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Rétrospective 2016 : Les meilleurs films de l'année (30-21)

Par Panorama - cinéma



YOURSELF & YOURS
Hong Sang-soo  |  Corée du Sud  |  2016

C’est avec un humour nonchalant que Hong Sang-soo assume d’emblée les similitudes entre son plus récent film et les précédents. Yourself and Yours raconte en effet l’histoire de Youngsoo et Minjung, deux jeunes femmes qui se ressemblent tant qu’elles pourraient être (et sont peut-être) jumelles. Voilà qui provoquera, évidemment, son lot de confusion et de quiproquos — créant chez le spectateur un insistant sentiment d’incertitude qui se mêle insidieusement à l’habituelle ivresse des protagonistes du cinéaste coréen. Pour Hong Sang-soo, héritier contemporain du cinéma d’Ozu, chaque nouvelle œuvre est une occasion d’explorer autrement les mêmes sentiers. Il importe donc peu de savoir si ce film est « différent » des autres, tout comme il est inutile de chercher à percer le mystère de cette similitude unissant Youngsoo et Minjung. Car tout ce qui compte, au fond, c’est que l’on soit capable de redécouvrir encore et toujours l’autre, de renouveler le regard que l’on pose sur lui. Que l’on apprenne à s’étonner des moindres variations, que l’on cultive cette sensibilité qui fait de chaque écart une surprise émouvante — une occasion de réapprendre à aimer, malgré l’apparente routine et l’érosion sentimentale du quotidien.

Texte : Alexandre Fontaine Rousseau




LOVE & FRIENDSHIP
Whit Stillman  |  Irlande  |  2016

« Maximiser la comédie et minimiser la romance. » Ironique et délicieusement ridicule, le dernier film de Whit Stillman tire librement sur les cordes et rubans du monde fallacieux et cinglant de « Lady Susan » dans l’Angleterre georgienne de l’auteure Jane Austen. L’extravagante et verbeuse Lady (Kate Beckinsale) fait des ravages partout sur son passage. Briseuse de cœur manipulatrice — avec l’air de ne pas y toucher —, despote mielleuse, fine stratège et psychologue, la fin justifie les moyens pour cette charmante veuve désargentée, mère d’une adolescente en âge de se marier. Avec le soutien de son amie intime Mrs Alicia Johnson (Chloë Sevigny) dont la vie rangée manque parfois de piquant, Lady Susan régit méthodiquement les lois essentielles permettant d’acquérir hommes et fortunes, sans perdre ni libertés ni opportunités. C’est le retour du duo d’enfants terribles des Derniers Jours du disco (1998) au détriment du minet et candide Reginald et de l’aristocrate Sir James Martin, une bonne pâte dont la fortune n’a d’égal que sa stupidité. Love & Friendship (n’empruntant ici que le nom de cette autre œuvre de JA), sorte de Barry Lyndon dans une ambiance tragi-comique, montre définitivement le potentiel humoristique de l’écriture d’Austen — bien loin de l’image fleur bleue de sa réputation — dont le cinéaste apprécie l’esprit et qu'il définit comme « une anti-romantique passionnée ».

Texte : Anne Marie Piette




EVERYBODY WANTS SOME!!
Richard Linklater  |  États-Unis  |  2016

Richard Linklater frappe un coup de circuit avec cette suite spirituelle au superbe Dazed and Confused de 1993. Comme tous les meilleurs films du cinéaste américain, Everybody Wants Some!! traite de tout et de rien comme si de rien n’était – désamorçant les ressorts du coming of age traditionnel pour faire d’une suite de non-événements la base d’un récit qui résiste habilement à la tentation de la « destination ». Le long métrage se contente d’observer avec un amusement empreint d’empathie l’effritement progressif des clivages sociaux, filmant par exemple la rencontre improbable entre une bande de jocks insouciants et une cohorte d’étudiants en arts. Le film flâne ainsi de scène en scène, bière à la main, à la recherche de la prochaine opportunité de faire la fête — sautant du disco au punk au country sans jamais se prendre la tête. « Let the good times roll », lancent The Cars au détour d’une trame sonore qui contribue fortement au charme nostalgique de l’ensemble. Mais Everybody Wants Some !! offre au final bien plus que la somme de ses références culturelles savamment compilées ; il s’agit d’une méditation sans prétention sur la manière dont le métissage et ces rencontres qui l’informent forgent notre identité tout en créant, par la bande, une culture qu’il est possible de partager.

Texte : Alexandre Fontaine Rousseau




MOONLIGHT
Barry Jenkins  |  États-Unis  |  2016

Nous pourrions vanter longtemps les qualités plastiques de Moonlight, le travail remarquable sur les couleurs, la lumière douce qui magnifie ces corps noirs, la musique pop qui se substitue aux mots, les mouvements de caméra aussi séduisants que déstabilisants, sans compter ces sublimes moments d’apaisement surgissant parfois au sein de ce monde autrement agressant (qu’on pense aux vagues qui caressent la lentille de la caméra lorsqu’un jeune homme apprend à nager avec son mentor, figure paternelle miraculeuse, ou ce premier baiser, un sentiment amoureux qui émerge, sur une plage déserte éclairée par la lumière de la lune). Mais cette esthétique de la sensation serait bien peu par elle-même : si elle nous émeut autant, c’est d’abord, et surtout, parce que Barry Jenkins colle sa caméra au corps de son personnage, un Afro-Américain homosexuel, la mise en scène nous faisant redécouvrir le monde à travers ses yeux. Il n’y a pas eu de plus beau geste au cinéma américain cette année, que celui de dévoiler toute cette vie intérieure qui autrement resterait invisible ; que de donner vie, par le cinéma, à celui qui ne croyait pas avoir le droit d’exister.

Texte : Sylvain Lavallée




JUSTIN TIMBERLAKE + THE TENNESSEE KIDS
Jonathan Demme  |  États-Unis  |  2016

Il est probablement juste d’affirmer qu’une bonne majorité des cinéphiles qui disent se respecter apprécient à juste titre Justin Timberlake l’acteur en faisant plus ou moins fi de Justin Timberlake le chanteur. Pourtant, ces deux Justin n’en forment qu’un seul, nous dit Jonathan Demme, qu’une seule star au-dessus des genres et des formes. Hommage à ce qu’il convient d’appeler l’un des plus grands showmen de notre époque, ce film basé sur la tournée 20/20 est une brillante mise en abyme de la construction d’une vedette, un film qui prend tout son sens dès ce plan un peu trop long qui précède le spectacle, où le cinéaste braque sa caméra sur l’ascenseur qui fait émerger du sol de la scène le corps du chanteur et qu’il insiste pour nous montrer la machinerie mise en œuvre afin d’entamer cette ascension céleste. Bluffant de maîtrise et de talent, l’ensemble de Justin Timberlake + The Tennessee Kids doit être vu comme une mise en action et en parole de la construction de la célébrité, une célébrité dégagée de tout cynisme, focalisée uniquement sur la relation privilégiée d’un artiste avec son public que la mise en scène sait intégrer intelligemment comme un diapason organique et massif.

Texte : Mathieu Li-Goyette




A BRIDE FOR RIP VAN WINKLE
Shunji Iwai  |  Japon  |  2016

Cette irrésistible et ambitieuse fresque du Japon contemporain se distingue par son incroyable variété de thèmes opportuns (solitude, sororité, pornographie, divorce, incommunicabilité…), mais surtout par la mise en scène organique et attentive de Shunji Iwai, qui dédie entièrement son monumental labeur aux charmants personnages de Haru Kuroki, Cocco et Go Ayano. L’amour du réalisateur pour ces personnages transparaît d’ailleurs dans chacun des plans, qu’il s’agisse de vigilants travellings ou de déférents gros plans, immisçant le spectateur au cœur d’un étrange microcosme dont la subtile altérité évoque tristement la réalité de nos sociétés post-factuelles contemporaines. Dénonçant la minceur du ciment relationnel pourvu par les médias sociaux et la potentielle facticité des individus fabriqués sur la toile, Iwai crée en outre un univers où le lien électronique est devenu inéluctable. Dans cet univers déshumanisé, où les appareils de communication modernes sont utilisés pour combler virtuellement chaque besoin relationnel (trouver un amoureux, une famille, des amis, communiquer, enseigner, surveiller, nommer...), la simple amitié entre la timide protagoniste Nanami Minagawa et l’excentrique Mashiro Satonaka, semble presque miraculeuse. Et c’est d’ailleurs là que scintille l’héritage humaniste de la tradition cinématographique japonaise, dans sa poétique célébration du désir fondamental de camaraderie humaine, resplendissant ici comme un précieux joyau au sein de la brume cybernétique.

Texte : Olivier Thibodeau




NOCTURAMA
Bertrand Bonello  |  France  |  2016

« Aidez-moi » réverbère à l’infini entre les murs d’un centre commercial au cœur de Paris. Il s’agit d’une demande à la fois pragmatique et métaphysique, qui résume bien ce que Bonello entreprend avec Nocturama. Car malgré les apparences, et la controverse, son dernier film est un appel à l’aide, un constat culturel. Voici un film qui refuse de traiter de djihadisme (ou même de soulèvements populaires) à proprement parler : il transpose plutôt la logique de transcendance qui sous-tend le terrorisme contemporain, l’applique à un groupe de jeunes Parisiens de tous les horizons, puis en extirpe une fable féconde sur la dérive des sociétés occidentales, où Capital et Spectacle règnent comme Dieu. Voici des jeunes idéologues sans idéologie ; voici des attentats qui ne deviennent « réels » que lorsqu’ils sont diffusés sur des écrans géants tous neufs. Et de même, voici un luxueux centre d’achat, en alternance un refuge, un paradis de consommation, et un purgatoire digne de celui que Romero mettait en scène dans Dawn of the Dead. Avec Nocturama, Bonello vient ainsi clore la trilogie informelle qu’il avait entamée avec L’Apollonide (Souvenirs de la maison close) puis continuée avec St-Laurent : une série de films traitant d’apparences, de corps prisonniers des forces du marché et de la fin d’époques déterminantes (le XIXe siècle, les années 80). Nocturama amène le tout au présent, et va bien au-delà, vers la fin de la Raison elle-même.

Texte : Ariel Esteban Cayer




MIDNIGHT SPECIAL
Jeff Nichols  |  États-Unis  |  2016

Nous avons eu droit, à Montréal en 2016, à deux Jeff Nichols sur nos écrans, Loving et Midnight Special, deux histoires de papa qui cherchent un abri, qui construisent une maison pour leur famille. Take Shelter, voilà tout le projet du cinéaste : trouver un refuge, à même le chaos contemporain, pour assurer la survie de la communauté. Dans Loving, pour la première fois, Nichols mettait en scène la paranoïa en la dépouillant de tout atour allégorique, en l’ancrant dans le passé d’une nation, son racisme en particulier. Si ce film décevait quelque peu (trop alourdi par l’Histoire peut-être, Nichols ne parvenait pas à y insuffler suffisamment de vie), il nous a permis au moins de relire Midnight Special à travers cette parenté entre les deux trames narratives, et ainsi de voir au-delà de la nostalgie certaine envers le cinéma de Steven Spielberg (celui de notre enfance). À l’image de Joel Edgerton dans Loving, Nichols chercherait avant tout à construire une maison-cinéma, pour que l’on puisse, grâce à celle-ci, porter notre regard au loin, comme Michael Shannon au dernier plan de Midnight Special : depuis sa prison qui, on le devine, est aussi la nôtre, Shannon cherche dans le hors-champ cet espoir d’un monde de demain que le cinéma, le temps d’une séquence de pur émerveillement, nous a fait entrevoir. La maison reste encore à construire, le cinéma ne peut qu’en suggérer les plans, alors il en revient à nous, spectateurs, de s’atteler à la tâche.

Texte : Sylvain Lavallée




THE WAILING
Na Hong-jin  |  Corée du Sud  |  2016

Le cinéma coréen fait de ces bêtes inépuisables et cruelles et nul doute que Na Hong-jin est l’un de ceux qui les élèvent le mieux. Héritier évident de Park Chan-wook, le réalisateur du remarqué Chaser revenait en 2016 à la charge après de longues années d’absence. Or il faut dire qu’un film a la lourdeur et à l’obscurité telle n’est pas un film qui se prépare dans l’année : mature, ambitieux dans ses thèmes et ses rebondissements, The Wailing dévore ses personnages et prend plaisir, dans l’organisation de leur malheur et la poursuite de son enquête tordue, à faire feu de tout espoir. Si la plus grande force du film s’avère son regard impitoyable, Hong-jin dépasse toutefois sa propre cruauté par cette mise en relation constante du bien et du mal, incarnés par deux chamans qui jonglent avec les habitants d’un pauvre village. À la croisée du démoniaque et de l’équilibre taoïste, The Wailing prouve encore une fois que son auteur est un maître des forces contradictoires, un cinéaste de la cabale, fasciné par les mouvements cycliques et inépuisables qui font tourner le film d’enquête et, plus largement, tout le cinéma de genre… À un point tel qu’au fil de sa réflexion, il sait délaisser son goût pour les structures serrées afin de basculer dans cette noirceur insondable, celle dont la seule idée d’en toucher le fond suffit à faire perdre la raison.

Texte : Mathieu Li-Goyette




TA'ANG
Wang Bing  |  Hong Kong  |  2016

Pris entre le dilemme de retourner dans leur village au prix de leur vie ou de vivre une errance interminable d’un camp à l'autre sans moyens de subsistance à long terme, le peuple frontalier Ta’ang n’appartenant ni à la Chine — où parfois ils travaillent — ni à la Birmanie, subit les pressions politiques co-existantes entre les deux pays. Face à ce conflit complexe aux tensions manifestes, les forces du gouvernement birman et rebelle font du bombardement, du massacre et de l’enrôlement forcé leur exutoire. Les coups de feu font trembler la terre, l’insécurité gronde et résonne comme le tonnerre prêt à déverser sa foudre à tout instant. L’inquiétude grandissante, le stress, le désespoir, l’éreintement se lisent sur les visages de ce groupe de vieilles dames, de jeunes femmes et d’enfants qui cherchent tant bien que mal un échappatoire vers la sécurité et surtout l’instant décisif qui leur permettra de rentrer dans leur village, de retrouver leurs maris restés pour protéger leur maison menacée de pillage et s’occuper des aînés qui ne pouvaient voyager. « Si on rentre, on mourra. Tu crois ? Est-ce qu’on devrait rentrer ? J’ai peur de rentrer. Pourquoi ? Tu as peur de mourir ? ». Wang Bing dresse avec discernement le portrait quasi surréaliste de ces femmes qui parcourent kilomètres sur kilomètres en sandales, enfants en bas âge sur le dos, chargées de sacs de nourritures et de couvertures, en seule quête de l’assurance d’un lendemain.

Texte : Claire-Amélie Martinant
 
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Article publié le 16 janvier 2017.
 

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