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Counselor, The (2013)
Ridley Scott

Les attentes

Par Jean-François Vandeuren
La proposition avait certainement de quoi faire saliver. Un premier scénario original signé de la plume de Cormac McCarthy (No Country for Old Men, The Road) mis en scène par Ridley Scott et défendu à l’écran par une distribution de premier plan réunissant Michael Fassbender, Penélope Cruz, Javier Bardem, Brad Pitt et Cameron Diaz. Tout ce beau monde nous transportant dès lors au coeur d’une histoire de trafic de drogue qui ne pouvait évidemment que tourner au vinaigre, et paver la voie pour une incursion dans les abysses de l’âme humaine, lieu dont l’auteur américain aura extirpé au fil des ans nombre de manifestations de violence et de cruauté pour le moins terrifiantes. Mais quelque part en cours de route, ce projet on ne peut plus prometteur aura malheureusement dérapé. The Counselor s’égare du coup dans les méandres de sa propre vision artistique, cherchant à offrir une vue d’ensemble d’une problématique extrêmement complexe, mais négligeant continuellement les points d’attache le liant à celle-ci. Une omission laissant plus souvent qu’autrement le spectateur à lui-même, tentant de recoller les morceaux d’une intrigue inutilement sinueuse dont les enjeux n’auraient pu être plus mal définis.

Le déploiement du film de Ridley Scott n’est certainement pas sans rappeler celui du grandiose No Country for Old Men des frères Coen. À travers le parcours d’un protagoniste dont le destin sera vite scellé par l’appât du gain, The Counselor nous amène à la rencontre d’individus attestant de l’immoralité d’un monde qui ne pardonne pas - tous campés par des acteurs reconnus, mais dont le rôle on ne peut plus spécifique prend généralement fin au terme d’une seule séquence. Ce « conseiller » (Fassbender) dont nous serons témoins de la descente aux enfers avait pourtant tout pour lui. L’univers de ce dernier chavirera toutefois le jour où il acceptera de mêler ses affaires à celle de la vente d’une importante cargaison de stupéfiants - dont nous suivrons parallèlement le voyage parsemé d’embuches du Mexique jusqu’à Chicago. Le tout dans le but de remplir des coffres déjà bien garnis. Le seul problème, c’est que le chargement en question sera dérobé en cours de route et que le conseiller et ses partenaires seront tenus responsables malgré eux de ce qui sera aussitôt perçu comme un acte de trahison. Il en découlera une course contre la montre pour échapper à la vengeance de criminels n’ayant que faire des excuses ou des explications.

La barbarie, l’avarice, la luxure; bref, tout ce qui fait de l’Homme une bestiole si attachante – en particulier lorsque de telles notions se mêlent soudainement à celle de l’instinct de survie – est souligné à gros traits par un auteur ayant fait de ces caractéristiques les fondements mêmes d’un certain discours et de sa démarche créatrice. Mais à mesure que progresse le récit, il devient évident que McCarthy ne sera pas totalement parvenu à se défaire de sa fibre de romancier pour assimiler pleinement les codes et les méthodes d’écriture propres à la scénarisation. La recherche d’un juste milieu entre deux médiums qui aboutit ici à des résultats plutôt laborieux, marqués par un enchaînement de séquences lourdes en dialogues verbeux, horriblement mal cadencées par un montage tenant rarement compte de l’arc dramatique de l’histoire. L’intrigue devient dès lors inutilement confuse, elle qui aurait dû chercher à l’opposé à créer un meilleur équilibre entre une matière purement viscérale et ses aspirations beaucoup plus cérébrales, ou à simplement ponctuer davantage ces élans résolument littéraires pour qu’en émane au final un portrait réellement concret d’une telle situation.

Une certaine logique finit néanmoins par ressortir des écrits de McCarthy, laquelle se reflète autant dans le traitement dramatique très distant privilégié par Scott que dans l’utilisation que le duo fait de son imposante distribution, ne se gênant pas pour réduire la participation d’acteurs de la trempe de Bruno Ganz et Édgar Ramírez à un niveau purement symbolique. The Counselor se déroule ainsi dans un monde où tout est éphémère, où l’espérance de vie s’avère des plus limités, où le pouvoir est plus souvent qu’autrement illusoire. Une prémisse qui finit par trouver écho dans l’image de la femme que le cinéaste britannique aura défendue aussi bien dans Alien que dans Thelma & Louise, s’amusant une fois de plus à confondre les rôles de chasseur et de proie, de dominant et de dominé. Le présent exercice nous confronte en ce sens à une femme de tête ne se gênant pas pour employer ses moindres atouts de même que son pouvoir sexuel pour contrôler petit à petit un milieu que l’on croirait réservé exclusivement aux hommes. Il s’agit assurément de l’idée la plus consistante du film de Scott, de même que la mieux développée d’un ensemble qui ne semble malheureusement pas toujours savoir où donner de la tête.

Mais si McCarthy échoue à mettre ses idées en valeur à travers un médium avec lequel il n’est visiblement pas encore tout à fait à l’aise, Scott, lui, ne réussit guère à élever son jeu d’un cran lorsque la situation l’exige, lui qui aurait pu facilement sauver la mise en s’imprégnant davantage de l’essence du récit. Les faiblesses de la mise en scène aseptisée du Britannique se feront d’ailleurs sentir dès la séquence d’ouverture alors que les ébats entre le personnage titre et sa compagne (Cruz) n’inspireront étrangement ni sensualité ni passion. À l’opposé, la violence est traitée d’une manière tout aussi mécanique, Scott ne parvenant pas toujours à tirer profit de l’intensité dramatique qui lui auront pourtant offert ses interprètes sur un plateau d’argent ou à relever l’inévitable fatalité des moindres décisions prises par ses personnages. The Counselor atteint pourtant les sommets qu’il visait au départ lorsque son maître d’oeuvre se permet enfin de faire preuve d’un tant soit peu d’audace en adoptant un ton un peu plus raide et irrévérencieux. De tels moments demeurent toutefois l’exception qui confirme la règle au coeur d’une production ankylosée où la pertinence du discours s’affaisse peu à peu sous le poids d’intentions mal formulées.

Quelques expériences passées auraient pourtant dû nous mettre la puce à l’oreille quant au genre de bordel dans lequel finirait par s’enliser The Counselor. Il demeure néanmoins difficile d’expliquer concrètement les causes de pareils dérapages dans une production qui, malgré son inefficacité, parvient tout de même à entretenir un certain niveau de fascination. En bout de ligne, nous avons surtout l’impression d’avoir affaire à une oeuvre élaborée par deux artistes ayant travaillé chacun de leur côté sans chercher à bénéficier des talents et de l’expertise de l’autre. Le film de Ridley Scott apparaît également comme une production quelque peu opportuniste en ces temps où Breaking Bad régnait jusqu’à tout récemment sur le paysage télévisuel américain – un hommage plus qu’évident sera d’ailleurs rendu ici à la remarquable série de Vince Gilligan, moment figurant parmi les plus sentis de la production. Il s’avère au final tout simplement difficile de se laisser entraîner par les rouages d’une intrigue s’entêtant à trop cacher son jeu, intrigue qui prendra d’autant plus fin sans que nous n’ayons jamais eu l’impression que la machine se soit réellement mise en marche.
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Critique publiée le 1er novembre 2013.