L’équipe Infolettre   | Soutenez Panorama Cinéma sur Patreon

Charlie Chaplin : Du rire aux larmes

Par Mathieu Li-Goyette
Le Cinéma du Parc  en collaboration avec Janus Films et Panorama-cinéma vous présentent la rétrospective Charlie Chaplin : Du rire aux larmes, du 10 au 23 décembre 2010.

Une petite silhouette s’éloigne au fond du cadre. Un cache d’iris parfaitement rond se referme sur lui. L’écran qui était, de sa profondeur, scindé par une route infinie, disparaît pour laisser place au noir et au mot de la fin : « fin ». Si nulle image ne pourrait nous sembler plus clichée en ce qui concerne l’art du cinématographe, c’est parce que Charlie Chaplin, le vagabond et Charles Spencer Chaplin incarnent le triptyque par excellence du cinéma tout entier. Sainte-trinité contre laquelle nul autre ne saurait s’ériger sinon ses propres films que nous nous plaisons à redécouvrir trois quarts de siècle plus tard, l’acteur, le personnage et l’homme se confondent comme se confondent le producteur, le scénariste, le compositeur et metteur en scène, « fabricateur » de films comme il ne s’en sera fait qu’une seule fois.

Maître du burlesque et du drame, du rire aux larmes, Chaplin aura été un humaniste sans pareil, un arpenteur de la condition humaine tout comme la centrifuge du cinéma du XXe siècle. En effet, l’homme à la célèbre silhouette aura été, par le génie de son esprit et de son corps, le comédien des plus beaux gags, de ces petits moments - le coup des patates de Gold Rush (1925), le coup du trapéziste dans The Circus (1928), le coup des fleurs de City Lights (1931), le coup de la salière de Modern Times (1936), le coup du barbier de The Great Dictator (1940), voire le coup du Keaton de Limelight (1952) - devenus, par la simplicité de leur présentation, ces petits « coups de coeur » que le cinéma, comme ses spectateurs, décidèrent de faire entrer dans la légende d’un art qui, aux débuts du XXe siècle, paraissait encore en manque de mythe pour assurer sa légitimité.

En manque de grands artistes, d’hommes universels, on voyait chez Chaplin celui capable de faire rire le peuple comme la bourgeoisie, les illettrés comme les savants, et d’inverser par sa stature de légende vivante l’opinion des premiers « écrivains de cinéma ». Les Lumière et Méliès n’auraient pas « inventé » le cinéma que Chaplin l’aurait fait, sublimant déjà par ses premiers films géniaux les préjugés face à cet art forain. Faisant aussitôt converger le regard sur ses oeuvres vers une opinion générale dont peu démordront à  travers une carrière s’étendant de 1914 à 1968, Chaplin a ceci de particulier qu’il semble avoir toujours fait l’unanimité. De la Grande Guerre au Viêt-Nam, de son arrivée aux États-Unis à son exil forcé en Europe, ces premières oeuvres, des courts métrages pour la plupart, nous intéresseront dans leur qualité de vignettes, de petits épisodes bien de leur temps aptes à nous en dire autant sur les débuts du génie chaplinesque que sur les tumultueuses années qui virent apparaitre son talent avant de voir comment, après la mort de son personnage de Charlot dans les années 30, une légende se met elle-même en scène.

C’est pour cette occasion que Panorama-cinéma a décidé de s’allier au Cinéma du Parc pour la promotion de l’événement, la présentation de certaines projections et la distribution de critiques imprimées (avec en prime une magnifique bande dessinée signée François Dunlop et Alexandre Fontaine Rousseau) s’offrant comme un petit bout de réflexion à propos de quatre des grandes oeuvres du maître : The Gold Rush, City Lights, Modern Times et The Great Dictator.

D’ici là, c’est un rendez-vous au Cinéma du Parc : voir le détail de la programmation (calendrier)


CITY LIGHTS (1931)
Un film de Charles Chaplin

Avec City Lights, Chaplin surpasse la tragédie - et The Kid est peut-être le plus tragique de ses films – moment-clé où l’auteur parvient à superposer ses gags, à entremêler parfaitement le récit au rire, sans hiatus gênant, sans pause, comique ou non, permettant au fil de l’histoire de s’amenuiser.
 
Car pour la première fois, la douce moitié du vagabond, cette jeune fille aveugle, est à la fois comédie et tragédie, avatar des émotions les plus éloignées se confondant, lors du dernier acte du film, comme se confondent rires et pleurs. Elle est la véritable carotte au bout du bâton qui, lorsqu’arrivée au bout du parcours - et voilà le tragique - ne se laissera pas croquer si facilement. Peut-être le plus drôle de ses films si nous n’avions à en choisir qu’un, City Lights représente pour Chaplin l’instant des dernières innocences, des dernières galipettes sans foi ni loi du vagabond dans un système (la ville, les États-Unis) en lequel il semble croire encore. À moins qu’il ne s’agisse que d’une transition, ou plutôt d’un film sur l’évanouissement des rêves - le rêve d’aimer cette femme, d’aimer cette ville et ce pays où il s’est toujours amusé si habilement.
 
Mais jamais plus il ne sera innocent et, pour ce dernier moment d’onirisme pur, Charlot nous prend à témoin : voir comment l’amour est aveugle pour comprendre, mais seulement dans les films qui suivront, comment la justice elle aussi peut l’être (aveugle, Dame Justice l’est bien). Il faudra, pour organiser l’humanité d’un XXème siècle déjà marqué par le chaos, l’amour des hommes pour discerner la bonté, celle-ci révélée de la façon la plus drôle par Charlie Chaplin.
 
Texte : Mathieu Li-Goyette

----------------------------------------------------------------------

THE GOLD RUSH (1925)
Un film de Charles Chaplin
 
Ce serait faire fausse route que d'aborder l'oeuvre de Charles Chaplin de manière cérébrale, d'intellectualiser ce cinéma qui, d'abord et avant tout et, rappelons-le une fois de plus (car ce n'est sans doute pas une fois de trop), avec une force rarement égalée dans l'Histoire du septième art, s'est imposé par la voie de l'émotion à l'état pur. Chaplin, maître incontesté du rire, demeure en même temps un incorrigible romantique, infiniment sensible aux tourments multiples de la race humaine; sensible jusqu'au point douloureux et merveilleux où tout, dans ce monde qu'il observe, ne peut qu'être à la fois source de joie et de chagrin pour lui. Son premier long métrage, The Kid, constitue en soi une leçon en la matière puisque chaque plan y est à la fois le plus drôle et le plus triste qui soit. Mais cette manière de déchirer le spectateur par la pure générosité tourmentée de son regard, c'est avec le Gold Rush de 1925 qu'il la met totalement au point. Chaplin, dès lors, n'est plus seulement le plus grand des humanistes du cinéma. Il devient aussi le plus grand des cinéastes humanistes.
 
Parler de Chaplin tient presque nécessairement du pléonasme puisque tout y est déjà dit noir sur blanc en noir et blanc - avec une éloquence proprement cinématographique qui tend à rendre tout discours secondaire superflu. Bien entendu, on pourrait élaborer longuement sur le fait qu'au mythe triomphaliste de la conquête de l'Ouest le cinéaste américain oppose ici sa propre mythologie. Ce ne serait pas faux, puisque c'est même au contraire tout à fait vrai. Mais voilà qui ne constitue pas l'essence du film, car tout y est plus viscéral et ressenti que pensé et calculé. The Gold Rush est une comédie dramatique, nous avertit un carton placé en amorce du film; et c'est là la plus éloquente description que l'on puisse en faire, si l'on ne limite pas le sens de cette riche appellation à celui de la bête classification.
 
Texte : Alexandre Fontaine Rousseau

Lire la version longue de cette critique

----------------------------------------------------------------------

THE GREAT DICTATOR (1940)
Un film de Charles Chaplin

Si de notre courte histoire du cinéma nous n’avions qu’un film à retenir, il ne fait aucun doute qu’il s’agirait, à l’unanimité ou presque, du chef-d’oeuvre de Charles Chaplin, The Great Dictator. Non pas qu’un Cititzen Kane n’ait pas suffisamment marqué son temps, ou qu’un Ran ne soit pas la meilleure des démonstrations épiques qu’un art désormais centenaire soit le seul en mesure de déployer; mais c’est avec le petit barbier juif dressant maladroitement le poing face à la plus grande tyrannie des derniers siècles que s’est élevé le plus puissant cri de liberté que jamais aucune autre oeuvre n’a su égaler.
 
Il fallait à Chaplin être maître de son film, et plus encore de son art, pour lier dans la forme satire sociale, critique politique et message d’espoir, l’un cédant ponctuellement sa place à l’autre jusqu’à la sublime révélation finale. Car c’est de ce discours que naît l’universalité de The Great Dictator alors que le cinéaste outrepasse l’acteur et que sous les traits naïfs de l’amoureux-transi se découvre la figure non plus de Chaplin, mais de l’humanité entière. Il fallait bien cela, en 1940, tandis que les États-Unis n’étaient pas encore entrés en guerre; un homme de quatre jours l’aîné d’Hitler qui, d’une moustache à l’autre, a su démontrer en quelques instants cristallins que le cinéma est l’art qui, au croisement du sacrifice, se fait l’autel de la croyance.
 
Texte : Élodie François

----------------------------------------------------------------------

MODERN TIMES (1936)
Un film de Charles Chaplin
 
Parfait, critique acerbe de son temps et de tous les temps de l’homme (puisque tous les temps furent « modernes » à leur façon), le vagabond poursuit sa ruée vers l’or. Ruée vers son sublime art du rire, le parcours comique de Chaplin atteint ici son Klondike parfait qu’est Modern Times, film-somme - alors que son auteur n’est qu’à mi-chemin d’une carrière plus diversifiée qu’on l’estime habituellement - qui fait et refait le tour de ses gags, de ses « vieux » trucs et, surtout, de l’intelligence de Charles Spencer Chaplin à inscrire Charlot dans la légende.
 
Car cet artiste à la moustache si connue est peut-être aussi, et surtout, un fin connaisseur de sa propre image et que, sans ce souci, sans cette méticuleuse mise en scène du film et du film de sa vie, il n’aurait été question de Chaplin après l’avènement du sonore. C’est-à-dire que Modern Times n’a pu être fait - en ce sens que le film, aux trois quarts muet, est anachronique à son temps - que parce que l’homme qui l’a fait fut celui qu’il a été. Nul n’écrit sa propre histoire dans l’Histoire et qui n’est pas déjà maître de celle-ci : Charlot pu devenir, lorsqu’il chanta en huit langues pour pavaner l’universalité de son art autrefois sans voix, concrétisation de la transition du muet au parlant que parce qu’il était assez fort pour s’en faire gardien du son. Et puisque le son n’est pas moins que la moitié du cinéma tout entier (ou quelque chose du genre), avouons que ce n’est pas là une mince affaire.
 
Texte : Mathieu Li-Goyette
Envoyer par courriel  envoyer par courriel  imprimer cette critique  imprimer 
Article publié le 17 décembre 2010.
 

Rétrospectives


>> retour à l'index