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Entrevue avec Robert Morin

Par Mathieu Li-Goyette
La nostalgie de l'amitié
 
Présenté à l'occasion de la 17e édition du Festival Fantasia en première mondiale, Les 4 soldats a épaté la salle comble de l'Impérial qui découvrait là un Robert Morin contemplatif, nostalgique, parvenu à se plonger dans l'univers poétique du romancier Hubert Mingarelli. Nous l'avons rencontré le lendemain matin.
 
Panorama-cinéma : Comment êtes-vous passé du roman d'Hubert Mingarelli qui se déroule en 1919 avec quatre hommes... À Les 4 soldats, un film post-apocalyptique situé au Québec et vu à travers le regard d'une jeune femme.
 
Robert Morin : La job de l'adaptation cinématographique d'un roman, c'est d'incarner et de mettre en chair les choses. En les essayant, tu finis par te rend compte que plusieurs éléments ne peuvent être pris comme tels. D'abord, je ne voulais pas faire un film d'époque parce que je déteste les films d'époque – quand c'est de l'époque pour de l'époque –, car à mon sens, les gens ne changent pas tant que ça. J'ai ensuite essayé de transposer le récit en Afghanistan puisque le Canada venait de rentrer en guerre là-bas. En y réfléchissant, je me disais bien que des militaires qui ne savent pas lire comme mon héroïne, ça n'existait plus.
 
Ensuite, je l'ai transposé en Afrique, puisque j'arrivais du tournage du Journal d'un coopérant et je me disais que les enfants soldats pouvaient rendre l'histoire plausible. Mais là, c'est le déménagement d'une équipe de tournage qui semblait trop compliqué. Finalement, j'en suis venu à la conclusion qu'en positionnant le film dans le futur, mes problèmes seraient réglés.



 
Panorama-cinéma : Pourquoi avoir placé l'article « Les » devant le titre original?
 
Robert Morin : Pour renforcer l'idée du conte. La Petite Sirène, Les Musiciens de Brême, Le Petit Poucet, Le Chat Botté. Cette histoire n'est pas plausible, mais contient néanmoins de nombreuses vérités, des leçons de vie qui ne sont pas des morales. La leçon que je tire du roman de Mingarelli ou de mon film, c'est que nous ne sommes jamais mieux servis que par soi-même. Dans cette histoire, on confie à quelqu'un la responsabilité de consigner la chose la plus importante qu'il peut bien t'arriver et elle ne le fait pas. 
 
Panorama-cinéma : Et comment avez-vous travaillé la transposition des personnages à partir du roman?
 
Robert Morin : Je rêvais depuis longtemps de faire un conte filmique avec tous ses traits fondamentaux : des lieux plus ou moins définis, une temporalité plus ou moins définie, des personnages archétypaux. En lisant le roman, son aspect conte m'a stimulé, mais en l'adaptant, je me suis rendu compte que plusieurs éléments ne pouvaient être respectés tel quel. La fille, par exemple, en est une parce que le fond du roman, c'est la famille et que si je m'en étais tenu à un garçon, une tension homosexuelle aurait emmêlé le récit. Cette idée mélangeait les cartes, le discours et dérangeait l'emphase sur la famille.
 
Ces modifications se sont donc imposées au fil des auditions où j'ai rencontré des acteurs qui, ensemble, devaient me renvoyer aux idées du roman de Mingarelli qui met surtout de l'avant des hommes d'une trentaine d'années... En fait, toute son œuvre repose sur ces relations masculines.
 
Panorama-cinéma : Et sur les relations père-fils.
 
Robert Morin : Oui, et ça n'aurait pas été crédible de faire jouer des gars de 30 ans avec une telle naïveté. On les aurait pris pour des déficients. Le degré de naïveté du récit passe bien dans le roman parce que c'est de la littérature, mais trouve-moi cinq comédiens dans la trentaine qui joueraient dans un étang et qui seraient crédibles! Il me fallait des jeunes, des adolescents.
 
Panorama-cinéma : Les contraintes sont donc venues se placer d'elles-mêmes.
 
Robert Morin : Oui. Surtout que je voulais faire un conte et que je cherchais le « plastique » de mes personnages. Ces individus n'allaient pas vivre une évolution psychologique. Un vrai conte, ça n'évolue pas; Blanche-Neige est niaiseuse du début à la fin... J'ai d'abord fait de la peinture en les mettant les uns à côté des autres. Le gros déficient d'un côté, la petite angoissée, le grand fouet adolescent, etc. Tout s'est placé intuitivement. Je tournais en 2:35 et, positionnés côte à côte à l'écran, je voulais qu'on les reconnaisse facilement. 
 
Panorama-cinéma : Et qu'est-ce qui vous a charmé dans le roman de Mingarelli?
 
Robert Morin : La nostalgie de l'amitié. Nous avons tous perdu des amis... J'ai des amis qui sont morts et en lisant le roman je me retrouvais dans cette nostalgie... Ce temps avec mes amis me manque... C'est ce qui m'a accroché. Je pense à ceux qui sont disparus et je me demande ce que nous pouvions bien avoir en commun... Rien, sûrement. Qu'est-ce qui nous liait? Ce sont des questions qui deviennent obsédantes avec les années...

 


 
Panorama-cinéma : Est-ce que des films vous ont inspiré dans la création de cet univers?
 
Robert Morin : Le cinéma ne m'intéresse pas beaucoup en général. Je fais du cinéma parce que... Je ne sais pas. Je viens de la peinture... J'aime beaucoup les films conceptuels de Béla Tarr, de Carlos Reygadas qui fait aussi des contes. Ce sont des films comme ça que j'aime, même s'il n'y en a pas beaucoup. Généralement, le cinéma fait des histoires, il ne fait pas des concepts...
 
Panorama-cinéma : On a beaucoup parlé de l'originalité du film dans le paysage cinématographique québécois. Comment êtes-vous parvenu à mettre sur pied son financement?
 
Robert Morin : (Rires) Il y a eu beaucoup de refus! Au départ, la version afghane aurait coûté 8 millions et nous n'avons pas cet argent-là au Québec... Surtout pas pour faire une histoire « banale » comme celle-là. On est loin de la comédie ou du commandant Piché. Ça fait six ou sept ans que j'ai commencé ce projet-là et avec les refus répétés, je me disais moi-même que ce n'était pas la bonne direction à prendre. En l'adaptant au Québec dans un décor qui ne coûtait pas trop cher, nous sommes parvenus à baisser le budget aux alentours de trois millions. Téléfilm et la Sodec iront vers des films comme ça pour trois, mais pas pour quatre millions; ce sont des films plutôt risqués qui ne feront probablement pas de box-office.
 
Panorama-cinéma : Le film s'inscrit quand même dans un style visuel qui, si un spectateur ne se fiait qu'à la bande-annonce, nous rappelle les grands blockbusters hollywoodiens tournés avec 50, 100, 150 millions – un genre de Mad Max québécois, pour dire vite. Très vite.
 
Robert Morin : À la différence que ce n'est pas Mad Max! Il n'y a pas d'action dans ce film... Mais vous avez raison, c'est sûr que ça faisait partie de mon pari. C'est plutôt une histoire touchante, une nostalgie à l'égard de l'amitié, un film contemplatif fait pour les gens qui aiment contempler. J'ai d'ailleurs été très surpris par la réaction des gens hier soir. Ils ont embarqué, me disant que ça ne ressemblait pas à mes derniers films... Et tant mieux, parce que je voulais faire autre chose dans ma vie que de donner des tapes cinématographiques sur la gueule comme dans mes deux films précédents. Au final, ça me surprendrait qu'on fasse beaucoup d'argent, mais le film est beau, les acteurs sont connus, la musique est de Patrick Watson, donc on verra bien.

 


 
Panorama-cinéma : Au niveau de la mise en scène, comment abordez-vous un film qui se déroule dans un monde futuriste avec énormément d'armes à feu et d'explosions?
 
Robert Morin : D'abord, je ne voulais pas traiter la guerre comme dans un film hollywoodien. Il y a une séquence de combat à la fin et elle est composée de trois plans-séquences qui sont accompagnés d'une musique très douce en contre-point... Ensuite, je n'ai pas travaillé tant que ça dans les faits. J'ai rapidement décidé de faire le film en plans-séquences, car j'essayais de calquer le style de quelqu'un qui essaie d'écrire pour la première fois. 
 
Je ne sais pas comment c'était, la première fois que tu as écrit, mais moi, tout est sorti en un motton, sans paragraphe. Je me suis dit que quelqu'un qui commence à filmer fait un plan-séquence; il fait une shot, il ne découpe pas, il n'est pas slick... On n'est pas slick quand on commence. Ce sont des morceaux de sa mémoire, des temps bloqués. Ce n'est pas du temps découpé : c'est du temps unique.
 
Panorama-cinéma : Ça crée une impression de souvenir. 
 
Robert Morin : Oui. C'est un peu gauche, un peu raide comme plan. La caméra circule sur un dolly. Ce n'est pas une caméra-épaule. C'est raide, contemplatif et je crois que ça donne l'impression d'être dans la tête de cette écrivaine en herbe. C'est la même chose pour les apartés, lorsqu'elle parle à la caméra. J'ai décidé de faire une voix off et on pour souligner cette naïveté de s'adresser directement à l'auditoire en créant un canal de communication entre l'écran et le spectateur....   
 
Panorama-cinéma : D'ailleurs, votre héroïne nous dit vers la fin du film : « Il fallait écrire notre histoire avant qu'elle n'existe plus. » De quelle histoire parlez-vous?
 
Robert Morin : De l'histoire des quatre soldats, mais aussi de son histoire à elle qui a été catapultée dans cette guerre après la mort de ses parents. C'est l'histoire de ses premières relations amicales qui est racontée avant qu'elles n'existent plus, avant que la mémoire ne les efface... Les amitiés s'effacent... Je me rappelle parfois du nom de certains amis d'enfance, parfois même plus de leur visage. Leurs traits s'estompent avec le temps. C'est d'ailleurs dans le roman, cette idée de transmettre avant que la mémoire n'emporte tout.
 
Panorama-cinéma : Par rapport à cette mémoire qui s'efface et qui, ultimement, déforme, il faut dire que le genre post-apocalyptique est éloquent. Il permet par exemple de prendre la société de consommation à son propre jeu et de transformer tous les objets du quotidien en artefacts.
 
Robert Morin : Comme les voitures.
 
Panorama-cinéma : Exact. Tout devient précieux alors qu'aujourd'hui, rien ne l'est.
 
Robert Morin : J'aime pratiquer cette critique d'arrière-plan dans mes films. Petit Pow! Pow! Noël, c'est évidemment l'histoire d'un gars qui veut tuer son père, mais c'est aussi l'idée de montrer ces mouroirs qu'on appelle les CHSLD. Dans Journal d'un coopérant, c'est la coopération que je remets en question. À l'origine, quand j'ai décidé de camper Les 4 soldats dans le futur, je me suis basé sur certaines observations concernant notre société. D'ailleurs, dans l'avant-dernière version du scénario, les motifs de la guerre étaient plus développés et nous étions dans une lutte entre les gens de la banlieue et les gens de la ville. 
 
La bataille tournait autour du pétrole. J'imaginais que les gens des banlieues exigeaient toujours d'avoir des voitures alors que le prix du pétrole n'avait cessé de monter. À ce moment-là, les gens de la ville finiraient par subventionner le pétrole et j'expliquais ces prospectives assez sérieuses au début du film. C'était un prologue où on expliquait que les voitures étaient rares, que le pétrole l'était aussi et on montrait des cours à scrap. L'automobile devenait une raison de guerre : le monde se divisait entre ceux qui ont des autos et ceux qui n'en ont pas et le gouvernement était du bord des automobilistes. Cette introduction aurait pris une minute au début du film... Et ce n'est pas un film là-dessus. C'est un film sur l'amitié. Quand t'expliques les causes d'une guerre, trop c'est comme pas assez. J'ai donc tenté de ramener mes explications à l'essentiel...
 
Mais il y a quand même une critique de notre société. Le gouvernement est habillé en grandes combinaisons blanches à la Star Wars, mes rebelles sont en guenilles et ils envahissent un château de plastique à Blainville... Je ne suis toutefois pas capable de faire des films politiques où ce type de discours est à l'avant-plan. Michael Moore, c'est loin de moi. 

 


 
Panorama-cinéma : Depuis le 11 septembre, il y a eu un regain d'intérêt important dans les arts populaires pour la science-fiction d'anticipation se déroulant dans un monde dévasté. Des œuvres qui, elles aussi, mettent le discours à l'arrière-plan. Pensez-vous que la propension de ce genre au sous-texte politique est une des raisons derrière sa popularité grandissante?
 
Robert Morin : C'est vrai... Nous avons peur du futur et les artistes sont toujours les sons de cloche de leurs sociétés. Un artiste qui veut se faire engagé et qui ne touche pas au danger écologique, à la dévastation de l'être humain par lui-même, il manque un peu la track. C'est ce qui provoque le regain d'intérêt envers la science-fiction. 
 
En fait... C'est un peu de la science-fiction améliorée! Il y a eu toute une vague du genre dans les années 60 et 70 où notre société avait encore beaucoup d'espoir. À cette époque, tout allait mieux dans le futur. C'était la fine pointe de la technologie, c'était Star Trek. Des messies venaient au monde dans la littérature populaire de science-fiction; mais nous sommes passés de cet avenir imaginaire à une science-fiction du suicide qui convient à notre société suicidaire. Le futur a toujours été présent dans l'art... Mais il n'a jamais été aussi sombre. Il suffit de lire The Road pour s'en rendre compte.
 
Panorama-cinéma : Parlant de genre, qui a eu l'idée de soumettre Les 4 soldats à Fantasia?
 
Robert Morin : C'est un concours de circonstances. Métropole ne voulait pas distribuer le film à l'automne pour se faire noyer par les sorties du cinéma d'auteur et des majors. Ils se sont dit que fin août serait une bonne date. C'est juste un peu avant la grosse saison, les gens reviennent tranquillement en ville... De fil en aiguille, les gens de Fantasia qui avaient entendu parler de mon film m'ont contacté. Ils l'ont vu et ils ont été enthousiastes. C'est un festival qui cultive beaucoup son public et qui essaie de diversifier le film de genre. Ils s'élargissent beaucoup avec le temps. Au départ, ils voulaient m'offrir l'ouverture du festival. Nous avons reculé, parce que nous n'étions pas suicidaires! La majorité des gens qui veulent aller à l'ouverture du festival veulent plus de gore que moi j'en montre... Plus de piquant, plus de genre. Nous avons donc refusé l'ouverture, mais ils nous ont passé l'Impérial pour la projection. Nous avons eu un accueil extraordinaire. En fait, je n'ai jamais eu cet accueil au Québec.
 
Panorama-cinéma : Il n'y a pas du tout cette ambiance dans les autres festivals québécois.

Robert Morin : Exact. Ce n'est pas du tout collet monté. Je capotais. Je suis monté sur le stage et les 850 places étaient prises, c'était sold out. Ça ne m'est jamais arrivé de ma vie. J'ai même reçu un standing ovation comme si j'avais été Mick Jagger! (rires)
 
Panorama-cinéma : Et est-ce que Les 4 soldats est un film de genre? Pensez-vous en avoir déjà fait?
 
Robert Morin : Je n'ai jamais fait de cinéma de genre. Je fais du cinéma de broche à foin. Je fais du cinéma conceptuel. Chaque film, pour moi, est un concept différent... Contrairement à la majorité des cinéastes chez qui toute la carrière est souvent basée sur le même concept. Je ne sais pas dans quel genre on pourrait le raccrocher... C'est un film d'amitiés... Même ces films-là, ils sont rares... Je pense à Stand by Me
 
Panorama-cinéma : C'est un coming of age.
 
Robert Morin : Et c'est un genre, ça?
 
Panorama-cinéma : Mais qu'est-ce qu'un genre?

Robert Morin : C'est un cinéma qui ne laisse pas de surprise quant à sa direction, mais qui en laisse dans son exécution. Tu n'es pas surpris, dans un film de science-fiction, de te ramasser dans le futur, mais tu ne sais pas de quelle façon il sera représenté et exploité. Le cinéma de genre, c'est la sécurité de savoir ce que l'on ira voir tout en ayant une petite insécurité par rapport à la manière dont il sera fait... C'est un cinéma qui porte des bretelles et une ceinture.

Photos de tournage : Laurent Guérin  |  Retranscription : Mathieu Li-Goyette 
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Article publié le 15 août 2013.
 

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