VOL. 5 NO. 21-22
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Goltzius and the Pelican Company (2012)
Peter Greenaway

L'art sans dessus, le sexe sans dessous

Par Mathieu Li-Goyette
Deuxième volet d'une trilogie sur les artistes flamands, Goltzius and the Pelican Company annonce le retour en force de Peter Greenaway sur la scène des grands du cinéma contemporain. Le Britannique revient à la charge après des années d'absence et d'expérimentations loin de la caméra, des années qui, semble-t-il, ont su consolider sa maîtrise des nouveaux médias et des technologies numériques; Goltzius and the Pelican Company est un film jeune, plein d'idées neuves, un rappel incessant que le formalisme de Greenaway nous avait manqué et qu'il est aussi nécessaire aujourd'hui qu'il l'eût été durant la crise de l'image télévisuelle des années 80.

Comme tout bon film de Greenaway, celui-ci part d'une idée simple. Drame biographique s'il en est un, Goltzius and the Pelican Company s'attarde sur un chapitre de la vie du graveur, peintre et dessinateur Hendrik Goltzius, un maître du maniérisme qui manie le burin comme pas deux et révolutionne la représentation des corps humains. Positions érotiques, positions dynamiques, entre la pose et le geste vif, rien n'échappe à l'artiste qui, en défiant les conventions, crée des effets de profondeur de champ à même l'épaisseur de son trait.

Et toutes ces qualités (l'amour des corps, des perspectives et de la surenchère baroque), Greenaway les transpose dans son film, procédant à une déconstruction visuelle et structurelle du monde de l'artiste, isolant chacune de ses particularités pour la cristalliser dans une mise en scène franchement culottée qui discourt autant sur l'art pictural que sur l'art de la représentation théâtrale (et cinématographique). En ouvrant son film sur un carrousel de musiciens qui tournoie sur une plate-forme amovible, le générique suivant leurs mouvements en allant et venant loin du point de fuite de l'image, l'auteur confère d'emblée une impression de film-scène, d'un écran qui, en tournant sur lui même, nous donnerait le sentiment d'assister à une pièce plutôt qu'à un film. Il appuie cet effet de distanciation en ayant recours à des cadres dans le cadre, à des surimpressions qui superposent sur l'image des lettres lumineuses qui répondent à la voix off de Goltzius, représenté comme un artiste excentrique, amateur de grandes fraises et de bijoux superfétatoires. Au sein de ce décor en carton installé dans un hangar qui n'a rien pour nous faire penser, ne serait-ce que le temps d'un plan, qu'il s'agit du château du royaume alsacien, Greenaway oblige le spectateur à décoller son regard des fioritures historiques pour n'y voir que des personnages à la recherche d'un public à provoquer, qu'une mise en scène en quête de nouveautés.

Mais revenons en aux faits, Goltzius and the Pelican Company est une histoire toute simple. Rêvant d'une machine pour reproduire et imprimer ses gravures, l'artiste rend visite au marquis d'Alsace pour lui demander les fonds nécessaires à la construction et l'entretien de l'engin. En échange de sa donation, le roi, lui, veut 1000 exemplaires de la Bible illustrée par l'artiste. Pour sceller le pacte, tous s'entendront que la troupe de théâtre qu'a amenée avec lui le graveur devra jouer six passages de l'Ancien Testament, prouvant ainsi leur bonne foi et donnant un avant-goût à la noblesse de cette vision charnelle de Goltzius. En s'attaquant au texte, en explorant ses métaphores érotiques, il transgresse les tabous de l'époque, s'attire les foudres des membres de la cour jusqu'à ce qu'un bain de sang s'en suive. Au-dessus d'eux, Greenaway plane, lui et son goût pour le sexe, la mort et l'art de les combiner.

La tentation d'Adam et d'Ève, le drame de Loth et de ses soeurs, l'histoire de David et Bethsabée, Joseph et la femme de Potiphar, Samson et Dalila, puis Jean Baptiste et Salomé, six récits bibliques où l'érotisme fleurit entre les lignes sont donnés à voir aux spectateurs de la pièce comme du film. Imaginée en plein coeur de la réforme protestante en Alsace, la pièce en six parties se veut aussi une métaphore de l'érotisme à travers les arts. Comment les images pornographiques ont-elles permis la popularisation des imprimeries, des gravures, du théâtre, du cinéma, de la VHS, de la 3D et du Blu-ray... C'est-à-dire : comment l'érotisme a sans cesse été le moteur de la reproductibilité du réel, tel est le sujet de Goltzius and the Pelican Company.

Pour mieux parvenir à alambiquer le sujet de son récit avec celui de son discours métatextuel, Greenaway provoque, par ses effets de style numériques, des impressions formelles choquantes. Le hall d'entrée de la cour du marquis (interprété par F. Murray Abraham, toujours en forme) est entièrement dessiné en images de synthèse. Le plafond dissimule à peine les lampes de l'entrepôt où tout le film est tourné et si les pièces de Goltzius sont magnifiquement jouées dans des décors d'une qualité, d'une orfèvrerie incroyable, rien ne saurait cacher la facticité qui entoure les personnages. Constamment triturés par le montage qui les découpe et les superpose à d'autres plans, ils ne sont pas non plus en reste: tout, absolument tout dans Goltzius and the Pelican Company est l'aboutissement d'un discours, d'une manière de réfléchir les interdits de représentation de la culture chrétienne tout en réalisant une contre-histoire de l'érotisme depuis le jour où l'on croqua dans la pomme.

Bien qu'on pourrait taxer Greenaway d'être trop hermétique, de nous submerger complètement dans ses théories plastiques, il faut dire qu'aucune idée esthétique ne passe ici strictement par le dialogue. En ce sens, l'auteur reste aux antipodes d'Albert Serra, dont l'Histoire de ma mort rejoint, par l'ambition du discours transhistorique, le goût du Britannique pour l'exploration philosophique du passé. En communiquant l'ensemble de ses idées dans un mash-up visuel, Greenaway les rend plus maniables, plus abstraites (à l'image de son décor) et démontre que son goût pour la provocation ne prend jamais le dessus sur sa pensée critique, synthétique et foncièrement originale. Avec Goltzius and the Pelican Company, Greenaway offre le contrepoint parfait à Nightwatching et, alors que celui-ci s'interrogeait sur la perception, propose une introspection vertigineuse dans le monde de la création, rendant hommage à ses plus grands rebelles, ces hommes qui défièrent les dogmes de l'institution à une époque où l'échec était expié en tranchant des cous.

Et même en ne discernant rien de Goltzius and the Pelican Company, on se rassurera au moins en se disant qu'enfin, Greenaway a raconté sa propre démarche labyrinthique, substituant à la décapitation son indéfectible marginalité; celle qui le pousse à créer, celle qui nous pousse à vouloir le comprendre.
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Critique publiée le 28 octobre 2013.