensorielle qu'il ne s'agit plus pour eux de contrôler mais de déchaîner. Or, dans cette optique, L'étrange couleur des larmes de ton corps ne peut qu'être qualifié de glorieux déchaînement, de spectaculaire déflagration qui fait voler en éclats notre conception du contact à l'écran – faisant reposer notre expérience de l'intime sur un rapport tactile à l'image et au son et proposant, au final, un cinéma où l'horreur, d'une troublante beauté, est une porte ouverte sur l'intériorité.
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Critique publiée le 13 octobre 2013.