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Entrevue avec Marit Kapla

Par Guilhem Caillard
« NORDISK », ET BIEN PLUS ENCORE

Journaliste de formation, Marit Kapla a d’abord écrit sur la musique et couvert des festivals de rock à travers le monde. Un temps chroniqueuse culturelle pour la télévision suédoise, elle se consacre exclusivement à la critique cinématographique et intègre l’équipe du GIFF en 2005 en tant que directrice de la programmation. Deux ans plus tard, elle prend la tête de la manifestation, qui compte aujourd’hui une solide équipe et une belle réputation. En plein coeur de la 35ème édition du festival, rencontre avec la directrice artistique.

Panorama-cinéma : Göteborg est considéré comme le plus important festival de cinéma en Scandinavie, mais aussi comme le plus grand rendez-vous consacré au cinéma nordique à l’échelle internationale. Comment l’avez-vous vu évoluer?

Marit Kapla : Cela fait vingt ans que le focus sur le cinéma nordique a été lancé. C’est évidement un moment important dans l’histoire de notre festival, et ce qui en fait sa spécificité dans une perspective internationale. Göteborg est l’endroit où l’on peut voir le plus de films nordiques. C’est unique. Nous cueillons aujourd’hui les fruits de la forte initiative de mes prédécesseurs.

Panorama-cinéma : Peu de festivals internationaux d’envergure ont su maintenir ce pari : faire cohabiter une portée généraliste, des films issus du monde entier, avec un domaine d’expertise très particulier, dans votre cas le cinéma nordique.

Marit Kapla : San Sebastian serait un autre exemple, avec son focus sur les films en langues hispaniques. Sarajevo aussi, pour son intérêt revendiqué pour les pays est-européens. Avec persistance, la combinaison international/local peut s’avérer une grande réussite.

Panorama-cinéma : Dans le cas du GIFF, vous employez l’expression « Nordic Film »…

Marit Kapla : En suédois, nous disons « Nordisk », qui a une connotation à peu près intraduisible en anglais. C’est un terme ancien, et pour nous une évidence. Or, je réalise que la Russie, le Canada, l’Estonie sont aussi des pays nordiques. Mais notre cinéma n’a rien à voir avec, si ce n’est le climat et quelques ressemblances dans le paysage. Notre histoire scandinave, étendue à l’Islande, est une affaire bien spécifique.

Panorama-cinéma : Depuis combien de temps le « Nordic Film Market » a-t’il été intégré au Festival?

Marit Kapla : Cela fait quatorze ans. Je ne suis arrivé qu’en 2005, en période d’expansion. Nous avions alors environ 180 invités participants au marché. Aujourd’hui, nous en comptons 300, et plus encore puisqu’il y a tous les artistes, acteurs et réalisateurs qui accompagnent les films et font toujours un détour par le marché. Depuis les trois dernières années, le « Nordic Film Market » a trouvé sa place en tant que rendez-vous essentiel pour l’industrie scandinave. Aujourd’hui, ce ne sont plus seulement les personnes directement impliquées dans les films qui viennent, mais aussi tous les autres qui gravitent autour.

La salle du Draken, la plus réputée de Göteborg, accueille en partie les projections du GIFF

Panorama-cinéma : J’ai remarqué la présence de plusieurs intervenants majeurs du secteur télévisuel, SVT (Sveriges Television AB) pour n’en nommer qu’un, mais aussi des dizaines de directeurs de programmes et acheteurs finnois, danois, islandais. 

Marit Kapla : Tout à fait. Nous avons beaucoup poussé dans ce sens. Le « TV Drama Vision » a vu le jour il y a peu de temps, s’agissant désormais d’une activité de séminaires étendus aux « Nouveaux médias ». Il se passe tellement de choses aujourd’hui dans le secteur télévisuel, et les branches de l’industrie audiovisuelle sont à ce point liées qu’on ne pouvait passer à côté. D’une part, nous devions pousser ces développements, proposer des structures adaptées aux marchés changeants, et privilégier une ouverture sur le monde. C’est pourquoi nous mettons à la disposition d’un distributeur scandinave qui veut vendre son film à l’international tous les outils nécessaires, tandis qu’un programmateur de festival étranger en recherche d’oeuvres scandinaves pour la prochaine édition de son événement sera accueilli de la même façon.

Panorama-cinéma : Travaillez-vous avec d’autres structures équivalentes en Scandinavie?

Marit Kapla : Nous collaborons avec le Norwegian International Film Festival de Haugesund, à l’ouest de la Norvège. Ce festival organise un marché et plusieurs forums, notamment sur la coproduction et le financement, et se déroule chaque année en août depuis 39 ans. Notre marché a lieu en hiver, le leur au coeur de l’été. Et la plupart des participants se retrouvent dans les deux événements. Nos deux structures échangent coordonnées, réseaux et projets. Le marché de Göteborg est cependant focalisé sur les longs métrages de fiction. Pour le documentaire, il faut se rendre au Copenhagen DOX, chaque année en novembre : ils tiennent un forum, le « International Financing Forum », puis des laboratoires de discussion. De cette façon, chacune de nos manifestations occupe une partie du terrain pour répondre à tous les secteurs de l’industrie scandinave.

Panorama-cinéma : Les films présentés au marché de Göteborg font-ils l’objet d’une sélection particulière?

Marit Kapla : Totalement. Nous en avons fait un cheval de combat. Ma collègue Cia Edström dirige le « Nordic Film Market ». Ensemble, nous devons penser différemment. Je dois trouver des films qui sauront entretenir un dialogue avec les spectateurs, selon leurs attentes. Cia doit composer un bouquet représentatif de la production en cours, connaître précisément les attentes des distributeurs et acheteurs. Elle ne peut pas passer à côté du cinéma commercial : ses choix sont plus commerciaux tandis que les spectateurs du festival viennent justement chercher une alternative à ce qu’ils ont l’habitude de voir en salles. Cependant, le marché programme aussi des oeuvres plus indépendantes, généralement acquises par des distributeurs étrangers, en majorité français ou anglais, parfois américains. Par exemple, nous avons montré un film suédois, Snabba Cash (Easy Money, Daniel Espinosa, 2011) : ce n’est pas un film de festival, et il n’avait pas besoin de figurer dans notre programmation pour être lancé, sa sortie à travers la Suède étant déjà largement assurée; cependant, Cia l’a programmé au « Nordic Film Market ». Sans prévenir, un buzz important est né autour du film, qui a été repris au marché de Berlin. Beaucoup d’acheteurs sont allés le voir, suivant la rumeur de Göteborg, et le film a encore aujourd’hui une belle carrière internationale. C’est ainsi que nous nous plaçons et percevons notre rôle de levier.

Panorama-cinéma : En général dans les marchés, peu de temps est consacré à des séminaires de réflexion sur l’industrie. Bien que quelques ateliers existent, cela reste minoritaire. À Göteborg pourtant, le « Nordic Film Market » accorde beaucoup de place au débat. Est-ce un rendez-vous annuel pour aborder de front les problématiques du secteur scandinave?

Marit Kapla : Je crois que oui. Et plus encore. Par exemple, nous avons créé cette année la session « Who needs European cinema? », qui reflète un débat vieux de 25 ans, en fait depuis la création de la European Film Academy Awards. C’est intéressant, parce que la Suède s’est toujours positionnée, d’une certaine façon, à la lisière de l’Europe, prenant parfois ses distances avec Bruxelles. En somme, chaque année à Göteborg se retrouvent des professionnels spécialisés dans divers secteurs. La valeur ajoutée à leur présence, et leurs films pour ceux qui viennent avec, c’est justement de pouvoir prendre part activement à une réflexion commune. Et si nous avons créé ce genre d’événements, c’était parce qu’il fallait répondre à une demande croissante. Le « TV Drama Vision », présidé cette année par David Madden de la Fox Television, et réservé aux professionnels, était complet. L’astuce, c’est de ne pas proposer trop de séminaires. Juste ce qu’il faut pour ne pas éclipser les films.

Panorama-cinéma : Justement, du côté de la programmation, la section qui était éligible au « Dragon Award Best Nordic Film » présentait huit titres. Compte tenu de la production scandinave et islandaise, c’est plutôt réduit. Quelle a été votre démarche?

Marit Kapla : Il faut d’abord préciser que nous avons d’autres sections consacrées au cinéma nordique, en particulier pour la Suède : « Swedish Premières », « Best Nordic Shorts », etc. Pour la section principale, soit les huit films en compétition pour le Dragon, je dois avouer qu’il n’y a pas vraiment de règles. Si ce n’est que nous choisissons des films pan-nordiques qui peuvent déjà avoir fait l’objet d’une sélection dans un festival étranger, mais au plus tôt durant l’été précédant le GIFF. Un film présenté à Cannes sera un peu trop ancien pour nous. Par contre, un film islandais présenté à Locarno ou San Sebastian en septembre (c’était le cas de Either Way en 2011) pourra figurer dans notre compétition. Nous incluons aussi des oeuvres très récentes, et donc inédites, sélectionnées à partir de version non définitives que nous visionnons quelques semaines avant le lancement du festival. Par contre, tous les films en compétition doivent être des premières suédoises. Ce sont les mêmes règles partout dans le monde. Nous voulons les meilleurs films disponibles.

Arild Andresen, heureux gagnant du Dragon Award Best Nordic Film pour « KOMPANI ORHEIM » (THE ORHEIM COMPANY), accompagné du producteur Sigve Endresen

Panorama-cinéma : Beaucoup de commentaires sur la sélection de cette année soulignent la récurrence de fictions ancrées dans le passé, les années 1970 et 1980 en particulier…

Marit Kapla : C’est vrai. Nous ne sommes pas responsables de ce choix artistique, même si nous avons provoqué ces coïncidences. Je crois qu’il faut aussi regarder l’âge des cinéastes : ils sont tous dans la quarantaine et réfléchissent sur leurs années d’adolescence. Si vous observez la programmation des années précédentes à Göteborg, vous trouverez souvent des tendances communes entre les oeuvres. Il y a quinze ans, on se demandait pourquoi tous les films suédois parlaient des années 1950…

Panorama-cinéma : Le GIFF propose vingt-neuf sections thématiques, allant du documentaire au film musical en passant par les intérêts gays et lesbiens. C’est important d’entretenir une telle segmentation et tant de variété?

Marit Kapla : Nous avons effectivement beaucoup de sections. Et nous en aurons probablement davantage. Notre manifestation est née sur une relation très forte avec la ville de Göteborg. Nos spectateurs attendent cette pluralité. Si une section manque de popularité, nous n’hésiterons pas à la remettre en cause, ou néanmoins à réfléchir sur ce qui ne va pas dans notre façon de communiquer sur le sujet. Le « Arabic Focus » présente des films de fiction et des documentaires libanais, égyptiens, irakiens, palestiniens, marocains, tunisiens et algériens. C’est un formidable succès, et l’on comprend pourquoi étant donné l’actualité. Nous avons été le premier festival de films en Scandinavie à avoir une portée internationale. Avec ses quelques 550 000 habitants, Göteborg n’est pas non plus une ville gigantesque, où peu de festivals de cinéma sont organisés, ce qui nous place en position de force. Chaque section trouve son public. Et tant qu’il sera au rendez-vous, nous poursuivrons dans ce sens.

Panorama-cinéma : Vous avez constitué cette année six jury distincts, avec vingt-quatre membres issus du monde entier visionnant près d’une cinquantaine de films en compétition. Les prix sont variés : « The Ingmar Bergman International Debut Award », « The FIPRESCI Award », « The Best Swedish Short »...

Marit Kapla : Les prix sont essentiels à la carrière d’un film. C’est une valeur ajoutée, surtout pour les oeuvres réalisées dans un contexte non commercial. On assiste dans le milieu à une profusion de prix, mais je crois qu’en faisant correctement les choses, cela peut apporter beaucoup à un jeune réalisateur et son producteur. Bien entendu, nous prenons grand soin de tous nos jurys, faisant se rencontrer des personnes qui ne se ressemblent pas : cela apporte du piquant, et c’est une richesse pour le festival.

Panorama-cinéma : En quoi consiste le Göteborg International Film Festival Fund, lancé et géré par le festival depuis 1998?

Marit Kapla : C’est une belle initiative, issue de la collaboration avec le Swedish International Development Cooperation Agency. Le Gouvernement nous donne 400 000 Euros par an pour soutenir des projets réalisés dans les pays les plus pauvres, les régions en voie de développement.

Panorama-cinéma : Pourquoi avoir choisi le GIFF pour accomplir un tel mandat?

Marit Kapla : Parce que nous avons l’expertise et l’expérience unique pour trouver ces projets. Le Swedish Film Institute n’apporte son soutien qu’à la production suédoise. Et voilà plus de trente ans que nous avons développé des contacts institutionnels et artistiques avec les Philippines, l’Irak, la Georgie, le Burkina Fasso, le Zimbabwe, le Togo, le Mexique et l’Albanie. Nous agissons à trois niveaux : le développement de projets cinématographiques (conseil artistique, réseautage), l’enseignement (workshops, stages), puis le soutien technique (matériel de postproduction). Cette année, nous présentons les treize projets de longs métrages soutenus. C’est un travail énorme que nous menons sans interruption. Cependant, nous allons faire face à une épreuve en 2012, puisque le département des affaires culturelles de l’agence de développement n’est plus en fonction suite à une décision récente du gouvernement. Nous allons devoir travailler différemment et chercher de nouveaux partenaires pour reconstruire et pérenniser le fond.

Panorama-cinéma : D’autres projets en vue pour 2013?

Marit Kapla : Je me pose tous les jours la question. Nous connaissons déjà notre prochain visuel, l’affiche du festival. (Rires) Les réalisateurs sont souvent avares de commentaires sur leurs futurs projets lorsqu'ils sont questionnés à ce sujet. C’est un peu la même chose pour nous aussi, car il est difficile de savoir ce qui sera possible de faire au bout du compte. Nous avons beaucoup de désirs et d’idées. Mais en définitive, ce sont d’abord les films qui traceront les contours du visage de notre prochaine édition.

« POTJKTANTEN » (SHE MALE SNAILS) du jeune cinéaste Ester Martin Bergsmark a remporté plusieurs prix cette année au GIFF, dont l’Audience Award et le Jury’s Special Mention


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Article publié le 20 février 2012.
 

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