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Hobbit: An Unexpected Journey, The (2012)
Peter Jackson

Le syndrome de la menace fantôme

Par Jean-François Vandeuren
L’idée de porter The Hobbit au grand écran aura été dans l’air depuis que Peter Jackson sera parvenu à couronner de succès le projet colossal d’adapter les trois tomes de la trilogie The Lord of the Rings de J.R.R. Tolkien. Si la série aura fait la fortune comme la renommée du cinéaste néozélandais, qui était surtout connu jusque-là pour ses frasques aussi éclectiques que grossières et jouissives dans le monde de la série B, ce dernier était plus ou moins enclin au départ à reprendre possession de la chaise du réalisateur pour un autre opus, amplement satisfait de son rôle de producteur qui lui assurait un certain contrôle sur les futures productions de la franchise afin que celles-ci rencontrent les standards de qualité établis précédemment. Le présent exercice se sera d’ailleurs retrouvé pendant longtemps entre les griffes de Guillermo del Toro. Mais lorsque le réalisateur mexicain aura décidé de se tourner vers d’autres cieux, Jackson se sera finalement résolu à replonger dans les vastes territoires de la Terre du Milieu. D’un côté, le retour de Peter Jackson garantissait évidemment une continuité sur le plan de la vision artistique à une propriété intellectuelle dont le dernier volet en liste avait tout de même pris d’assaut les cinémas il y a maintenant neuf ans. Et nous devons bien reconnaître à cet effet que la simple apparition du titre en vieilles lettres dorées au début de ce An Unexpected Journey est en soi suffisante pour nous réintroduire aussitôt à cet univers. Mais d’un autre côté, nous ne pourrons nous empêcher par la suite de nous demander ce qu’il en aurait été si un peu plus de sang neuf avait été injecté dans le processus créatif de cette nouvelle trilogie en devenir.

L’ordre d’adaptation des quatre romans ayant été inversé - The Hobbit ayant évidemment été publié plusieurs années avant The Fellowship of the Ring -, Jackson se devait d’ancrer ce nouveau long métrage dans une logique dramatique et narrative beaucoup plus cinématographique que littéraire, laquelle était déjà bien établie dans un imaginaire collectif que partageaient à présent ceux qui n’étaient pas nécessairement familiers à la base avec le matériel d’origine. Quelques passages ont ainsi été façonnés par les scénaristes afin de permettre à certains personnages qui ne figuraient pas dans le roman de refaire une brève apparition à l’écran - dotant le récit de son unique présence féminine notable par la même occasion. En raison des années qu’il avait déjà consacrée à la (re)création de ce monstre sacré de la littérature fantastique, Jackson était en théorie la personne toute désignée pour rendre pareille entreprise cohérente à l’intérieur d’un schéma ne se limitant pas qu’à un seul film. Mais les méthodes dont se prévaut le réalisateur pour assurer la reconnexion de son public avec cet univers viennent malheureusement ici avec une forte impression de déjà-vu qui perdure du début à la fin et finit par devenir synonyme de stagnation créatrice plutôt que de tradition artistique. La démarche visuelle de Jackson est de nouveau marquée par un recours continu aux plans aériens, illustrant de manière pratiquement identique le long périple de cette autre communauté emboitant le pas à travers la splendeur des paysages néozélandais dans le but de reconquérir cette fois-ci un territoire montagneux dérobé jadis au peuple nain par le dragon Smaug. Le tour au rythme de le trame sonore d’un Howard Shore qui, lui aussi, ne se sera bien souvent contenté que de retravailler les compositions les plus emblématiques de la trilogie précédente.

Nous ne saurions évidemment parler ici d’un échec total alors que Jackson et ses acolytes font de nouveau preuve d’une minutie hors du commun en ce qui a trait à la direction artistique. Mais avant toute autre considération, The Hobbit a surtout du coeur, chose dont ne peuvent malheureusement se vanter la très vaste majorité des productions hollywoodiennes d’aujourd’hui. Une qualité essentielle émanant de la passion que le réalisateur insuffle de nouveau à sa production, et transmet par la même occasion à une distribution dont le jeu se révèle toujours aussi senti. C’est ce qui fait ironiquement de An Unexpected Journey un cas aussi inusité que problématique, le film de Peter Jackson réussissant là où le blockbuster moyen échoue et vice-versa. Le Néozélandais aura commis sensiblement la même erreur qu’un certain George Lucas lors de la production des trois premiers épisodes de la saga Star Wars en misant de manière abusive sur l’apport des plus récentes technologies 3D et numériques. Le résultat se veut une qualité d’image menant bien à quelques séquences figurant parmi les plus éblouissantes qu’il nous ait été donné de voir jusqu’à maintenant, mais dépouillant la plupart du temps la direction photo d’Andrew Lesnie de toutes textures, au point de nous donner parfois l’impression de regarder une pièce de théâtre filmée. La médiocrité du produit fini comme la qualité tout aussi inégale des effets numériques s’avèrent d’autant plus un obstacle à l’adhésion du public au récit qui lui est raconté, attribut pourtant essentiel au succès d’un tel spectacle. Une situation qu’un Guillermo Del Toro et son amour des méthodes plus traditionnelles - qui nous aura donné la fabuleuse séquence du marché dans Hellboy II: The Golden Army - auraient assurément pu éviter en édifiant une facture esthétique autrement plus tangible et beaucoup moins aseptisée.

La vision de Jackson en viendra à faire carrément de l’ombre à l’oeuvre de Tolkien. Il faut dire que le cinéaste finira par se faire de l’ombre à lui-même alors que les élans de Peter Jackson le fabricant d’images on ne peut plus méticuleux et du Peter Jackson beaucoup plus téméraire et expressif de l’époque de Bad Taste se côtoieront continuellement dans The Hobbit, mais en ne faisant rarement bon ménage. L’autre problème majeur du réalisateur, c’est que ce dernier semble désormais mesurer la dimension épique de ses productions en fonction de leur durée. Ainsi, en plus d’avoir trouvé le moyen de séparer un seul livre en trois films, repoussant du coup les limites d’une tendance qu’auront engendrée les franchises Twilight et Harry Potter, dont les derniers opus auront été sectionnés en deux parties égales, Jackson ne se sera pas gêné pour étirer ce premier volet sur près de trois heures. Si la patience du Néozélandais s’avère, certes, nécessaire à la réussite de nombreuses séquences, trop souvent ce stratagème s’impose comme le seul tour présent dans le sac de ce dernier pour inspirer pareil sentiment de grandeur, lui qui, à l'opposé, a pourtant toujours cette fâcheuse habitude de résoudre les situations les plus ardues de la manière la plus précipitée qui soit. Jackson se sera ainsi contenté de demeurer dans sa zone de confort en récupérant la trame narrative de The Fellowship of the Ring, mais sans parvenir à faire évoluer celle-ci à un rythme aussi soutenu. Redondante, l’aventure de The Hobbit débutera d’autant plus sur une note beaucoup plus laborieuse étant donnée l’absence d’un réel sentiment d’urgence au moment où la communauté partira lentement affronter son destin. Spectacle distrayant malgré tout, An Unexpected Journey demeure un parcours en dents de scie proposé par un Peter Jackson s’étant visiblement assis sur ses lauriers.
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Critique publiée le 14 décembre 2012.