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Hobbit: The Desolation of Smaug, The (2013)
Peter Jackson

L'art de tourner en rond

Par Mathieu Li-Goyette
An Unexpected Journey, répondait aux attentes que fixait son titre : plonger un Hobbit de la Comté dans une aventure extraordinaire, inattendue, où l’enchantement des premiers écrits de Tolkien allait être mis de l’avant dans une forme plus simple et nettement plus enfantine avec des chansons à boire et des bardes pour entraîner le spectateur dans cet univers que nous avions foulé dix ans auparavant. Les aventures de la bande des nains avaient un quelque chose de cartoonesque, les ennemis rencontrés avaient fière allure et, franchement, on passait un bon moment pantouflard. Jackson densifiait Tolkien, repiquait à ses annexes et ses interminables envolées historiques de véritables scènes d’anthologie pour le plaisir décomplexé de les voir à l’écran.

Mais c’était déjà mettre du gras autour de l’os. C’était déjà errer une fois de plus dans un monde aux ramifications rigides et aux enjeux pour le moins répétitifs. Maintenant, avec The Desolation of Smaug, le cinéaste radote, reprend la structure des opus précédents et l’étire une dernière fois : une chevauchée à travers champs, une soirée dans une taverne, un nouveau compagnon rencontré, une autre chevauchée à travers champs, une autre soirée dans une taverne et ainsi de suite comme une grande beuverie heroic fantasy dont on flair le lendemain de veille douloureux à mille lieues. Et après cet épisode composé de voyages périlleux, il ne restera qu’un dernier volet, une conclusion épique mettant en scène un combat entre les forces du bien et du mal. Rien de moins pour le fan de Lord of the Rings, rien de plus pour celui qui, face à tant d’héroïsme sans nuances, se dira que cette deuxième trilogie est en retard d’une bonne dizaine d’années sur les blockbusters estivaux. Ici, on regarde un conte en manque de morales, une épopée mal organisée, piteusement rythmée qui échoue systématiquement où elle essaie de nous émouvoir. Partout – dans la forêt, dans les plaines, dans les mines – on tourne en rond en attendant le danger, comme s’il n’avait que lui pour faire progresser le récit.

Cette suite qui ne devait jamais en être une est un film à la structure disloquée qui emprunte la sempiternelle charpente de Star Wars (plusieurs micro-récits narrés en parallèle) sans savoir où couper pour rejoindre le second groupe, ou reprendre pour retrouver le premier et où scinder pour attraper le troisième. Les sous-intrigues (amoureuses, magiques, historiques) demeurent les plus intéressantes, car elles sont celles qui s’éloignent le plus du roman original. Pendant ce temps, la candeur de Bilbon (Martin Freeman) nous échappe, car Jackson a troqué celle-ci par le leadership boiteux du chef nain Thorin (Richard Armitage, un acteur au regard perçant qui ne perce rien du tout) et Bard (Luke Evans), l'adjuvant le plus désintéressé de la saga. En destituant le Hobbit au second plan, Jackson préférerait que nous nous attachions à ces héros bidimensionnaux, qui, en se faisant les étendards de leurs ancêtres, avancent, décapitent et triomphent au nom de l’Histoire et de ses redevances. Or ce n’est jamais parce que l’objet de la quête est un dû que ladite quête devrait être poursuivie... Ultimement, le réveil du dragon n’est que la conséquence d’une avarice qui ronge le cœur du prince nain alors que l’héritier humain, lui, n’attend que l’occasion pour redorer le blason familial (son prédécesseur avait eu le mandat de tuer la bête et échoua).

Poussé à l’extrême, le raisonnement a de quoi déranger, puisqu’il inscrit les héros de cette nouvelle trilogie dans une quête de vengeance, alors que le premier tiercé se voulait une lutte pour rétablir la paix et détruire un artefact trop dangereux – sorte de bombe atomique de la Terre du Milieu – pour les mains des hommes. Tolkien, qui écrivit The Hobbit dans les années 30 à l’aube de la Seconde Guerre mondiale et sa suite durant les années 50, défiait déjà l’opinion populaire qui voulait que le nouveau chancelier allemand soit un homme de paix. C’est ainsi que le seigneur de Bourg-du-Lac était un faible politicien et que son peuple vivait aux côtés d’un dragon endormi, prêt à se lever et raser le monde. Entre Beowulf et sa créature et Siegfried et son anneau, The Hobbit effectuait un judicieux croisement des mythes et légendes nordiques avec la politique européenne des années 30; tout aussi conscient de la nature du récit qu’il adapte, Jackson se pose beaucoup moins de questions et prélève de son film toute forme de sous-entendus et, par le fait même, toute élan de maturité. Rien n’est fait de la transmission (Bilbon est bel et bien en train d’écrire ses mémoires, alors pourquoi n’est-il jamais fait état de cette double narration?), rien n’est fait de la joute politique qui s’organise entre les nains, les hommes et les elfes (que Tolkien voyait comme une Europe divisée devant s’allier contre le dragon hitlérien)...

Mais à la défense de Jackson et de son entreprise inoffensive, l’on dira qu’il est bon de retourner dans un univers foncièrement féérique et sans aucune connotation économique ou politique. À une époque où les blockbusters s’abreuvent du quotidien en le magnifiant, en trouvant aux problématiques du réel des solutions fantaisistes et des allégories plus ou moins subtiles (les gros bras qui persistent comme les super-héros qui envahissent), on peut aussi s’étonner agréablement que Smaug le dragon (Benedict Cumberbatch) ne soit ni le descendant de Ben Laden, ni l’avatar d’une menace in vitro, genre d’agent double ou de traître à la nation. Voilà un antagoniste sans arrière-pensée, un méchant du bon vieux temps, un dragon terrifiant qui veille sur un trésor, une créature intelligente, passionnante et qui ne représente rien sinon le danger et qui ne provoque rien sinon des épreuves. Pendant qu’un nécromancien veille sur une forêt maudite, qu’un nain et une elfe tombent amoureux et qu’un peuple de sages écolos refuse le combat, la grande finale se met en place et Jackson prépare son tout dernier voyage en Terre du Milieu. Comme un vieux mage qui n’a plus de tours dans son sac, le cinéaste y va aujourd'hui de plans gênants (pensons à ces trois plans numériques tournés dans les rapides comme une vidéo promo de kayak), de coupes parfois maladroites (les faux raccords sont légion et la relation entre chacune des séquences manque de causalité) qui condamnent ce deuxième épisode moins sympathique que bâclé et dont le lyrisme est moins réjouissant qu'épuisé. Vivement la fin.
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Critique publiée le 15 décembre 2013.