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Rétrospective 2014 : Les meilleurs films de l'année (30-21)

Par Panorama - cinéma



GUARDIANS OF THE GALAXY
James Gunn  |  États-Unis  |  2014

Blockbuster intrinsèquement jubilatoire, Guardians of the Galaxy défend une vision subtilement nostalgique du divertissement grand public tout en se conformant, sur le plan technique, aux impératifs actuels du genre. Entremêlant joyeusement les conventions du space opera classique et du récit de super-héros, James Gunn emploie, certes, un humour flirtant habilement avec le second degré pour déjouer les lourdeurs potentielles de son récit. Mais, au final, son film carbure surtout à l'enthousiasme juvénile, à l'émerveillement exalté et aux péripéties survoltées – témoignant constamment d'une affection réellement contagieuse pour son extravagante quincaillerie cosmique et sa kyrielle de protagonistes tous plus improbables les uns que les autres. Guardians of the Galaxy dégouline comme il se doit de ludisme tonitruant; sauf qu'il se révèle tout aussi drôle, sympathique, parfois même émouvant, qu'il s'avère spectaculaire. Par la même occasion, l'immense machine Marvel relève son pari le plus ambitieux à ce jour : transformer une franchise parmi ses plus obscures en succès retentissant et franchement mérité.

Texte : Alexandre Fontaine Rousseau




OVER YOUR DEAD BODY
Takashi Miike  |  Japon  |  2014

À près de 100 longs métrages (et presque autant de films cultes), il ne fait aucun doute que Takashi Miike est le vétéran-maître du cinéma de genre japonais. Bien qu’il nous ait offert quelques propositions inégales dans les dernières années (passé du cinéma indépendant à l’adaptation grand budget de mangas à succès et de classiques du cinéma d’après-guerre), Over Your Dead Body rappelait cette année la complète maîtrise formelle que Miike peut exercer, lorsqu’il le veut bien, sur ses projets les plus saugrenus. Énième adaptation de The Ghost of Yotsuya qui, au final, n’en est pas une, Miike y met en scène les répétitions d’une troupe de théâtre adaptant l’œuvre en question. Non sans rappeler ceux de La vénus à la fourrure, s’opèrent sur scène une série de pivots magistraux, par lesquels la fiction s’immiscera très vite dans le réel, et vice-versa. Over Your Dead Body engloutit rapidement le spectateur dans un mécanisme impitoyable de faux-semblants et de franche frayeur. Une hantise par l’art à tous les niveaux, culminant en l’un des films d’épouvante les plus élégant à nous provenir du Japon en près de 15 ans, osant s’inspirer des légendes du passé, sans pour autant tomber dans la redite. 

Texte : Ariel Esteban Cayer




NOUVELLES, NOUVELLES
Olivier Godin  |  Québec  |  2014

Nouvelles, nouvelles, avec sa roche loquace, son saxophone pleurnichard, ses itinérances poétiques et son café-bar pris entre le réel et le rêve est davantage que l'ovni annoncé. Il s'agit d'un authentique saut de la foi lyrique, où l'essence du récit profite des potentialités du langage cinématographique, procédant bravement à la construction d'un univers magique qui n'a jamais honte de sa propre nature. Dans la digne lignée des univers d'André Forcier et Jacques Ferron, Nouvelles, nouvelles se tient bien loin de notre cinéma, préférant toujours la fuite de la lassitude à la capitulation. Ici, l'on erre pour mieux jouer, pour mieux rire, pour mieux faire ces rencontres qui chasseront le spleen comme si la solution se trouvait ailleurs, dans un monde où les conversations entre individus ordinaires pouvaient donner lieu à des événements extraordinaires. Et bien que l'on puisse dire que Godin fasse du cinéma d'enfants pour les vieux, peut-être serait-il plus juste de dire qu'il réalise un cinéma de vieux pour les enfants, tellement la candeur qui s'en dégage est non pas le fruit de l'innocence, mais celui de la sagesse. 

Texte : Mathieu Li-Goyette




FIRES ON THE PLAIN
Shinya Tsukamoto  |  Japon  |  2014

Remake audacieux d'un classique de Kon Ichikawa, ou plus exactement nouvelle adaptation du roman de Shōhei Ōoka, Fires on the Plain surprend d'abord par la fulgurante pertinence de sa proposition esthétique hors du commun. Chez Tsukamoto, le cinéma a toujours embrassé les métamorphoses des corps poussés à l'extrême, la forme elle-même épousant ce processus de transformation radicale qu'elle cherche à représenter. L'auteur de Tetsuo: The Iron Man exploite ici de manière foncièrement juste la texture crue de l'image numérique, employant sa précision clinique, voire sa laideur, pour amplifier l'horreur primaire de la guerre. Dans Fires on the Plain, le cannibalisme n'est pas qu'une simple métaphore de la guerre. La guerre est en soi un acte de cannibalisme; et cette image âpre, vorace que privilégie Tsukamoto gruge la chair humaine – réduisant le conflit même à un terrifiant acte de consomption qui dénature l'Homme en le dépouillant de son humanité.

Texte : Alexandre Fontaine Rousseau




3 HISTOIRES D'INDIENS
Robert Morin  |  Québec  |  2014

En se racontant, en s'inventant, les personnages du plus récent film de Robert Morin échappent au réel duquel ils sont prisonniers. Dans 3 histoires d'indiens, la fiction offre aux protagonistes ce que leur refuse le documentaire : un monde dans lequel ils peuvent vivre à la hauteur de leurs aspirations. Reprenant de diverses façons le contrôle de leur propre représentation, les jeunes amérindiens que filme le cinéaste québécois s'émancipent et se rebellent, cherchant à reconstruire une communauté par le biais de laquelle pourra renaître l'espoir. Une fois de plus, Morin explore la porosité de la frontière qui sépare le cinéma du réel; mais, plus que jamais, il met son cinéma au service de l'autre, orchestrant leurs rêves, les réunissant pour leur donner une force qu'ils n'auraient pas pu posséder autrement. 3 histoires d'indiens crée un espace utopique, un lieu où les opprimés sont en mesure de réfléchir à leur propre condition et de se projeter ailleurs, dans un avenir possible que le cinéma permet de rendre plus tangible.

Texte : Alexandre Fontaine Rousseau




LA DANSE DE LA RÉALITÉ
Alejandro Jodorowsky  |  Chili  |  2013

Ne serait-ce que pour la légende Alejandro Jodorowsky. Son enfance, sa famille, le Chili d’une époque archaïque pas si lointaine : à saveur autobiographique émaillée de carton-pâte, La danse de la réalité envoûte. Et à la mesure du fossé de 23 années le séparant de son aîné The Rainbow Thief (1990), la concrétude d’un nouveau «Jodo» émeut et surprend. Nul n’aurait pu prévoir que le cinéaste culte et artiste multidisciplinaire, aux milles qualificatifs ésotériques, collaborerait à nouveau avec Michel Seydoux, son producteur à une autre époque. Néanmoins, suite au tournage du documentaire Jodorowsky’s Dune (2012, Frank Pavich), et pour la première fois depuis l’avortement de l’immense projet de synthèse esthétique qui devait conduire à la mise en film de l’œuvre de Frank Herbert, les deux hommes se réunissent et donnent corps à La danse(…). Joyau sale et innocent, la matière de l’objet filmique s’intercale entre le rêve et la magie, trouve son chemin entre le refoulé et la révélation dans une mise en scène psychodramatique saturée de couleurs et de textures, où un bestiaire de personnages soulignés à gros traits forme un ensemble idéologique cohérent. Et délicieux! La danse (…) est l’évidence d’une philosophie esthétique intègre arrivée à maturité. 

Texte : Olivier Lamothe




WELCOME TO NEW YORK
Abel Ferrara  |  États-Unis  |  2014

Impitoyable, ce portrait critique très explicitement inspiré de l'affaire DSK propose surtout une représentation violente de l'autoritarisme économique contemporain. Welcome to New York, possiblement le film le plus enragé de l'année, expose le cynisme propre au pouvoir ainsi que la complaisance de ceux qui le détiennent avec un mépris salvateur. Gérard Depardieu, livrant une performance physique d'une intensité purement animale, incarne par sa simple présence épuisée l'arrogance de ce système décadent qu'il représente. En faisant subir à ce corps l'humiliation méthodique des procédures carcérales, en filmant de manière impassible cette inversion du rapport de force précédemment institué, Abel Ferrara signe l'une des grandes séquences de cinéma politique des dernières années : dépouillé de son ascendance sur l'Autre, Devereaux/DSK est confronté à l'existence (inconcevable) d'une réalité qui refuse de se plier à ses moindres désirs. La froideur clinique de l'image renvoie à une représentation quasi pornographique de la sexualité, à tout un traitement visuel qui relève de l'obscénité banalisée, de la laideur systémique que contemple Welcome to New York

Texte : Alexandre Fontaine Rousseau




JOURNEY TO THE WEST
Tsai Ming-liang  |  France  |  2014

14 plans, en 56 minutes, sans dialogue. Si Tsai Ming-liang dévoilait l’an dernier son « ultime », immensément maîtrisé long-métrage Stray Dogs, le maître taïwanais bouclait cette année sa série du marcheur avec autant de brio. Faisant suite à No FormWalkerDiamond Sutra et Sleepwalk  (5 courts-métrages conçus pour l’installation plutôt que pour la salle), Xi You se dévoile assurément comme le plus ambitieux et grandiose film de la série; un simple et magnifique éloge de la lenteur, comme du cinéma lui-même en tant que dispositif privilégié de la capture du temps, et du corps tel que figé dans celui-ci. Tsai y confronte d’ailleurs deux géants, experts en la matière. Denis Lavant partage ici la vedette avec Lee Kang-sheng, l’un filant l’autre, l’Est rencontrant l’Ouest, dans les rues bondées de Marseille. Tsai délaisse toute trame narrative pour se radicaliser davantage, compliquant son film avec son cadre et la lumière naturelle s’y trouvant. Tantôt conçu telle une composition énigmatique, tantôt tel un panorama surréel, virtuose et inondé de soleil dans lequel on peine à retrouver les deux protagonistes, le tout se réduit à un jeu, forçant le spectateur à regarder absolument et à prendre le pouls du temps. Un rare privilège.

Texte : Ariel Esteban Cayer




SNOWPIERCER
Bong Joon-ho  |  Corée du Sud  |  2013

En cette heure sombre où le monde pleure toujours le sang d’encre versé à Paris le 7 janvier 2015, nous devrions plutôt célébrer le pouvoir subversif ainsi démultiplié et le récent rayonnement international de l’illustration française, pourfendeuse héroïque du fascisme et héritage immortel de ses courageux artisans. L’an passé déjà, la planète entière s’émerveillait de l’acuité satyrique de Lob et Rochette, dont l’épique bd marxiste Le Transperceneige faisait l’objet d’une adaptation monumentale et opportune de la part du talentueux fabuliste sud-coréen Bong Joon-ho. Vaste coproduction américano-eurasienne, cette dernière s’impose d’ailleurs comme un brillant hommage à l’esprit humaniste de l’oeuvre originale, et ce faisant, comme l’un des films-clés de la science-fiction contemporaine. Éminemment allégorique, le récit bénéficie ici d’un traitement mi-réaliste, mi-caricatural visant à décrire les effets dévastateurs d’un exercice saugrenu du pouvoir. En cela, il est bien servi par une direction artistique et une distribution somptueuses, mais schizophrènes, qui opposent les décors dickensiens de la queue du train aux décadents repaires de l’aristocratie régnante, ainsi que le jeu incroyablement sobre des Chris Evans, Jamie Bell et John Hurt prolétaires aux performances hystériques de Tilda Swinton et Alison Pill, tous excellents sous la direction précise de Bong. 

Texte : Olivier Thibodeau




THE IMMIGRANT
James Gray  |  États-Unis  |  2013

James Gray, Clint Eastwood, Paul Thomas Anderson peut-être… La liste des cinéastes contemporains gardant leurs pieds bien ancrés dans le classicisme hollywoodien est tristement courte. Triste, oui, car il n’y a rien de nostalgique dans ce cinéma que l’on aime dire d’un autre temps : comment pourrait-on l’être envers ce qui est intemporel? Le cinéma hollywoodien a toujours été avant tout le grand porte-étendard du mythe américain, à la fois son principal architecte et sa principale critique, souvent dans le même film, voire dans le même plan, alors il fallait, pour porter ce mythe, un langage assez solide, d’une robuste cohérence, pour ne pas s’effriter paresseusement au fil du temps. Il fallait, au fond, le cinéma – ce qui est tout le sujet de The Immigrant, une critique du spectacle dégradant vantant la fausse liberté offerte par la possibilité illusoire d’un affranchissement matériel, auquel Gray oppose la liberté incarnée d’un personnage qui réussit à rester fidèle à elle-même malgré tout. La limpidité foudroyante du dernier plan résume cette double opération : le mythe déconstruit, affalé au sol, à permis d’en bâtir un nouveau, ouvrant la voie à un avenir incertain, brumeux, mais tout de même possible.

Texte : Sylvain Lavallée
 
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Article publié le 13 janvier 2015.
 

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