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Les années 10 : Distribution et disparition

Par Francis Ouellette



J’ai commencé à rouler ma bosse dans le milieu de la distribution chez FunFilm voilà bientôt 10 ans. Je n’avais pas du tout l’expérience requise pour œuvrer dans ce milieu. Heureusement, j’ai eu la chance de l’acquérir avec un mentor exceptionnel mais aussi sur le tas, dans un état de course constante et effrénée. J’étais vierge de toute appréhension, armé de ma seule cinéphagie pour m’y tailler une place. Pour cette raison, je me rends compte de la chance exceptionnelle que j’ai eue, plus particulièrement dans le contexte précis où je l’ai eue. C’est que voyez-vous, je suis arrivé au moment déterminant où débutaient les grands bouleversements qui allaient marquer le cinéma au fer rouge à tous les niveaux durant la dernière décennie. On a beau entendre que le monde de la distribution n’est pas en phase avec l’avenir et qu’il s’attache mordicus à une manière éculée de faire les choses, il a été contraint lui aussi de changer et de s’adapter à une vitesse parfois sidérante. J’ai été, à ma très modeste façon, un acteur et spectateur privilégié de cette période. J’ai assisté en temps réel aux mutations.

Nous sortions jadis un DVD tous les deux ou trois mois. Tous les gens que j’ai connus en ces temps-là, de la Boîte Noire (qui avait déjà entamé son agonie) aux Superclub Vidéotron (R.I.P.) sont disparus. Ma première distribution en salle, L’exercice de l’état de Pierre Schoeller, a eu droit à un tour de piste sur sept écrans au Québec (dont une en anglais) pendant plus d’un mois, presque deux. Voilà qui constituait une sortie respectable pour l’époque mais presque ambitieuse de nos jours, même pour une grosse boîtede distribution. Ce fut ma première et avant-dernière sortie en 35 mm, le DCP devenant la norme peu de temps après. À ce jour, des gens affirment encore que ce percutant film n’a jamais eu de sortie en salle chez nous. À l’époque, il fallait encore que les critiques de cinéma voient le film en projection de presse. Et on n’installe pas, on ne déplace pas des bobines 35 mm comme si c’était un disque dur. Ça demande de la préparation, du temps. Maintenant, obtenir une réponse par courriel à l’envoi d’un communiqué de presse contenant un hyperlien privé vers le film tient du miracle. Mon ultime projection de presse en salle, dix ans et presqu’une centaine de films plus tard, ne contenait qu’une personne. L’exercice de l’état en comptait 45.

Les distributeurs ont assisté à la dématérialisation de l’objet filmique, à la disparition même de son organicité. Dans un futur imminent, tout ce qui gravite autour de cet objet, son affiche, sa bande-annonce et le film lui-même, pourront être envoyés directement et numériquement n’importe où dans le monde. En quelques heures seulement. Nous y sommes déjà en fait. De mon côté, je peux gérer les différents effectifs d’une sortie en salle en étant dans un autre pays, à l’aide d’un iPhone. C’est un sidérant bond en avant et une ironie considérable que ce bond se produise au même moment où l’offre cinématographique ne se fait plus seulement en salle.    

Je ne suis pas amer. J’aime beaucoup mon travail. Mais en ce qui concerne l’analyse qu’il faut faire de l’avenir de la salle, rien n’est clair, rien n’est certain. Le distributeur devra apprendre à suivre plus rapidement, plus vigoureusement des courants de plus en plus intempestifs. Je pense qu’une partie de la réponse, ou plutôt de la question, se trouvait dans un film que nous avons distribué au tout début de la décennie, Le Cheval de Turin de Béla Tarr. Je me rends compte qu’il y avait une prescience bouleversante dans l’ultime film du réalisateur. Dernier film, dernier 35 mm, fin du monde, fin d’un monde. Les lumières s’éteignent. Une certaine idée du cinéma s’étiole, peut-être, pour laisser place à une autre. Parce qu’enfin, comment pouvons-nous même envisager ce que le cinéma deviendra quand nous ne sommes même pas certains du temps qu’il reste au monde ? 

Nous verrons bien.

 

*

 

Fast foward. Au moment où vous lisez ces lignes, la quasi-totalité de la planète aura vécu sa cinéphilie en plein confinement pendant plusieurs mois, sans les salles des cinémas. Posons-nous certaines questions : qui sont ces cinéphiles qui n’en peuvent plus de ne pas pouvoir regarder un film en salle ? À la fin du confinement, est-ce que ce sont dans des salles obscures que cette poignée d’amants éplorés du 7e art ira se lancer ou dans les bras des amis et des amants, dans les restaurants et les terrasses ? Je ne peux présumer de rien mais en tant que distributeur, quelque chose me dit que la cinéphilie post-COVID-19 subira un changement d’ordre tectonique. Le confinement aura permis d’imaginer, pour le meilleur et le pire, que le cinéma s’est peut-être désincarné pour mieux renaître dans nos espaces privés. La salle n’est certes pas vouée à mourir et elle a encore de beaux jours devant elle. Toutefois, il est permis de croire que même le plus épanché des dévots de cet espace, dont je fais partie, va peut-être remettre en question son importance et son caractère sacré. Alors imaginons « le reste » du monde… à défaut d’en envisager la suite ? 

 

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Article publié le 18 avril 2020.
 

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