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Rétrospective 2017 : Les meilleurs films de l'année (20-11)

Par Panorama - cinéma



L'HÉROÏQUE LANDE — LA FRONTIÈRE BRÛLE
Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval  |  France  |  2017

L’extraordinaire discrétion des réalisateurs de L’Héroïque lande laisse toute la place et le temps aux migrants de la jungle de Calais, qui font l’objet de ce documentaire de plus de trois heures et demie, pour que, avec la même délicatesse que l’on accorde aux trésors, leur soient confiées les injustices qu’ils ont subies et les luttes qu’ils ont menées. L’extrême lenteur du film, sa caractéristique formelle la plus marquante, s’impose comme nécessaire et organique afin de recueillir toute cette humanité, la réalité de ces réfugiés dont le sort avait été malmené par les médias et les autorités de cette communauté du Nord de la France en 2016. La caméra, qui s’attarde pour faire la connaissance des migrants, insiste sur leur extrême débrouillardise et résilience. On nous présente donc sans fards des résistants du quotidien, dans un travail savant de montage, démontrant l’immersion respectable (et respectée) de l’équipe de documentaristes dans des épisodes parfois très intimes, alternant séquences de danse, de prière, de confession, de discorde, de camaraderie et de complicité, afin de nous communiquer et nous raconter leurs espoirs, et montrer à quel point, dans ces abris de fortune, ces gens n’ayant plus ni maison, parfois ni famille et à peine de quoi manger, parviennent à survivre de façon belle et bien héroïque. 

Texte : Caroline Louisseize




A QUIET PASSION
Terence Davies |  Royaume-Uni/Belgique  |  2016

Osons affirmer que A Quiet Passion est le film le plus injustement passé inaperçu dans nos salles cette année – injustice d’autant plus navrante que Terence Davies, l’un des cinéastes contemporains les plus injustement méconnus, nous offrait là son film le plus abouti depuis The Long Day Closes (le dernier de sa trilogie sur son enfance, et l’un des plus grands chefs-d’œuvre négligés des années 90). Bon, on a compris l’idée, mais avec cette autobiographie déguisée en biographie d’Emily Dickinson, Davies noue tous les fils de sa carrière en brossant le portrait émouvant d’une femme prisonnière d’une société qui ne sait la reconnaître, le sujet typique de la deuxième partie de sa carrière, qu’il relie ici subtilement aux préoccupations de ses premiers films (des coming-of-age obsédés par le temps, la mémoire, le chant, remplacé dans A Quiet Passion par la poésie). Le faux classicisme de la mise en scène s’ancre dans l’espace de la maison familiale (lieu central du cinéma de Davies), alors que les mouvements de caméra typiques du cinéaste, servant moins à explorer un espace qu’à rendre compte du temps qui passe, emplissent le lieu d’un sentiment de perte et de regret — peu de films ont si bien su rendre compte de ce sentiment de regarder le monde défiler devant soi, l’hésitation à s’y avancer, la crainte d’y être reconnu (c’est se mettre à nu, surtout pour un artiste) tout en désirant l’être (c’est enfin sortir de sa solitude). La poésie de Dickinson résonne en envers des images : c’est l’art, celui de la poète comme celui du cinéaste, qui finalement nous ramènera au monde, en s’offrant comme un témoignage mélancolique sur notre isolement. Quel malheur, oui, que cet art soit passé inaperçu.  

Texte : Sylvain Lavallée




GOOD TIME
Benny Safdie et Josh Safdie  |  États-Unis  |  2017

Le film s’ouvre et se ferme avec la rencontre d’un psychologue et son patient, élaborant sur la place de chacun en société. Cette interrogation sur la relation entre un individu et son environnement, plus précisément sur celle du marginal en milieu urbain qui souffre de l'aliénation de la ville, elle traverse tout le cinéma des frères Safdie. Avec Good Time, Ben et Josh Safdie font leur version du drame criminel, suivant Connie (Robert Pattinson) qui, suite à un vol de banque qui tourne mal, va tout faire pour trouver l’argent l’aidant à faire sortir son frère Nick (le coréalisateur Ben Safdie) de prison. Ses démarches le mènent d’une situation malencontreuse à une autre, au fil des rencontres qui l’accompagnent dans cette nuit sans fin. Connie est prêt à tout pour atteindre son but, et les cinéastes utilisent admirablement les outils que leur offre le médium cinématographique pour démontrer tout l’acharnement obsessionnel et l’état d’esprit de leur protagoniste. Du gros plan sur les visages à la caméra nerveuse suivant de très près les personnages constamment en fuite, à la course, à bout de souffle, emprisonnant les spectateurs dans l’univers étouffant de leur film. L’exceptionnelle musique de Oneohtrix Point Never (prenant des sonorités rappelant Tangerine Dream) vient saturer le peu d’espace qui reste et insuffle au film le ton fiévreux et frénétique faisant totalement écho à l’univers qu’il dépeint. Il en résulte une des expériences cinématographiques les plus impressionnantes de l’année.

Texte : David Fortin




THE MEYEROWITZ STORIES (NEW AND SELECTED)
Noah Baumbach  |  États-Unis  |  2017

S’il y avait un mouvement de caméra à retenir en 2017 (suivi de près par le panoramique vers le bas qui ouvre A Ghost Story), ce serait sans doute ce travelling latéral qui capte la poursuite d’un supposé chapardeur de veston par le père Meyerowitz (Dustin Hoffman), lui-même poursuivi par le fils Meyerowitz (Ben Stiller). Ce plan de caméra est particulièrement parfait. Il a ce qu’il faut de chambranlant pour ne pas être didactique, tout comme il maintient à l’intérieur d’un plan des solitudes qui ne peuvent se conjuguer mais qui ne sauraient exister l’une sans l’autre : celle du père qui court après un monde qu’il ne suit plus, celle d’un fils qui court après un père qui ne l’a jamais suivi. Or le plan de Baumbach ne se contente pas de capter cette lignée dans le mouvement inverse de ces trois élancées, il s’arrête à chaque reprise, marquant un temps, un décor, une posture et une vitesse qui caractérisent des oppositions qui se pourchassent à l’intérieur du même système de mise en scène, la caméra – la famille – ayant sa propre course qui n’est pas celle des coureurs. La mise en scène de Meyerowitz Stories ainsi que son brillant scénario fonctionnent de la même manière : des structures familiales enferment des personnages qui se détestent au sein de relations qu’ils apprennent toutefois à découvrir ; puis, au nom de la famille, finit par émerger de la haine une empathie profonde qui se construit à travers la colère et les regrets, faisant de la figure du père certes la figure de l’aliénation de tous les enfants (à Stiller s’ajoutent les brillants Adam Sandler et Elizabeth Marvel), mais aussi celle du sacrifice qui permettra à la famille de se reconstruire et à Baumbach de réitérer ce vieil adage : « qui aime bien, châtie bien ». 

Texte : Mathieu Li-Goyette




LE JOUR D'APRÈS
Hong Sang-soo  |  Corée du Sud  |  2017

Hong Sang-soo présentait deux films à Cannes en 2017 : Le Jour d’après et La Caméra de Claire. Vision double pour deux films dignes de mention. Année 2017 : année de Hong Sang-soo, aimait-on lire et dire à la ronde. Le Jour d’après ne fait pas exception à une filmographie ludique, aux acteurs récurrents et aux apparitions dédoublées. Les aléas de l’amour et de la création, thèmes chers au cinéaste, sont revisités dans une chronologie subjective où l’errance du protagoniste fait écho à celle du spectateur. Le Jour d’après raconte une ellipse de temps, dans l’univers affectif et professionnel de Bongwan (Kwon Hae-hyo), le patron d’une micro maison d’édition, et sa relation extra-conjugale avec Changsook (Kim Saebyuk), son employée. La liaison terminée, Changsook a quitté son emploi. Bongwan, taciturne, se remémore des instants en boucle tandis que sa femme découvre sa double vie et débarque au bureau, confondant sa rivale avec Areum (Kim Min-hee), troisième figure de ce trio embrouillé, engagée par Bongwan pour remplacer Changsook après son départ. L’ambiguïté du scénario met à mal les déductions du spectateur et ses hypothèses narratives. Raccords à se méprendre, scènes entre rêverie et réalité, Areum et Changsook se succèdent et se dédoublent à l’écran. Le cinéaste contournera toutefois toutes attentes présumées pour revenir à une narration plus convenue, en fin de récit. Le Jour d’après personnifie la routine transfigurée par le fantasme, la nostalgie d’un amour fugace par un amoureux contrarié. 

Texte : Anne Marie Piette




DAWSON CITY: FROZEN TIME
Bill Morrison  |  États-Unis  |  2016

Toutes les lubies du cinéaste expérimental Bill Morrison sont au rendez-vous dans cette magnifique perle cinéphilique : l’archéologie archivistique, l’éloge du cinéma des premiers temps, mais surtout, l’amour inconditionnel pour la pellicule de nitrate, dont il exploite brillamment les effets stylistiques provoqués par sa dégradation. Cristallisées dans un format documentaire accessible au grand public, ces trois passions se combinent ici au service d’un récit fascinant, soit celui de la ville yukonnaise de Dawson, au croisement de la rivière Yukon et du Klondike. Immortalisée par Colin Low et Wolf Kœnig dans City of Gold (1957), ce hameau limitrophe de l’Alaska revêt ici un intérêt renouvelé pour le réalisateur, qui y relate aussi la découverte, en 1979, de nombreuses bobines de film enfouies sous un ancien centre communautaire. Faisant montre d’un magnifique esprit de synthèse et d’un flair inégalé pour les recoupements thématiques, il retrace donc parallèlement l’histoire du cinéma et de la ville, inaugurés tous deux en 1895. Dynamisé par le concours de nombreux documents d’époque (coupures de journaux, lettres et photos défilantes, entrevues et films modernes, mais surtout, la manne de films muets retrouvés sous le pergélisol), tous agrémentés de pertinents commentaires écrits, le film se révèle d’une rare densité factuelle. Mais là où il supplante allègrement le documentaire d’archives classique, c’est dans le subtil dialogue entre énoncés didactiques et extraits de films muets, aboutés dans de longues séquences impressionnistes ou exploités pour le pouvoir dramatique de leurs dommages matériaux, dont l’usage évoque continuellement l’absolu chef-d’œuvre de Morrison qu’était Decasia (2002).

Texte : Olivier Thibodeau




AVA
Léa Mysius  |  France  |  2017

Abrupte comme les rochers qui longent la mer, animale comme le chien à moitié sauvage qui viendra à sa rencontre sur la plage, et insoumise comme le garçon qui marquera à jamais ses souvenirs, Ava est une adolescente qui ne demande qu’à vivre ses premières expériences amoureuses et à trouver un semblant de repères dans une vie qui lui en demande déjà trop. Si le contexte d’une nouvelle irrémédiable vient à jamais chambouler le cours de sa vie, la suite des événements s’en éloignera le plus possible. Entité singulière en manque de reconnaissance, Ava s’évertue à nager loin du récif, en pleines eaux, défiant le destin et métamorphosant son déni par l’affirmation de sa personnalité. Entre la chaleur étouffante de l’été et l’attachement maternel excessif, Léa Mysius s’approche au plus près de ses personnages avec une subtilité prodigieuse et une adresse déconcertante. S’ils s’expriment peu par la parole, les protagonistes se confondent dans l’ardeur de leurs regards et s’absorbent dans la finesse de leurs gestes. Tel un diamant non serti, le film brille par ses éclats identitaires et frappe l’œil par sa ténacité et son mordant, insufflant l’extraordinaire sentiment d’être en vie.

Texte : Claire-Amélie Martinant




LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES
Hélène Cattet et Bruno Forzani  |  France/Belgique  |  2017

Après avoir accouché de deux longs métrages — Amer (2009) et L’étrange couleur des larmes de ton corps (2013) —, Hélène Cattet et Bruno Forzani ont déjà derrière eux une trâlée de fans. Et les attentes étaient hautes pour leur troisième opus, une adaptation du roman policier de Jean-Pierre Bastid et de Jean-Patrick Manchette, Laissez bronzer les cadavres (1971). Délaissant le giallo et le whodunnit, deux genres précédemment — et magistralement — revisités, le couple entreprend d’explorer le western. Ils remisent au rancart les récits psychologiques et labyrinthiques, quittent leurs intérieurs gothique ou Art nouveau, laissent de côté les couleurs criardes et la froide symétrie et entreprennent d’explorer d’autres lieux, d’autres formes narratives, d’autres palettes de couleurs. Ça donne un film d’action efficace et prenant, d’une chaleur intense, chapitré en heures, tout en bleu et or. Mais la griffe du tandem demeure : gros plans extrêmes, traitement sonore intensifié, montage syncopé, sadomasochisme, onirisme… Le duo donne aux fans ce qu’ils attendent, sans pourtant se répéter. À l’écran comme dans la vie, Cattet et Forzani pratiquent l’art du contrepoint.

Texte : Jean-Marc Limoges




TOKYO NIGHT SKY IS ALWAYS THE DENSEST SHADE OF BLUE
Yuya Ishii  |  Japon  |  2017

Grand film mélancolique, Tokyo Night Sky est surtout un film sur l’observation. De tous ces détails subtils qui peuvent nous apparaître ou nous être cachés, selon l’angle de l’observateur. Mika et Shinji ne se connaissent pas encore, et pourtant la ville semble vouloir les rapprocher. Ils sont deux des âmes solitaires qui observent le monde autour d’eux à leur manière et y perçoivent les subtilités qui échappent aux autres (ces dirigeables qui traversent une partie de ciel entre deux immeubles par exemple). À force de chemins croisés, ils développeront ce qui ressemble à une relation. Mais est-ce que leur perception du monde pourra permettre à une telle relation d’exister ? Est-ce que le défaitisme relationnel de Mika pourra être renversé ? L’anxiété chronique de Shinji atténuée ? C’est au rythme de leurs rencontres dans ces nuits de Tokyo et au son des magnifiques poèmes de Tahi Saihate (d’où le film puise son inspiration) que le réalisateur Yuya Ishii (Mitsuko Delivers, Sawako Decides) dresse un portrait des angoisses de cette jeune génération nippone vivant dans la capitale et la montre comme une solitude dans un bassin de millions d’individus. Le cinéaste se permet tout de même de résister au ton grave que pourrait prendre son film en ne lui collant pas une humeur en particulier, mais en le laissant plutôt respirer au rythme des chemins sinueux que prennent les protagonistes dans les rues de Tokyo, en passant de la tristesse au rire, de l’angoisse à l’espoir, se permettant au passage quelques fantaisies visuelles comme ces très belles scènes d’animation. Imprégné d’une douce mélancolie, Tokyo Night Sky, à l’image de Shinji, qui est borgne, renvoie à cette jeunesse, à une certaine perception contemporaine du monde, qui ne lui permet que d'en faire le portrait parcellaire. Yuya Ishii signe ici son plus beau film, empreint d’une grande sensibilité. 

Texte : David Fortin




L'AUTRE CÔTÉ DE L'ESPOIR
Aki Kaurismäki  |  Finlande/Allemagne  |  2017

On retrouve dans L'Autre côté de l'espoir la tonalité caractéristique et un brin caustique de Kaurismaki pour pénétrer dans l’univers d’une violence plate et ordinaire aux apparences calmes, mettant en scène le problème paradoxal européen de l’immigration, où les vies confortables et malheureuses des bourgeois recherchant une actualisation individuelle sont confrontées à l’arrivée de réfugiés ayant tout perdu sauf peut-être l’espoir. Le phénomène social et politique de la vague massive des migrants clandestins entraîne dans certains pays d’Europe comme la Finlande son lot de violence raciste, et on se réjouit qu’il soit abordé ici avec toute la subtilité, la sensibilité et l’humour que l’on connaît au réalisateur, avec sa caméra fixe, ses bruits de néons et sons du silence, ce silence comme lieu nécessaire à l’apprivoisement... Les contrastes des personnages contribuent à cette histoire touchante d’entraide et de solidarité, non seulement parce qu’on retrouve des types emblématiques de Kaurismaki comme Wilkström, ce vieux commerçant qui devient soudain restaurateur dans un casse-croûte miteux, mais aussi parce qu’il vient en aide à Khaled, un réfugié syrien qui apporte, avec sa quête de retrouver sa sœur, toute la dimension humaine de son épopée de traversée des frontières, où il a perdu famille, papiers et confort. Les deux hommes seront tour à tour des inspirations de changement et de résilience et des exemples de chaleur humaine et de bienveillance.

Texte : Caroline Louisseize
 
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Article publié le 15 janvier 2018.
 

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