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Rétrospective 2014 : Les meilleurs films de l'année (10-01)

Par Panorama - cinéma



TU DORS NICOLE
Stéphane Lafleur  |  Québec  |  2014

Stéphane Lafleur est passé maître dans l'art de subvertir la banalité à des fins poétiques. Son cinéma tout entier repose sur cette idée qu'il se cache derrière le voile du quotidien une étrangeté qui menace de faire basculer le réel dans le registre du fantastique. En ce sens, Tu dors Nicole est le film le plus accompli de Lafleur. Déambulation insomniaque dans le paysage faussement familier de la banlieue, chronique d'un été passé à rêver modestement d'être ailleurs, c'est un bel euphémisme onirique, qui cherche parmi les moyens du bord et les cossins qui traînent dans le sous-sol un moyen d'échapper à l'ennui. Le noir et blanc des images de Sara Mishara souligne cette double nature des apparences, délestant le décor de tout détail inutile pour lui conférer un aspect subtilement dissonant. Nicole et Véronique sont comme les protagonistes de Ghost World qui se seraient égaré dans Stranger than Paradise de Jim Jarmusch. Mais si ses influences sont claires, le cinéaste québécois semble plus que jamais être aux commandes d'un univers qui lui est propre, avec ses garçons qui parlent trop grave et ses geysers imprévisibles qui viennent secouer les fondements même de l'ordinaire. 

Texte : Alexandre Fontaine Rousseau




THE GRAND BUDAPEST HOTEL
Wes Anderson  |  États-Unis  |  2014

S’il n’avait d’autre mérite que de m’avoir réconcilié avec Wes Anderson après quinze ans de désaffection, ce fascinant récit d’aventures serait entièrement louable. Or, il s’agit d’un pur délice cinématographique qu’on déguste à la manière des appétissantes friandises d’un certain Mendl, chiche pâtissier est-européen dont les macarons décadents, fruit du labeur indu d’une lumineuse jeune orpheline, serviront tour à tour de clé des champs à des taulards romanesques, de piste à un sinistre sbire gothique et de coussin de sauvetage à deux amoureux en chute libre. Bienvenue au Grand Budapest Hotel, là où l’imaginaire débridé de l’auteur est luxueusement accentué par une princière production paneuropéenne et une distribution stupéfiante, mais surtout, par un sens du rythme miraculeux et inespéré! Fidèle à sa formule, Anderson profite ici sans relâche du contraste entre ses dialogues éminemment littéraires et ses images grossièrement caricaturales. Heureusement, il abandonne cette fois toute prétention au réalisme émotionnel, éludant ainsi les méandres du mélodrame et nous livrant une suite ininterrompue de péripéties savoureuses impliquant un essaim de personnages mémorables. Parmi ceux-ci, notons surtout l’extravagant M. Gustave de Ralph Fiennes, brillant dans un rare contre-emploi et solide dans son rôle de pilier central du récit.

Texte : Olivier Thibodeau




LA MARCHE À SUIVRE
Jean-François Caissy  |  Québec  |  2014

Dans son dernier film, Jean-François Caissy s'amuse à illustrer les différents parallèles qu'entretiennent ensemble un système et ses propres infrastructures. Ici, la rigidité architecturale d'une école secondaire s'oppose avec la grandeur des espaces verts (ou blancs, selon la saison). La marche à suivre, c'est le mode d'emploi qui te permet de t'intégrer au système et d'y survivre. C'est aussi le chemin tracé par ceux-là mêmes qui le maintiennent en place. Le film nous présente ces corridors qui mènent de jeunes Gaspésiens à leurs locaux de classe ou au bureau du directeur. D'un étudiant à l'autre, punis pour mille et une raisons, on remarque surtout comment ce système est conçu pour qu'on y échappe. La structure même du film s'amuse à opposer des idées, des concepts, des images, des lieux pour y trouver la maille dénouée, la fente dans la clôture, la coquille dans le discours. Caissy nous laisse observer, d'une scène à l'autre, le détail qui résiste à tout prix, qui échappe au spectateur, lui rappelant que le cinéma documentaire sert aussi à décrire ce qui ne cessera jamais de nous glisser entre les doigts.

Texte : Guillaume Dupuis




ONLY LOVERS LEFT ALIVE
Jim Jarmusch  |  Royaume-Uni  |  2013

Un souverain parmi les indépendants. À l’image de son auteur, Only Lovers Left Alive chemine noblement, sans se justifier. Ici, le Détroit contemporain de la décrépitude économique sert de pied-à-terre au plus élégant des couples immortels. Envers et contre l’effritement de la recherche du Beau, Eve et Adam (Tilda Swinton et Tom Hiddleston) s’abritent dans leur amour éternel, en se grisant des plus fins crus sanguins disponibles. Précieux et vital, souche du potentiel humain, l’élixir génétique semble indissociable de l’ADN des plus grandes réalisations culturelles et scientifiques de l’Histoire, desquelles se remémorent mélancoliquement Adam et Eve, le premier plus fataliste, l’autre avec un brin de foi latent. D’une nostalgie du fordisme jusqu’à Tanger, Jarmusch nous enveloppe des feutres nocturnes d’un spleen existentiel bien actuel, dans un objet filmique où direction photo et artistique s’imbriquent splendidement dans une ambiance musicale langoureuse. Autrement que pour sa beauté formelle, Only Lovers Left Alive assure sa place au palmarès pour l’amour qu’il prescrit en toute simplicité, avec force, à l’individu dégoûté d’un monde dont il n’est pas responsable. Les civilisations s’écroulent, les hommes trépassent, mais la beauté est éternelle… tant qu’il y a quelqu’un pour la faire vivre.

Texte : Olivier Lamothe




ADIEU AU LANGAGE
Jean-Luc Godard  |  Suisse  |  2014

Le titre du dernier film de Jean-Luc Godard a de quoi plaire à ses détracteurs : il dit Adieu au langage, le vieux bougre, ses films peuvent bien être incompréhensibles! Voilà maintenant plus de cinquante ans que Godard est Godard, peut-être qu’il serait temps d’arrêter de chercher dans son cinéma des thèses claires et précises et d’y voir ce qu’il a toujours été : une série de questionnements poétiques en mouvement. Et Adieu au langage est l’un de ses plus beaux poèmes, portant sur un grand thème de la poésie, l’insuffisance du langage à traduire l’expérience du monde – car si Godard dit adieu au langage, c’est pour mieux en inventer un nouveau, pour mieux faire voir ce qui ne saurait être dit. Godard n’essaie donc pas de brimer la communication, mais de communiquer autrement, avec un humour et un esprit ludique qu’on lui refuse trop souvent, et avec une folle inventivité qu’on lui accorde plus volontiers, sans toutefois souligner suffisamment à quel point ses images d’une beauté inédite sont enivrantes. Difficile, Godard? Élitiste? Doublement non : Adieu au Langage est le plus réjouissant spectacle cinématographique de l’année.

Texte : Sylvain Lavallée




EAU ARGENTÉE, SYRIE AUTOPORTRAIT
Wiam Bedirxan, Ossama Mohammed  |  France  |  2014

Répondant en quelque sorte à Godard et adoptant le réel – dégradé, immédiat, laid – comme « nouveau » langage à toutes fins pratiques et idéologiques, Eau Argentée, Syrie Autoportrait montre l’interminable conflit syrien sans aucun filtre : tel qu’exposé sur Internet, capté et compressé sur le vif, à même les téléphones cellulaires ou les caméras numériques de « 1001 Syriens » filmant de concert. À Paris, le cinéaste Ossama Mohammed accumule ces images avec la culpabilité de l'exilé, tandis qu’à Homs la jeune cinéaste kurde Wiam Simav Bedirxan en tourne de nouvelles, s’interrogeant sur l’impact que celles-ci auront sur la nouvelle génération. S’entame entre les deux un incroyable dialogue d’images, aussi précieuses qu'horribles, aussi tragiques qu’ultimement pleines d’espoir. Poétique à même les échanges lus à voix haute et les notifications de courriel soudainement aussi retentissantes que les bombes se faisant entendre par la fenêtre, Eau Argentée est une monumentale interrogation sur les formes politiques et démocratiques que peut prendre l’image à l’ère de l’instantanéité numérique. Tandis que des intertitres renvoient au cinéma muet des premiers temps, Mohammed et Bedirxan nous offrent un inestimable collage du présent, pour mieux nous parler du futur, et nous faire voir et concevoir le cinéma autrement.

Texte : Ariel Esteban Cayer




L'IMAGE MANQUANTE
Rithy Panh  |  Cambodge  |  2013

Où se trouve cette image manquante, celle de la jeunesse du cinéaste qui fut brutalement interrompue par le massacre commis par les Khmers rouges à Phnom Penh en 1975? Les seules images existantes du Cambodge de cette époque appartiennent au discours propagandiste du régime de Pol Pot, alors comment redonner au monde cette image d’une souffrance qui n’a jamais été tournée? Et comment montrer cette souffrance sans la répéter, sans brimer la dignité des victimes? «Si cette image existait, je ne pourrais pas la montrer», nous dit Rithy Panh : pour combler cette image manquante, le cinéaste implique le spectateur dans l’acte du souvenir en lui inspirant une image mentale grâce à des figures humaines en terre cuite et un travail exceptionnel sur le son. Nous aimons bien dire qu’il faut se souvenir, mais rarement prenons-nous le temps de définir comment il faut se souvenir, et c’est cette interrogation sur l’éthique de la représentation d’un traumatisme historique qui rend le dernier essai de Panh si précieux pour notre époque du trop-plein d’images et du «tout peut se représenter»; car la plus puissante des images est peut-être encore celle, invisible, qui n’existe que dans l’esprit du spectateur.

Texte : Sylvain Lavallée




A TOUCH OF SIN
Jia Zhang-ke  |  Chine  |  2013

A Touch of Sin conjure les problèmes de la Chine contemporaine à travers quatre personnages, tous symbolisés par quatre animaux, tous des prédateurs pour leurs prochains, tous des bêtes dont la détresse, poussée à son paroxysme, ne pouvait qu'un jour éclater. Pour Jia Zhang-ke, ce jour est arrivé. Après tant de déambulations et d'errances, l'un des réalisateurs les plus lucides de notre temps nous offrait cette année son film le plus violent, le plus incisif et le plus imprévisible, doublant son habituelle poésie d'une époustouflante brutalité. Une pincée de péché par ici, une autre par-là, le portrait qu'il brosse est celui d'une Chine en plein processus d'autodévoration, cannibalisant son capital humain et financier au profit d'une classe dominante exécrable et d'une population sans repères. Mines, usines, salons de massage, partout où Jia repère la gangrène, il pète les plombs. Les douilles roulent. Les têtes éclatent. Et les canons restent chauds. Méchants comme bons (y'en a-t-il vraiment dans A Touch of Sin?) tournent en rond, sans rêves d'avenir, comme pris dans une hallucination collective d'où seuls les plus forts – comme chez les animaux – ressortiront gagnant. 

Texte : Mathieu Li-Goyette




UNDER THE SKIN
Jonathan Glazer  |  Royaume-Uni  |  2013

Entre l'être et le paraître, le moi et le surmoi, il y a ces interstices identitaires qui nous sont constitutifs, essentiels et toujours là, ces espaces poreux où transitent les affects à la source des désirs. Alors quand la peau de Scarlett Johansson se déchire dans les derniers plans de Under the Skin, quand l’être d’un noir ébène qui se trouvait sous son enveloppe corporelle se révèle et qu’un abruti lui verse un gallon d’essence sur son hypoderme extraterrestre, qu’il craque son allumette et la passe au bûcher, toute la fable fantastique de Jonathan Glazer arrive au bout de son raisonnement, désignant le corps et son incarnation comme la perpétuelle tragédie de l’Homme. On comprend finalement Under the Skin à rebours, saisissant l’expérience sensorielle menée par ces étrangers de l’espace, sensibilité renvoyant elle-même à un discours engagé sur l’homme-prédateur et la femme-proie, mais surtout sur cette interminable négociation psychique entre le corps et l’esprit. Le premier roman de Michel Faber en ressort merveilleusement adapté, porté par des abstractions visuelles et sonores épatantes tout en s’inscrivant ponctuellement dans une Écosse naturaliste, filmée et courbée comme l’aurait fait un Ken Loach égaré dans le scénario psychédélique d’un autre.

Texte : Mathieu Li-Goyette




THE WIND RISES
Hayao Miyazaki  |  Japon  |  2013

La réception plutôt tiède que réserva le pays du soleil levant au dernier opus – littéralement – d’Hayao Miyazaki venait évidemment avec son lot d’interrogations. Touchant certainement à plusieurs cordes sensibles par l’entremise d’un geste cinématographique franc, clairvoyant, poétique, et surtout profondément humain, The Wind Rises aura vu sa pertinence décupler au cours d’une année de confrontations et de profondes remises en question. Tout ici est articulé autour d’un au revoir, appréhendant la fin d’une époque qui venait à peine de débuter, baignant dans une nostalgie et une mélancolie que peu de cinéastes sont capables de communiquer avec autant de puissance. Formidable synthèse d’une des œuvres les plus estimées de l’Histoire du septième art, The Wind Rises trône au sommet d’une année de cinéma particulièrement faste à laquelle aucune rétrospective ne pouvait rendre totalement justice. Au-delà du dernier adieu, de la nécessité de rendre un dernier hommage à un monument du cinéma d’animation, du cinéma tout court, The Wind Rises s’impose avant tout comme l’une des propositions les plus abouties d’une filmographie nourissant depuis longtemps les rêves de même que sa propre légende. Sa place au sommet de notre palmarès n’est aucunement le résultat d’un vote de sympathie. Elle est pleinement méritée. Adieu, et merci!

Texte : Jean-François Vandeuren
 
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Article publié le 13 janvier 2015.
 

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