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Entrevue avec Phyllis Katrapani

Par Élodie François
D’abord mené à l’occasion de la rédaction du livre 40 ans de vues rêvées (sous la direction de Marquise Lepage et à paraître en juin chez les Éditions Somme toute), cet entretien s'est transformé en une rencontre marquante. Une des réalisatrices québécoises les plus méconnues de sa génération, Phyllis Katrapani cumule depuis 1992 des films originaux à la poésie sensible et introspective où elle joue des frontières entre la fiction et le documentaire. Durant près de deux heures, nous nous sommes entretenues sur son rapport aux objets, à l’espace et à l'intimité.
 
Panorama-cinéma : Vous entretenez depuis votre premier film, Zatisi (Still Life) (1992), un rapport très intime avec la photographie. Pourquoi ce titre en tchèque et comment en êtes-vous venue à intégrer le photographique au cinématographique ? 
 
Phyllis Katrapani : Tout a commencé quand j’ai fait un programme d’échange d’étudiants internationaux de 6 mois à la FAMU à Prague. Je me suis beaucoup intéressée au photographe Josef Sudek qui n’est jamais sorti de son pays... Il a toujours fait des paysages et des still life (nature morte) où le temps suspendu est mis en valeur. Ce film est très court (7 minutes) et je voulais rendre compte de comment je me sentais dans cette ville (Prague) que je ne connaissais pas. J’ai filmé la ville comme si elle n’était habitée que par une seule personne. C’est un film sans dialogue où il n’y a jamais personne sinon cette protagoniste. Elle envoie des enveloppes et les lance dans la rivière Voltave qui traverse la ville. C’était mon fil conducteur, comme si chaque lettre devait contenir un narrative, une petite histoire à elle seule. Encore là, c’est encore le rapport de la personne au lieu qui me passionnait avec les objets pour les aider à les lier. 
 
Panorama-cinéma : Outre les objets, il y a toujours une réflexion sur la langue qui semble nous rattacher à ce qui nous entoure – ou nous en éloigner. Dans Within Reach (2006) par exemple, vous dites parler de la disparition en français et de la mort en anglais.
 
Phyllis Katrapani : Je me posais des questions sur la langue maternelle et ces choses que l’on dit dans une langue et pas dans l’autre. Le rapport à la langue maternelle m’intéresse beaucoup. Dans mon cas, je suis née à Montréal de parents européens et ma langue maternelle est l’anglais. J’ai appris le français à 4 ou 5 ans, mais à la maison, on parlait anglais. Entre eux, mes parents parlaient en turc (ma mère est de Turquie tandis que mon père est turc d’origine grecque). Aujourd’hui par exemple, je compte en anglais. Les sentiments sans nuance (comme l’amour ou la colère), je les réfléchis en anglais. Je pense que c’est pour ça que je dis parler de la disparition en français et de la mort en anglais. Le français me donne l’impression d’avoir plus de recul, plus de détachement parce que ce n’est pas ma première langue. Pour parler de perte, il faut qu’il se soit passé quelque chose avant, il faut être à un endroit où nous savons avoir perdu. C’est un sentiment plus complexe qui se déplie dans le temps. 
 



:: Ithaque (Phyllis Katrapani, 1997)

 
Panorama-cinéma : Vous avez une réflexion très poussée sur notre rapport aux choses et aux images, sur la manière de les décrypter et de les intellectualiser. Est-ce que votre carrière d’enseignante au collégial vous a influencé dans ce cheminement ?
 
Phyllis Katrapani : En fait, je n’avais jamais envisagé l’enseignement, même si j’avais eu quelques professeurs qui m’ont beaucoup marquée. J’ai toujours eu le trac... Je doute constamment, je cherche toujours. Quand j’ai fait ma maîtrise en production, j’ai eu l’occasion d’enseigner et, rendu là dans la trentaine, j’avais des choses à apporter, une certaine expérience à partager. J’avais une expérience de praticienne et je voulais faire quelque chose de plus grand que moi. Faire des films, c’est beaucoup de travail intime, de je-me-moi et je voulais travailler à développer des sensibilités chez des gens, à les faire découvrir des choses. Aujourd’hui, je m'intéresse à tous mes élèves, des plus sympas aux plus antipathiques (rires). Je veux peaufiner leur regard, car pour moi la grande question demeure la même : où pose-t-on la caméra ? Quel est le meilleur endroit ? Et ce l’est aussi au sens figuré : qu’est-ce que je regarde ? Pourquoi je le regarde ?
 
Panorama-cinéma : Pour en revenir à vos films, leur forme est foncièrement atypique. On se demande d’abord s’il s’agit d’un documentaire ou s’il est plutôt question d’une fiction. Finalement, on est souvent à cheval entre les deux. Comment les qualifieriez-vous (sans nécessairement y poser des étiquettes) ?
 
Phyllis Katrapani : C’est clair que dans tout mon travail, le mélange des fils narratifs, leur enchevêtrement et leur juxtaposition m’intéressent énormément. Déjà dans Ithaque (1997), on a comme fil conducteur l’Ulysse moderne, incarné par mon père, qui voyage en train. Je voulais illustrer ce poème de Constantin Cavafy qui dit que le voyage, c’est la destination. J’ai donc mon Ulysse moderne qui voyage en train tout le long du film, sans que l'on sache vers où il se dirige. Il regarde par la fenêtre et chaque regard donne lieu à des images de sa vie passée, présente et de ses rêves. Certaines images proviennent aussi de l’Odyssée d’Homère: quand on pense à Circé et à l’épisode de la métamorphose en cochons. Il y a toujours plusieurs niveaux de lecture : le poème, le fil conducteur du train et de l’Ulysse moderne et ce à quoi renvoie le poème au niveau mythologique. C’est quelque chose que j’ai toujours eu l’envie d’explorer.
 
Dans Home (2002), j’avais plutôt envie d’explorer les différentes définitions de « home ». Je me demandais : « c’est quoi mon home ? ». Je voulais un personnage féminin qui incarnerait mon alter ego et qui serait écartelé entre l’ici et l’ailleurs. L’idée de juxtaposer la fiction et le documentaire, c’est de prolonger l’espace de réflexion d’un individu. Quand on a la fiction et que l’on arrive au documentaire, on se rend compte que ce dernier est tellement plus vrai, surtout que c’est François Papineau qu’on suit et qu’on comprend bien que c’est un acteur. C’est un clash qui influence énormément le regard du spectateur. 
 
En même temps, je ne voulais pas que le travail de docu-fiction soit didactique. Je ne voulais pas faire une bête reconstruction où les images fictionnelles et documentaires allaient représenter une partie précise du discours en le segmentant. Je voulais trouver une manière de transcender les témoignages pour créer un espace plus poétique dans lequel le spectateur aurait le temps d’absorber ce qu’il vient d’entendre dans les propos documentaires. 
 
Panorama-cinéma : Et où cette réflexion sur le concept de maison vous a-t-elle amenée ?
 
Phyllis Katrapani : Quand j’ai commencé à réfléchir sur ce projet, j’avais différents mots-clés en tête de ce que le « home » pouvait évoquer chez les gens. Le mot s’apparentait au territoire, au pays, à la famille. Par la famille, je voulais évoquer le fait que mon personnage masculin était tellement préoccupé par sa fierté personnelle qu’il passait à côté de la possibilité de créer sa place au sein de sa famille. Il était trop centré sur lui-même, pris dans un espace qui n’existait pas vraiment, qui était son « home » à lui. Ce concept de « home » est alors quelque chose de très évanescent, de très malléable qui a quelque chose qui s’approche de la manière dont on se sent à l’intérieur de soi plutôt qu’à l’intérieur d’un endroit particulier. En parallèle, la présence de mon père dans les segments plus documentaires rappelle cette figure du père, de la patrie et donc d’un certain « home ». Ce sont des symboles peut-être un peu trop premier niveau, surtout quand je le revois aujourd’hui ! (rires)




:: Home (Phyllis Katrapani, 2002)

 
Panorama-cinéma : Dans Home, on voit les intervenants se questionner sur les liens qui les rattachent aux pays de leurs parents. Cette quête identitaire semble très importante pour vous.
 
Phyllis Katrapani : Oui. Je ne sais pas si cette quête est nécessaire, mais il est certain que les personnes que j’ai rencontrées éprouvaient ce besoin. Ils ressentaient un manque, une petite blessure, le sentiment d’être incomplet. À partir du moment où l’on quitte notre pays, dépendant des raisons qui nous ont poussés à le quitter, certaines personnes n’oseraient jamais plus l’appeler « home », car ils ne voudraient jamais y retourner. Beaucoup de gens vivent ce déchirement identitaire, pensent à ce pays, l’embellissent et parfois font même le contraire. Ce regard plus ou moins déformé est transmis à leurs enfants. 
 
Ce pays, peu importe comment on nous l’a raconté, demeure néanmoins une énigme. Il arrive un moment où l’on s’interroge ainsi sur la définition de la famille, ce qu’elle représente et sur les racines dont nous héritons. Mon père, qui est grec de Turquie, n'a jamais vraiment eu ce concept de chez soi. Ça n’a jamais été fixe. Il a toujours été ailleurs. Oui il y avait une communauté grecque en Turquie, mais il restait grec. Et en Grèce il est un Grec de Turquie. Et même s’il est arrivé ici dans les années 60 et qu’il s’est bien intégré, il n’est pas tout à fait québécois. Il a d’autres influences, d’autres références.
 
Panorama-cinéma : On ne change jamais tout à fait...
 
Phyllis Katrapani : Exactement. Alors je ne sais pas si c’est nécessaire de remonter le fil de nos origines, mais plusieurs individus sentent un jour qu’ils ont besoin de ça pour se sentir plus complets... même si parfois ça ne change rien. Pour ma part, je me rendais compte que le tempérament était différent. Je n’ai pas toujours le tempérament d’une Québécoise... Quand je vais en Grèce, je ressens des affinités avec les gens, une manière de les aborder qui est peut-être plus méditerranéenne. On parle davantage et on a la confrontation plus facile (sans que ce soit une activité quotidienne !).
 
Panorama-cinéma : Et pensez-vous un jour faire un long-métrage de fiction ?
 
Phyllis Katrapani : J’ai un scénario que je porte depuis plusieurs années. C’est un film très intime et je ne suis pas encore prête à le tourner. J’aimerais le faire avec une indépendance totale et donc trouver les sous sans qu’on me demande de changer tel ou tel personnage. Anna Oki, c’est son titre. Je ne suis pas capable de travailler sur plusieurs films en même temps. Je dois maintenir un équilibre entre mes films, ma famille et l’enseignement. Je suis toujours à l’écriture et j’ai reçu des sous pour la scénarisation de ce film il y a quelques années... Je le mets dans le tiroir et j’y retourne parfois, mais j’ai encore beaucoup de difficulté avec le personnage féminin.
 
J’aimerais y explorer le fait qu’on ne puisse pas tout connaître sur l’autre, qu’on n’aura jamais totalement accès à l’autrui. Le film se passe ici, mais les deux personnages sont des déracinés : l’un d’eux est une Croate arrivée après la guerre qui entrera en lien avec un Québécois qui vient de vivre un deuil. Les deux sont en deuil de quelque chose et ils se rencontreront dans un terrain très flou. J’aimerais que le film explore le non-dit. Et ils ne deviendront pas un couple. Mais pour l’instant, je suis préoccupée par À cet endroit je reviens, un autre projet sur lequel je travaille.




:: Home (Phyllis Katrapani, 2002)

 
Panorama-cinéma : Vous disiez avoir de la difficulté avec le personnage féminin. Vous m’amenez sur cette autre question que je voulais vous poser : on voit souvent votre père dans vos films (dans Ithaque, Home et Within Reach). Pourquoi votre père et pas votre mère ?
 
Phyllis Katrapani : Dans le cas de Within Reach, on m’a beaucoup demandé pourquoi j’avais filmé mon père et non ma mère. Mais pour moi c’est clair : il est le premier à être venu ici et elle, ma mère, est venue le rejoindre six mois plus tard. C’était son idée à lui et elle a suivi. C’est lui qui a mis le pied en sol outre Atlantique la première fois. J’ai d’ailleurs été prise d’une émotion très forte en visitant le Quai 21 à Halifax, là où les immigrants débarquaient au Canada. Je ne m’attendais pas à être aussi émue. 
 
Pour en revenir à ma mère, elle est là dans Within Reach. On ne la voit jamais, mais on l'entend dans un des chapitres du film. Je l'ai d’ailleurs appelé Other Tongue pour faire un jeu de mots avec « mother tongue ». Dans ce chapitre, tout est flou, c’est la proximité que je mets de l’avant, l’ouïe, le toucher, des sensations très physiques et affectives. Ma mère est dans ces images, mais d’une manière beaucoup moins évidente et littérale. 
 
Je ne sais pas pourquoi j’ai du mal à développer les personnages féminins ou encore ma mère... Peut-être que j’ai moins de recul, que j’ai l’impression que c’est trop moi. Dans Home, on m’a souvent demandé pourquoi mon alter ego était un homme. Ma réponse n’est pas très glamour, mais ce qui a défini pour moi cet individu c’est sa voix. Au début du projet, je ne pensais pas que j’allais développer la fiction autour de tableaux, mais bien seulement à l’aide d’une voix off. Je suis allée voir une performance de François Papineau au théâtre – je ne le connaissais pas – et j’ai été secouée par sa voix. Il n’y avait plus de doute : il devait être la voix du film. On ne le verrait jamais, mais il devait être cette voix incarnant cette proximité, cette intimité. Je suis ensuite entrée en contact avec lui, il est devenu très intéressé par le projet, mais ça ne s’est pas fait tout de suite... Et là j’ai eu le goût de travailler avec l’acteur, de jouer avec son regard. Avec cette volonté est venue la crainte d'intégrer des personnages féminins à mes films : si je mettais une femme en vedette, les gens la pointeraient du doigt en disant que c’est moi. C’est peut-être ce qui me bloque. Je suis quelqu’un qui a de la facilité à s’exprimer, mais je suis aussi quelqu’un de pudique... Peut-être qu'avec le temps je passerai par-dessus, que je réussirai à sortir de moi davantage et à aller encore plus vers l’Autre. 
 
Panorama-cinéma : Tout de même, dans Within Reach on sent une certaine progression, une émancipation plus complète. On se rapproche de vous avec cette écriture au « je », avec ce carnet filmé de si près.
 
Phyllis Katrapani : Oui ! Dans Within Reach j’ai l’impression que je me révèle beaucoup. J’ai un ami cinéaste qui a l’âge de mon père qui était vraiment impressionné par le film, parce qu’il aurait aimé être capable de s’exposer autant. 
 
Panorama-cinéma : On y voit en effet vos enfants, votre père qui parle longtemps, puis votre mère avec ses petites-filles et toutes ces photos et ces souvenirs de famille.
 
Phyllis Katrapani : Quand j’ai terminé Within Reach, j’enseignais au Cégep de Rosemont et mes étudiants sont venus voir le film ; ils n’avaient rien vu de ce que j’avais fait, ni de film de ce type-là.
 
Panorama-cinéma : Du ciné-journal ?
 
Phyllis Katrapani : C’est ça ! Une étudiante est venue me voir en me disant à quel point elle avait été émue, me disant qu’elle avait l’impression que j’étais à côté d’elle pendant la projection et que je lui parlais à elle aussi. Elle m’avait vraiment touchée.
 
Panorama-cinéma : Et aujourd’hui, vous disiez travailler en ce moment sur un projet intitulé À cet endroit je reviens... 
 
Phyllis Katrapani : Exact. Ce film sera plus de l’ordre de l’essai documentaire avec quelques éléments autobiographiques. Il explore notre rapport affectif aux lieux présents, passés ; à l’architecture, la manière dont on traverse les espaces dont on se souvient. Le film va se déployer sur plusieurs chapitres et explorera le rapport affectif au lieu, à l’espace et au territoire. Comme j’utilise beaucoup ce qui se passe dans ma vie et puisque j’ai eu la chance récemment de faire deux résidences d’artiste (la première au Centre d'art contemporain de Glasgow en 2011). En Écosse, j’ai vraiment développé le rapport à la ville nouvelle, la ville inconnue, les premières impressions. J’ai beaucoup filmé sans avoir de plan de match, juste pour voir comment nous étions perméables, nous les citadins, et comment nous cherchions des points communs de cité en cité, puis les différences entre celles-ci.

J’ai ensuite fait une résidence d’artiste de 2 mois dans une école secondaire en banlieue de Montréal avec des élèves de multimédia et de danse. J'ai posé des questions sur le territoire à ces étudiants de 13 ans, car je voulais savoir où s’arrêtait, selon eux, le territoire familier et où commençait le territoire qui ne l’était pas. J’ai remarqué qu’à cet âge-là, il n’y avait pas beaucoup d’élèves qui sentaient le besoin de s’éloigner. Ils ne voulaient pas aller plus loin qu’un coin de rue ou deux à l’extérieur des trajets familiaux et scolaires. Je me suis dit qu’il me fallait davantage de contenu pour mener mon projet et je leur ai alors demandé de me parler d’endroits où ils se sentent en sécurité, où ils sont à l’aise, et d’un objet qu’ils affectionnent plus particulièrement. J’ai fait une série de 54 portraits photographiques où ces jeunes tiennent ces objets et j’ai filmé les entrevues où ils se confient.
 
Panorama-cinéma : Les similarités et les différences entre les villes, c’est ce qu’on retrouve aussi dans ce qui a été filmé en Inde dans Within Reach, lorsque vous vous attardez au regard des autres. Ce que je trouvais vraiment intéressant et qui est de plus en plus rare dans le paysage du cinéma québécois, c’est de se questionner sur l’identité des individus sans nécessairement leur plaquer une expression ou un passé. Et vos images reflètent bien cette sensibilité, elles prouvent à quel point l’on peut faire beaucoup avec peu de moyens. Avec quel type de caméra filmiez-vous ?
 
Phyllis Katrapani : Avec du Mini-DV ! J’ai commencé à développer ce projet alors que je faisais une maîtrise en production à l’Université Concordia et je me questionnais beaucoup sur la forme qu’allait prendre le film et aussi sur l’outil que j’allais utiliser puisque j’arrivais de productions tournées en pellicule. J’avais vraiment du mal avec l’image vidéo et son absence de surprise (en ce sens que l’image que j’avais filmée était exactement la même à sa sortie). Le développement, l’attente liée au développement de la pellicule (qui est aussi un temps de réflexion) me manquaient.
 
En même temps, de tourner en vidéo m’a énormément ouvert à des horizons, notamment au niveau du son. En retravaillant un an plus tard ma bande-son, j’ai pu alléger le film, trouver la lumière qu’il recelait. 




:: Within Reach (Phyllis Katrapani, 2006)

 
Panorama-cinéma : On en parlait brièvement plus tôt, mais ce travail de production très intime dans Within Reach, par exemple, fait penser à Alain Cavalier, à Jonas Mekas et leur ciné-journal. Ont-ils été une inspiration pour vous ?
 
Phyllis Katrapani : Certainement. Je suis très intéressée par le cinéma à la première personne: Cavalier, Mekas, mais aussi Chantal Akerman. C’est un cinéma qui pose la question : comment parler au « je » sans se refermer sur soi, en s’ouvrant sur le monde ?
 
Panorama-cinéma : Comme si l’on explorait notre intériorité en cherchant à l’extérieur de celle-ci.
 
Phyllis Katrpani : Oui ! J’ai toujours été attirée par ça au cinéma. En allant au cinéma, j’ai besoin de sentir qu’on me parle directement. C’est quelque chose que j’ai toujours cherché à explorer. De plus en plus, la distance et l’intimité au cinéma sont vraiment mes grandes préoccupations. 
 
En dehors du ciné-journal, j’ai aussi été inspirée par Nuri Bilge Ceylan pour la manière dont il positionnait sa caméra et pour le temps qu’il donnait au spectateur et au protagoniste. Cet espace et ce temps témoignent d’une volonté d’aller de plus en plus vers l’essentiel. Ce n’est pas juste prendre la caméra pour montrer quelque chose de précis, c’est utiliser la caméra pour laisser le temps nous faire sentir quelque chose et nous faire nous questionner. J’ai aussi toujours été fan de Theo Angelopoulos... Je sais que certaines personnes trouvent que c’est de la complaisance, mais moi, même quand je me mets à penser à autre chose devant son film, je me dis que c’est bien lui qui m’a donné l’occasion de réfléchir à cette chose.
 
Panorama-cinéma : C’est une manière de donner l’impression que le sujet apparaît par lui-même à l’image.  
 
Phyllise Katrapani : Oui et il ne faut jamais sous-estimer les spectateurs. On leur dit tout le temps que parce qu’ils ont tel ou tel caractère, il veulent un « produit » en particulier. Ce n’est pas vrai. Les gens qui ont vu Home viennent de tous les horizons. Tellement de gens sont venus vers moi en me disant que c’était leur histoire, qu’ils soient cinéphiles, intellectuels ou artistes ; que ce soient des gens qui ne pratiquent pas l’art au quotidien ou qu’ils n’aient pas de connaissance du langage cinématographique. J’essaie toujours de faire un film qui réussit à parler à tout le monde sans faire de compromis. 
 
Panorama-cinéma : Et c’est ce qui est le plus paradoxal dans la forme du ciné-journal : la forme est si personnelle qu'on pourrait croire qu’elle ne touchera personne alors qu’en vérité, c’est plutôt en présentant ses histoires les plus intimes qu’on entre en dialogue avec le spectateur. 
 
Phyllis Katrapani : Comme dans n’importe quel rapport humain. C’est un peu un cliché, mais à partir du moment où nous sommes généreux avec les autres, les autres seront généreux avec nous ; on ne peut demander à quelqu’un de s’ouvrir si nous sommes nous-mêmes fermés. Quand je sens qu’un documentariste, par exemple, avait déjà une thèse clairement établie au départ et que ça transparaît à chaque question – et donc qu’il n’a rien appris en faisant le documentaire – je décroche, car j’ai l’impression que le cinéaste n’a rien donné à ses intervenants. Ça demande un degré d’abandon qui met aussi l’artiste dans une position de vulnérabilité où nous ne sommes pas toujours à l’aise, où nous nous exposons potentiellement à l’échec. C’est là toute la beauté et le mystère de ces rencontres.
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Article publié le 31 mai 2014.
 

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