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Entrevue avec Roschdy Zem

Par Élodie François et Mathieu Li-Goyette
« JE NE SUIS PAS UN JUSTICIER, JE SUIS UN AUTEUR »

Peu connue au Québec, l'affaire Omar Raddad débarque sur nos écrans et tient le pari de mettre en scène les tergiversations procédurières entourant le dossier tout en faisant le portrait humaniste d'un homme prisonnier du système juridique. Son réalisateur, Roschdy Zem (plus connu comme comédien dans Vas, vis et deviens, Le petit lieutenant et Hors-la-loi) s'est montré à l'image de ce deuxième long métrage : brut, direct, engagé. Zem apporte des précisions sur une enquête noyée par les allégations médiatiques : une entrevue coup de poing.

Panorama-cinéma : Où en est l'affaire Omar Raddad en 2011?

Roschdy Zem: Le film se termine sur le refus de la justice de comparer les ADN. À la sortie du film, après neuf ans de procédure, les autorités ont finalement accepté la demande. Aujourd'hui, on est dans l'attente des résultats de l'analyse. Voilà où on en est.

Panorama-cinéma : Le débat a donc été relancé par le film.

Roschdy Zem : Absolument.

Panorama-cinéma : A-t-il été difficile de réaliser un film sur une affaire pas complètement classée?

Roschdy Zem : Pas du tout. Il y a eu quelques complications pour obtenir certaines autorisations concernant les lieux de tournage, la prison par exemple, mais que j'ai fini par obtenir. Vous savez, je suis quelqu'un de têtu, je fini toujours par obtenir ce que je veux. Je n'ai pas rencontré d'obstacle insurmontable, au contraire, j'ai été plutôt soutenu pour la réalisation de ce film.

Panorama-cinéma : Qu'est-ce qui vous a poussé à faire un film sur l'affaire Omar Raddad?

Roschdy Zem : C'est une affaire que j'avais suivie et sur laquelle je m'étais penché il y a quatre ou cinq ans. J'ai lu tout ce que je pouvais trouver qui la concernait, des articles sympathisants, mais aussi des papiers contre Omar Raddad. En lisant le dossier d'instruction, et c'est présent dans le film, j'ai découvert des choses que le grand public ignorait. J'ai réalisé que l'affaire était beaucoup plus complexe qu'elle ne le paraissait et qu'il y avait de sérieux doutes quant à sa culpabilité. Le personnage d'Omar Raddad et les zones d'ombre entourant son dossier créaient des éléments qu'un scénariste ou un romancier ne pouvaient pas inventer. J'ai rapidement eu la sensation d'avoir sous la main un vrai film, avec ses moments difficiles, parfois ahurissants. À la suite de cela, il m'a paru essentiel d'aborder ce sujet en sachant qu'à travers l'affaire Omar Raddad je parlerais de toutes ces affaires qui n'ont pas eu la chance d'être couvertes par les médias. C'est une manière de pointer du doigt tous ces dossiers que l'on a peut-être trop rapidement fermés et de parler de tous ces hommes que l'on a trop vite accusés.

OMAR M'A TUER de Roschdy Zem (2011)

Panorama-cinéma : Rachid Bouchareb est plusieurs fois crédités au générique, notamment à titre de producteur et de scénariste, a-t-il approché Roschdy Zem l'acteur, rôle dans lequel le public vous connaît davantage, ou Roschdy Zem le réalisateur?

Roschdy Zem : Les choses se sont faites naturellement. Quand Rachid Bouchareb m'a parlé de son projet, j'ai tout de suite pensé en tant que metteur en scène et non en tant qu'acteur, ce à quoi il a été très sensible. Par la suite, j'ai contacté Sami Bouajila. Les choses se sont faites de manière cohérente. Je ne saurais pas vous dire pourquoi, c'était comme une évidence.

Panorama-cinéma : Avez-vous une préférence entre la mise en scène et l'interprétation?

Roschdy Zem : J'aime les deux, c'est totalement différent. Jouer, c'est à la fois jouissif et frustrant. Mettre en scène, c'est terriblement excitant. C'est d'être à la naissance d'un projet et de tout faire pour le mener à bien qui est intéressant. Parce qu'en tant qu'acteur, sorti de l'interprétation, il n'y a plus rien. La réflexion qu'il y a autour de la réalisation d'un projet est terriblement excitante, elle ne prend fin qu'à la toute dernière journée de montage alors que l'acteur est libéré depuis longtemps. Cette sensation se transforme très vite en addiction.

Panorama-cinéma : Et en traitant d'un tel sujet, y a-t-il des limites à se fixer, des images à ne pas montrer?

Roschdy Zem : Elles se sont imposées. Je ne voulais pas aborder des thèmes qui n'étaient pas certifiés. Ces choses-là sont nécessaires. Pour des raisons juridiques essentiellement. Lorsqu'on traite d'une histoire vraie, on ne peut pas broder avec des éléments fabulés. J'ai été obligé d'éluder des détails intéressants du scénario, pour des raisons juridiques encore une fois.

Panorama-cinéma : On sent d'ailleurs que de nombreuses pistes sont esquissées sans jamais être approfondies, pensez-vous que vous auriez pu aller plus loin?

Roschdy Zem : En effet, le film pose des questions, mais ne donne pas de réponses. Ce n'est pas mon rôle de donner ces réponses, c'est celui de la justice, celui des avocats d'Omar Raddad. Il ne s'agissait pas pour moi d'accuser qui que ce soit à la place d'Omar Raddad. Je ne suis pas un justicier, je suis un auteur. Je voulais raconter cette histoire pour mettre en lumière ces fameuses zones d'ombre. Je ne crois pas avoir à répondre aux questions, c'est à la justice de le faire et non à un cinéaste.

Panorama-cinéma : Croyez-vous que le cinéma à un rôle quelconque à jouer dans ce genre d'affaires?

Roschdy Zem : Ça peut paraître un peu naïf de penser que le cinéma peut faire justice. En revanche, il a un certain rôle pédagogique. Mais étrangement, ce film a fait avancer la situation d'Omar Raddad auprès du tribunal qui lui a enfin accordé l'analyse ADN. Mais ça ne devrait pas, car je ne crois pas que ce soit le rôle du cinéma de provoquer des procédures que seule la justice devrait déclencher. En démocratie, ces choses-là devraient être naturelles. Il y a tout lieu de s'inquiéter à ce qu'un film puisse déclencher cela. Le cinéma doit apporter ce que la télévision n'apporte pas. Le cinéma est le complément de la littérature.

Panorama-cinéma : Tous les personnages du film sont réellement impliqués dans l'affaire. Pourquoi avoir changé le nom de Jean-Marie Rouart pour Pierre-Emmanuel Vaugrenard?

Roschdy Zem : Pour des raisons très simples. Je me suis permis quelques libertés avec ce personnage. En réalité, l'enquête que l'on montre dans le film regroupe toutes celles qui ont pu être menées sur l'affaire par des journalistes, des policiers et, bien évidemment, par Jean-Marie Rouart. J'ai prélevé tous les éléments qui me semblaient important pour les mettre dans un seul personnage, dont l'inspiration me venait du travail d'enquête de Jean-Marie Rouart. D'où l'idée de changer son nom. À l'origine, j'avais même tenté d'étoffer le personnage en lui créant une liaison amoureuse avec sa jeune assistante, des scènes que j'ai finalement coupées au montage.

Panorama-cinéma : Le personnage de l'assistante est donc une création du scénario.

Roschdy Zem : Oui, je l'ai créée pour ne pas avoir ça dans le film [il pointe l'enregistreur]. Je ne voulais pas que Vaugrenard fasse ses comptes-rendus à un dictaphone. Je trouvais l'idée trop clichée. L'assistante donnait la possibilité d'ouvrir un dialogue là où le personnage n'avait qu'une machine comme interlocuteur.

Panorama-cinéma : Et l'ajout permet aussi quelques moments d'humour.

Roschdy Zem : Absolument. Cette petite légèreté m'était importante, car je m'étais fixé de ne jamais tomber dans cette forme de misérabilisme qu'un tel sujet peut sous-entendre.

Panorama-cinéma : A-t-il été difficile de croiser les deux récits sur lesquels s'appuient plus particulièrement le scénario du film: celui tiré de l'ouvrage publié par Jean-Marie Rouard, Omar, construction d'un tueur, et celui rapporté de l'autobiographie d'Omar Raddad, Pourquoi moi??

Roschdy Zem : Ce sont des références que j'ai été obligé de mentionner. L'ouvrage d'Omar Raddad m'a été utile pour comprendre son intimité, ses rapports avec sa famille, avec le système carcéral. Il apporte des éléments que je ne pouvais inventer. Quant à Jean-Marie Rouart, je me suis servi de son image, mais aussi de son parcours. En réalité, c'est le dossier d'instruction qui m'a été le plus utile pour construire le récit.

Panorama-cinéma : Il y a donc eu d'autres sources. L'ouvrage de Jacques Vergès, mais aussi celui d'un gendarme, George Cenci...

Roschdy Zem : Oui, il y a eu beaucoup d'écrits et c'est pourquoi certaines personnes pensent de façon irrévocable qu'Omar Raddad est coupable. Malheureusement, c'est basé sur des convictions et non sur des faits. Or, je ne me suis intéressé qu'aux faits.

Panorama-cinéma : Et il y a, aujourd'hui encore, des groupes de discussions dans lesquels on peut lire de la part d'internautes de violentes accusations...

Roschdy Zem : Oui, c'est leur droit. Je ne partage par leurs convictions, mais je les respecte. Vous savez, c'est un peu comme ces émissions de télé-réalité : « Tapez 1 si vous pensez qu'il est innocent, tapez 2 si vous le pensez coupable ». J'ai rencontré des gens qui pensent qu'Omar Raddad est coupable. Lorsque je leur demande pourquoi, ils me répondent : « parce que ça se voit ». Les accusations sont souvent basées sur pas grand-chose. J'ai lu le livre du gendarme, George Cenci, qui fait en outre partie de ceux qui ont bâclé l'enquête. Croyez-moi, lorsqu'une femme se fait assassiner de quinze coups de couteaux et de trois coups mortels à la tête, si vous êtes un simple jardinier, ce n'est pas bien compliqué de prouver votre culpabilité. Un tel crime laisse des traces, il y a du sang, des tissus, des empreintes. Apprendre que le prélèvement d'empreintes est impossible parce que la scène a été salie par les enquêteurs... c'est quand même George Cenci qui a détruit l'appareil photo qu'il y avait sur les lieux du crime! Un appareil qui contenait les dernières photos prises par la victime. Il les a développées et détruites. Je le trouve bien mal attentionné d'écrire un livre sur l'affaire. À sa place, je me cacherais.

Roschdy Zem

Panorama-cinéma : Mais c'est un personnage que vous n'avez pas inclus dans votre film...

Roschdy Zem : Non, parce que je ne voulais aborder que les faits avérés et sa version de l'histoire ne l'est pas. Je n'ai retenu que les éléments à charge. Il a été dit qu'Omar Raddad aimait les casinos, j'ai donc tenu à en parler dès le début du film. On sait aussi qu'il n'avait pas d'alibis puisque, comme je l'explique dans le film, l'heure du décès à été changée dans le courant de l'enquête. Les médecins légistes auraient fait une faute de frappe dans le rapport d'autopsie. Ce que je ne dis pas dans le film. c'est que le juge d'instruction chargé du dossier a été révoqué par ses pairs. On a constaté qu'il « magouillait » tout le temps : faux et usage de faux, violation du dossier d'instruction, etc. Il a été mis à la retraite forcée. Omar Raddad a donc été condamné par des gens qui étaient eux-mêmes condamnables.

Panorama-cinéma : Le film s'ouvre sur la célèbre citation de Jacques Vergès qui rapproche l'affaire Dreyfus à l'affaire Omar Raddad. Pensez-vous réellement qu'il s'agit encore ici d'une question de religion, voire de couleur de peau?

Roschdy Zem : Non, je ne crois pas. Vergès a toujours le mot pour gagner la bataille médiatique. Il l'a d'ailleurs gagnée puisque les médias et l'opinion publique soutenaient Raddad. Pour lui, le procès a commencé à l'énoncé du verdict. En quittant le palais de justice, il a sorti cette tirade qui est la seule chose que tout le monde a retenu. Et c'est pour ça que je voulais commencer le film par le verdict. Je ne crois pas qu'Omar Raddad ait été condamné pour des raisons ethniques ou religieuses, en revanche, le fait qu'il soit socialement mal armé lui a été préjudiciable et on le voit encore aujourd'hui. Je pense qu'on a tous suivi l'affaire DSK : quand on a les moyens de se défendre, les choses deviennent beaucoup plus simples. C'est cette justice à deux vitesses que j'ai voulu dénoncer. Il y a une justice pour les pauvres et une justice pour les riches. C'est ça la réalité.

Panorama-cinéma : Pensez-vous que la question ethnique était davantage au creux du débat médiatique que du débat judiciaire?

Roschdy Zem : Non, je ne pense pas qu'il ait été question de cela et pour en avoir parlé avec Omar Raddad, je sais qu'il ne le pense pas non plus. Le seul constat de racisme que nous avons pu faire concerne le juge. Il a tenu des propos très déplacés, notamment en faisant référence à la fête musulmane de l'Aïd al-Kabïr : « Si vous pouvez égorger un mouton, vous pouvez égorger une vieille dame ». C'est ouvertement raciste et ça a beaucoup choqué. Mais dans le reste de l'instruction, il ne s'agissait pas de cela. Ils pensaient tenir le coupable et ont fini par réaliser qu'ils avaient peut-être commis des erreurs. Mais une fois que la machine judiciaire est lancée, c'est fini, la présomption d’innocence c'est de la fiction, ça n'existe pas. Quoi qu'il arrive, quand vous êtes accusé, vous êtes détruit.

Panorama-cinéma : Et c'est ce que le film cherche à montrer...

Roschdy Zem : L’étau se referme sur vous. Vous avez beau apporter de nouveaux éléments, il est déjà trop tard. Et la décision n'appartient qu'à une ou deux personnes. Quand celles-ci ont décidé de vous condamner, vous pouvez apporter tous les éléments que vous voulez, l'affaire est classée. Il leur suffit de dire que chaque élément nouveau n'est pas suffisamment important pour rouvrir le dossier. C'est en leur âme et conscience.

Panorama-cinéma : Pensez-vous que l'affaire aurait eu les mêmes retombées médiatiques si Omar Raddad avait été français?

Roschdy Zem : Oui, sans hésiter. Le fait qu'il soit maghrébin, qu'il ne sache pas s'exprimer et qu'il ne comprenne pas a apporté de l'eau au moulin. Mais c'est une succession d'éléments qui dépassent l'origine ethnique d'Omar Raddad qui ont mené l'enquête jusque là. Ce sont les circonstances du crime, les traces de sang sur les murs, cette faute d'orthographe. Des maghrébins condamnés, il y en a tous les jours. C'est donc une combinaison d'éléments qui ont fait de cette affaire ce qu'elle est aujourd'hui.

Panorama-cinéma : D'ailleurs, vous n'insistez pas sur cette faute dans le film...

Roschdy Zem : Parce que, pour moi, c'est un leurre. Ce qui est choquant, ce n'est pas la faute d'orthographe, c'est la façon dont la phrase a pu être écrite. Comment écrire en gros, à 1m50 du sol, quand vous venez de prendre quinze coups de couteaux? Les tripes sont à l'air. Et une deuxième fois! Car elle l'aurait écrit deux fois et à six mètres d’intervalles. Entre les deux inscriptions, aucune trace de sang. Je ne me suis donc pas arrêté sur cette faute, car, en comparaison, elle est anecdotique. Comment, dans un tel état d'agonie, écrire deux fois cette inscription et se barricader? À l'époque, tout le monde a focalisé sur la faute d'orthographe quand il ne s'agissait pas de la chose la plus choquante.

Panorama-cinéma : Sentez-vous une pression dans l'attente du verdict?

Roschdy Zem : Non, pas du tout. J'ai rencontré Omar Raddad à plusieurs reprises et c'était un homme à la conscience tranquille. Je vais vous confier quelque chose. Omar Raddad a été gracié en 1998. À sa sortie, on lui a proposé de se porter volontaire à un test ADN, car du sang étranger avait été retrouvé, sur les lieux du crime, dans celui de la victime. Il a dit : « Non seulement je suis d'accord, mais en plus, je paye mon billet de train pour Paris ». À l'époque, maître Vergès l'avait mis en garde, mais Omar n'avait aucune crainte. Pour moi cette anecdote en dit long sur cette affaire. Quel coupable prendrait le risque de se faire prendre? Si lui n'a pas eu peur de faire cette analyse ADN, moi je n'ai pas peur de faire un film.

Photos : Cécile Lopes | Transcription : Élodie François
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Omar m'a tuer (critique de Mathieu Li-Goyette)

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Article publié le 24 septembre 2011.
 

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