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Entrevue avec Jérôme Paillard (2/2)

Par Guilhem Caillard
PARTIE 1  |  PARTIE 2

Panorama-cinéma
: La 71e et dernière édition du MIFED (Marché International du Film et de la Télévision de Milan) s’est tenue en 2004. Comment analysez-vous sa disparition alors qu’il s’agissait d’un grand rendez-vous pour toute la profession?

Jérôme Paillard : C’est un peu le cas aujourd’hui à Hong Kong, mais je pense que le MIFED avait comme principale faiblesse le fait d’être organisé par des gens extérieurs au milieu du cinéma. La gestion était confiée à la Fiera Milano, un grand parc d’exposition. Imaginez deux secondes : le Parc des Expositions Porte de Versailles à Paris se lance dans l’organisation d’un marché international du film, un salon de l’agriculture et une foire au vin... La question de l’expertise se pose. La Fiera n’a pas cherché à s’aligner sur les besoins du secteur. Les participants du marché se plaignaient beaucoup des services offerts. La qualité des projections de films était franchement branlante. Le MIFED ne proposait non plus aucune activité pour les producteurs. Le transporteur des copies 35mm étant celui du parc des expositions, il n’était pas spécialiste. Les problèmes de logistique sont vite devenus des montagnes. Quand les exportateurs présents tentaient d’intervenir pour régler les problèmes d’acheminement des copies, les délais de livraison n’étant pas respectés, il fallait faire face à la Fiera qui s’interposait. C’était en plus un organisme syndiqué, intouchable, peut-être même un peu mafieux… Ce n’est pas la version officielle, mais, à un moment donné, les Américains en ont eu assez : l’AFM, qui se déroulait depuis toujours en février, a été déplacé au même moment que le MIFED, au début novembre. Autant dire que la profession a suivi. 

Panorama-cinéma : En définitive, il existe peu de grands festivals qui organisent également des marchés du film généralistes. Apparaissent aussi de plus en plus de marchés spécialisés qui s’ajoutent à l’échéancier international. Dans tout ce foisonnement, comment distinguez-vous les « immanquables »?

Jérôme Paillard : Pour les généralistes, vous n’avez que l’AFM qui est plus américain et asiatique, Berlin qui est davantage européen, Cannes qui est tout à la fois, et en termes de volume d’affaires, 30 à 40% plus important que l’AFM ou Berlin. Tout dépend aussi des créneaux : sur le film indépendant d’auteur, Berlin est peut-être plus fort que l’AFM, et inversement pour ce qui est du film commercial. Ensuite, on retrouve effectivement des marchés importants, mais au rayonnement davantage régional : Pusan, Guadalajara, Rotterdam. Il y a Göteborg pour les films nordiques, ou encore Ventana Sur que nous organisons chaque année en novembre à Buenos Aires pour le cinéma latino-américain [Jérôme Paillard et Bernadot Bergeret codirigent cet événement lancé en 2009 par le Festival de Cannes, en collaboration avec le Inca Film Institute]. Pratiquement tous les festivals internationaux ont un marché du film aujourd’hui et la plupart sont davantage dans une logique d’accompagnement des films présentés dans leur programmation. Enfin, Toronto fait figure d’exception : l’événement est utilisé en combinaison avec l’AFM, puisque beaucoup de films qui y sont sélectionnés se retrouvent ensuite distribués sur le territoire nord-américain.

Au coeur du Marché, le kiosque « Cinema from Spain »

Panorama-cinéma : En mai 2011, le Marché du film de Cannes enregistrait 4246 films : une progression de 5% par rapport à 2010. Votre discours depuis 2009 souligne chaque année la meilleure santé de l’édition précédente et surtout le retour constaté des purs financiers. Etaient-ils vraiment absents en 2008? Comment percevez-vous cette période moins heureuse de la profession due aux bouleversements économiques mondiaux?

Jérôme Paillard : Nous avons eu en 2009-10 une petite baisse de la fréquentation du Marché, forcément. Je suis arrivé en 1996 : il y a avait alors 2000 participants, et nous avons été en constante progression jusqu’en 2011, où nous en comptions 10 633. Sur deux ans, avec la crise, nous avons enregistré une baisse de 7%. Mais le Marché a retrouvé cette année le niveau de 2008. Nous avons, certes, ressenti le phénomène de crise en 2009 sur les chiffres des accrédités. Les vendeurs nous ont confirmé que, depuis quatre ans, ces prix ont baissé de 30%. Mais les financiers n’ont jamais complètement déserté Cannes. L’économie a simplement dû se réadapter, et concevoir des budgets de production plus en phase avec le contexte actuel.

Panorama-cinéma : Vous avez déjà évoqué la présence de certains « phénomènes de frein à l’importation ». Les États-Unis n’étant plus les seuls à protéger leur marché intérieur, que constate-t-on aujourd’hui? Il y a bien sûr les quotas - en Chine, en Corée. Mais aussi la montée des nouvelles cinématographies nationales - en Russie, qui redonne des ailes à son propre cinéma commercial et achète moins.

Jérôme Paillard : Il y a plusieurs cycles. Comme vous le soulignez, la Russie fait aujourd’hui moins d’achats. Le même phénomène s’est produit entre la Corée du Sud et le Japon. La production cinématographique en Corée se portait merveilleusement bien en partie parce qu’elle importait beaucoup vers le Japon, son principal acheteur. Or, la production japonaise a connu une hausse, faisant diminuer le nombre d’importations. La Corée a franchement du mal à s’en remettre depuis. Mais ce n’est pas forcément parce que la Corée a moins produit, que les films français ont regagné du terrain là-bas. Ces questions sont complexes. Le Japon a été un gros acheteur de films français en 2011. Nous étions surpris, pensant évidement que le drame de Fukushima aurait des répercussions néfastes. Or, les Japonais n’ont pas forcément beaucoup développé les achats de films terminés. Par contre, ils ont investi sur des films en projet qui seront bouclés dans deux ans. On pourrait dire qu’ils réfléchissent déjà à l’après-Fukushima. Mais je crois surtout que lorsqu’on entreprend une quelconque analyse de l’industrie, il est important de garder en tête que les fluctuations de ce type résultent de la somme de décisions individuelles. Au sujet des Russes, on peut s’attendre à ce qu’ils redeviennent de grands acheteurs de films étrangers, l’augmentation de la production nationale allant de pair avec une multiplication du nombre de salles.

Panorama-cinéma : Le cinéma en salles n’est de plus qu’un seul aspect d’absorption du marché.

Jérôme Paillard : Ce qui complexifie encore la donne! Aujourd’hui, pour un exportateur de films, la pénétration de la VOD d’un pays à l’autre est extrêmement différente. Le DVD se porte très bien en Allemagne, pays facile d’accès pour les importations. Ce qui est loin d’être le cas en Espagne, où ce format n’est pratiquement plus commercialisé. Dans ce cas, c’est très difficile de réussir à vendre des films étrangers pour l’exploitation en salles, et impossible de se rattraper sur le DVD. Pour finir, je crois qu’il ne faut pas oublier les effets de modes : les Japonais ont toujours été très friands de la culture française et de son mode de vie. Mais aujourd’hui, les générations changent, les goûts aussi.

Panorama-cinéma : Et sur la présence de la Chine au Marché de Cannes?

Jérôme Paillard : La Chine demeure un gros point d’interrogation que nous surveillons tous. Les échanges commerciaux dans le secteur cinématographique avec ce pays sont très réduits. À Cannes, les Chinois sont minoritaires et discrets. Mais ils restent volontaires et attentifs : la Chine est le seul pays avec qui nous avons un partenariat sur cinq ans pour développer la présence de ses exportateurs et acheteurs au Marché du film. Ce sont eux qui ont tenu à faire la démarche. Il faut désormais attendre pour voir comment cela va évoluer au cours des prochaines années. Vous verrez, nous ne faisons que commencer à en parler.


Remerciements  |  Francesco Capurro, Michele Waterhouse
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Article publié le 21 mai 2012.
 

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