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Entrevue avec Luc Chamberland

Par Mathieu Li-Goyette
À la recherche de Seth

Le réalisateur et animateur Luc Chamberland a commencé en 2006 un travail d’envergure : faire un film sur l’univers protéiforme du bédéiste canadien Seth. Mêlant l’animation et la prise de vue réelle dans un cocktail référentiel passionné, il était de retour à Montréal juste à temps pour la première québécoise de son film au Festival du nouveau cinéma.

Seth’s Dominion est une production de l’ONF et a remporté en septembre dernier le prix du meilleur long-métrage au Festival International d’Animation d’Ottawa. Il sera diffusé au Cinéma du Parc du 20 au 23 octobre.
 



:: Luc Chamberland


Panorama-cinéma : Vous êtes d’abord animateur et vous avez travaillé sur de nombreuses productions d’envergures. Vous êtes aussi friand de bandes dessinées. Avez-vous déjà pensé aller du 7e au 9e art?

Luc Chamberland : J’étais un grand fan du Journal Spirou et j’ai grandi avec ça. Quand j’ai terminé l’université en cinéma à Concordia, je suis allé en Europe voir les dessinateurs du journal. Je leur ai écrit et ils m’ont tous répondu en m’invitant chez eux! J’ai eu la chance de rencontrer tous mes héros et ils ont tous été très gentils… Peut-être qu’à ce moment, j’aurais pu faire une carrière en bande dessinée… Mais rapidement, on m’a offert un travail à Paris sur un film d’Astérix et j’ai finalement opté pour l’animation. En rétrospective, j’aurais au moins aimé faire un film – ou deux, ou trois – avec ces dessinateurs du Journal Spirou. Paul Deliège, complètement oublié aujourd’hui, était un très grand dessinateur. Il faisait Bobo le prisonnier qui essayait de se sauver en ratant toujours son coup. Il a fait Cabanon, le héros dépressif et il a fait Les Krostons, qui étaient des petits gnomes verts de deux pouces de haut qui voulaient conquérir le monde. Il a été l’un des premiers à me recevoir chez lui et m’a permis de rencontrer beaucoup de dessinateurs. J’aurais dû faire un film avec lui. Aujourd’hui, il est disparu…

C’est ainsi que lorsque j’ai découvert Seth, je me suis tout à coup dit qu’il fallait que je fasse ce projet regretté.

Et Seth, pour moi, si quelqu’un fait une liste des dix meilleurs dessinateurs au monde, il est dans cette liste – et probablement dans les cinq premiers. Il fallait que je fasse un film à sa hauteur, un film qui puisse être comparé aux autres films marquants sur la bande dessinée (je pense à Comic Book Confidential, Crumb et American Splendor). Je devais arriver au minimum à ce niveau de qualité. C’est l’objectif que je m’étais donné pour travailler avec un génie comme lui. Il fallait que je sois plus qu’ordinaire, il fallait que j’arrête de réfléchir comme un publicitaire. Je voulais faire un film référence, un film qui devienne un exemple pour les films sur la bande dessinée à venir. C’était ambitieux.
 



:: Comic Book Confidential (Ron Mann, 1988)
 

 Panorama-cinéma : Un film comme Comic Book Confidential m’apparaît plus intéressant pour ses intervenants que pour sa forme. C’est un documentaire à la forme télévisuelle qui a eu le beau jeu de s’intéresser à un sujet de niche à un moment opportun.

Luc Chamberland : Oui et je vois tous les films que je peux voir qui ont été réalisés sur des réalisateurs de bande dessinée. Dès qu’il y en a un, au Festival des films sur l’art ou dans un autre événement, j’y vais. Ça me passionne et je l’ai toujours fait. Généralement, j’ai un plaisir surtout parce que j’admire ces gens-là, parce que j’aime les voir dessiner. Et vous avez raison, la plupart du temps, ça demeure une expérience assez télévisuelle où l’on nous montre assez simplement l’artiste travailler dans son grenier ou sa cave. Je voulais aller plus loin.

J’ai eu la chance de travailler à Londres quinze ans après avoir travaillé trois ans à Paris. En Angleterre, j’ai travaillé pour Steven Spielberg et j’ai animé sur Fievel Goes West, sur We’re back!. Ce fut une superbe expérience. Ensuite, j’ai réalisé des pubs et j’étais payé particulièrement bien à en faire des très variées; en plus, j’étais membre de la British Film Institute et je n’avais pas de télévision – j’avais fait exprès – alors je passais toutes mes soirées à la BFI. Je suis donc aussi un maniaque de film.

Lorsque je faisais des pubs, je voulais toujours en faire des différentes. J’ai fait de l’encre qui coule pour l’une d’elles, de la gouache, de l’aquarelle, de la prise de vue réelle, de la combinaison de prise de vue réelle et d’animation, de la 3D, j’ai fait de tout. Et tout s’est bien déroulé. Je ne voulais jamais me contenter des solutions faciles.

Panorama-cinéma : Pourquoi êtes-vous revenu à Montréal?

Luc Chamberland : Je vivais très bien à Londres… Mais justement, je suis un gars frustré et je voulais faire des films. Je suis donc revenu ici il y a huit ans et je me disais que j’allais réaliser des publicités. J’ai beaucoup de collègues du milieu de l’animation que je connais à Montréal et ils ont parlé de moi à Catherine Arcand (Cauchemar à l’école). Elle m’a alors demandé si j’accepterais de travailler comme animateur sur un film. C’était parfait pour moi parce que je rentrais ici, je cherchais un appartement et de réaliser moi-même un film, c’était trop et trop tôt.

J’ai donc eu un contrat avec l’ONF sur ce film où j’étais animateur et où j’ai fait un peu de consultation sur le scénarimage. Ensuite, j’ai travaillé pour Jo Meuris (La petite fille qui détestait les livres) et j’ai animé pour Regina Pessoa (Kali le petit vampire). Entre temps, j’ai présenté mon projet à Marcy Page qui a été très intéressée après la lecture du livre de Seth que je lui avais prêté.

Panorama-cinéma : En tant qu’artiste, comment fait-on pour réaliser un film sur un autre artiste? Doit-on s’effacer complètement?

Luc Chamberland : Dès le début, je ne voulais pas avoir une voix. Je ne voulais pas qu’on entende : « Chers amis, je vais vous présenter un personnage exceptionnel ». Orson Welles l'a fait et ça marche. On le voit s’amuser et expliquer que tel homme est un faussaire dans F for Fake (un film extraordinaire).

Panorama-cinéma : C’est parce que nous sommes peut-être davantage intéressés à Orson Welles lui-même.

Luc Chamberland : C’est certain. C’est aussi un piège facile à déclencher. Par exemple, il y a un documentaire qui a été fait sur Steve Ditko (le co-créateur de Spider-Man et Doctor Strange, un homme qui se cache des médias depuis des années). Jonathan Ross de la BBC était parti à sa recherche...

Panorama-cinéma : In Search for Steve Ditko. Oui, c’est davantage un film sur la quête de Ross qu’un film sur Ditko.

Luc Chamberland : Exactement! Ça me déçoit. On aimerait connaître Steve Ditko. Pas Jonathan Ross. Que Ross soit un nerd, qu’il aime la bande dessinée et les films de Russ Meyer, ce n’est pas si important. C’était une solution facile pour un problème compliqué.

Il fallait donc que Seth ait la patience de se laisser filmer souvent pour que je puisse utiliser sa voix pour les narrations… C’est donc un film fait par moi et un film qui superpose plusieurs couches comme l’amour de la bande dessinée, l’amour de l’animation et du cinéma. Et le film a aussi plusieurs niveaux, entre le théâtre de marionnettes, les newsreels, les segments documentaires et l’animation. J’ai fait exprès pour superposer toutes ces dimensions pour mettre en valeur le travail de Seth dans toute son originalité.

Cela dit, mes références sont cinématographiques (et c’est pour ça que ma caméra bouge très rarement dans Seth’s Dominion alors que le documentaire préfère les caméras mobiles). À l’inverse, les scènes en noir et blanc ont été tournées en Super 8, à l’épaule où, comme dans les années 30, on filmait à 8 ou 12 images par seconde pour sauver du métrage. Ça me donnait plus de pellicule, mais je voulais aussi que Seth, qui adore les années 30, se retrouve dans son environnement visuel de prédilection. Je me suis ensuite servi de ces scènes à certains moments pour rythmer le film. Les séquences animées et celles du théâtre de marionnettes ont la même fonction : découper et structurer la parole de Seth.




:: Seth's Dominion (Luc Chamberland, 2014)


Panorama-cinéma : Et comment aviez-vous découvert l’œuvre de Seth?

Luc Chamberland : Quand je travaillais à Londres, j’avais de la difficulté à trouver des bandes dessinées européennes. J’allais dans les magasins de BD, mais je n’y trouvais que le travail des Américains et des Britanniques – et j’ai découvert à ce moment Alan Moore, dont les œuvres m’apparaissaient d’une écriture et d’une profondeur incroyable –, mais je ne retrouvais nulle part cette sensibilité européenne que j’aime tant. C’est là que j’ai découvert Seth avec It’s a Good Life, If You Don’t Weaken. J’ai été complètement soufflé. Ce fut une de mes grandes expériences de littérature avec 1984, A Tale of Two Cities et Bonheur d’occasion. Certains livres m’ont complètement jeté à terre et celui-là a été l’un d’eux. 

C’était un baume de retrouver cette sensibilité européenne chez un Canadien. Je n’ai pas l’air de l’animateur normal, de celui qui est tranquille dans son coin, car au contraire je suis un bédéiste frustré qui gambade sans arrêt, qui est toujours joyeux et qui est trop excité… Mais ça n’empêche pas qu’à l’intérieur, je suis aussi une mer calme et contemplative; j’aime m’asseoir et regarder les gens. À Paris, j’adorais m’asseoir sur la terrasse d’un café et observer les gens passer, les voir agir et réagir. Je suis très observateur et j’ai retrouvé cette qualité dans le travail de Seth.
 
Panorama-cinéma : Comment l’avez-vous approché?

Luc Chamberland : Je simplifie souvent l’histoire, mais racontons là de manière compliquée…

En revenant à Montréal, je me prends un appartement et je décide de le peinturer. Et là, il n’y a plus assez de papiers journaux pour couvrir le sol. Je pars alors vers la buanderie au coin de la rue pour me chercher des Mirror – le défunt hebdomadaire montréalais. Je les étends par terre – rapidement parce que ma copine m’attend chez elle pour le souper – et je commence à peinturer le plafond.

Une grosse goutte tombe.

« Oh non! »

Je me penche. Elle est tombée sur le journal où je vois une image qui ressemble beaucoup à un dessin de Seth. Je la regarde de plus près et je me rends compte que c’en est un; il annonçait qu’il faisait une conférence à Montréal dans un petit restaurant sur Saint-Laurent et c’était à 19 h… Ce soir! Il était 17 h 30, j’étais couvert de peinture et j’avais l’air fou! (rires)

J’ai téléphoné à ma blonde et lui ai dit que j’allais sauter le souper parce que je devais attraper cette conférence (« Il n’en fera plus jamais à Montréal! », que je lui ai dit). Seth a donc fait un exposé passionnant sur de nombreux dessinateurs de bande dessinée, sur leur histoire, leur destin, et des gens de partout : des Canadiens, des illustrateurs du New Yorker, des gens de chez Marvel et DC… C’était vraiment poignant et c’est à ce moment que j’ai eu l’envie de faire le film. S’il avait cette sensibilité, ses témoignages seraient nécessairement intéressants. J’ai rapidement eu l’idée de faire de l’animation pour présenter son œuvre, en me disant que c’est ce qui allait distinguer mon film de celui des autres. Je ne savais pas encore quel extrait j’allais pouvoir utiliser, car j’avais peur qu’ils soient perçus hors contexte et qu’ils ne soient pas aussi éloquents.

À la fin de la conférence, j’ai pris mon courage à deux mains et lui ai expliqué que je travaillais à l’ONF et que j’avais envie de faire un film avec lui, en mélangeant le dessin animé et la forme documentaire. Je lui ai donné mon adresse e-mail et nous nous sommes parlés par courriel avant que je n’aille le rencontrer à Toronto pendant une journée entière où nous avons discuté bonnement. Je voulais lui faire comprendre ce que je voulais faire comme film alors qu’il insistait pour me donner carte blanche, me disant qu’il était trop occupé. Nous ne savions pas encore ce que nous voulions faire comme animation, ni quel sujet nous allions décider d’animer.

C’est à notre deuxième rencontre qu’il m’a parlé de ses journaux intimes et j’ai compris comment j’allais réaliser le film. Ces carnets ont été un cadeau du ciel.
 
Panorama-cinéma : Ce qui a donc été votre premier terrain d’entente, c’est l’amour des bédéistes et de l’histoire de la bande dessinée.

Luc Chamberland : C’est vrai. Je crois qu’il a été rassuré par le fait que durant nos conversations, il pouvait parler de dessinateurs et je savais de qui il parlait. Quand il me parlait de Harvey Kurtzman, je n’avais pas de problème avec ça. On parlait des bons et des mauvais coups de de Steve Ditko, de la vie et de la mort de Wallace Wood, largement oublié puis laissé pour compte jusqu’à finir dans une extrême pauvreté. Ces gens-là ont donné beaucoup à la bande dessinée, tellement qu’ils ont fini par la légitimer comme une forme d’art.

Panorama-cinéma : Ça me rappelle ce passage d’It’s a Good Life, If You Don’t Weaken où Seth découvre l’illustrateur Kalo et qu’il en parle à Chester Brown qui n’a pas l’air excité outre mesure. Seth lève le regard et lui dit : « You’re a cartoonist, why don’t you like this stuff more? »

Luc Chamberland : Tout à fait. Mais ce n’est pas tout le monde qui a cette sensibilité, surtout si l’on compare le public nord-américain au public européen. Je me rappelle d’une page de Libération, parue aux alentours du Festival d’Angoulême dans les années 80 où Robert Crumb avait fait un rapport dessiné de sa visite au festival (c’était l’un de ses premiers voyages en Europe). Il en a profité pour dessiner une femme lisant de la bande dessinée dans un café, puis une autre dans un autobus. Crumb n’en revenait pas; c’était impensable (et ce l’est encore un peu aujourd’hui) aux États-Unis comme au Canada, que des « grown-ups » lisent des comics ou de la bande dessinée. Ce n’est pas ça, être adulte.

Par contre, en Europe ce n’est pas un problème. Les gens lisent de la bande dessinée et c’est une forme d’art extrêmement importante.

Panorama-cinéma : L’album cartonné de 48 pages a toujours été regardé davantage comme un objet de collection, doté d’un certain prestige quand on le compare aux fascicules américains prêts à jeter.

Luc Chamberland : Tout à fait et c’est un moyen de communication très efficace pour qui peut s’en servir. Ce qui faisait vendre des journaux au début du siècle dernier, c’était les bandes dessinées. Ils payaient les dessinateurs une fortune pour faire des strips dans les journaux; les gens choisissaient leur journal en fonction de la quantité de dessins qu’on y retrouvait! La publicité aussi a beaucoup joui de la bande dessinée. Je n’en reviens pas comment tous les journaux s'en débarrassent progressivement et particulièrement en Amérique du Nord. À l’inverse, le New Yorker résiste et les conserve. Au final, les gens l’achètent encore parce qu’il y a de bons illustrateurs qui y travaillent. Le Guardian, à Londres, a cinq caricaturistes, un paquet d’illustrateurs et leurs ventes en bénéficient grandement. Je ne comprends pas que les éditeurs n’ont pas saisi qu’on vendait toujours plus quand on a des dessins et des strips à proposer. Plus ils en enlèvent, moins ils semblent en vendre.




:: Seth's Dominion (Luc Chamberland, 2014)


Panorama-cinéma : Malgré tout, vous avez pu soutirer à l’ONF suffisamment de ressources pour vous en tirer avec un film de 42 minutes. Était-ce prévu dès le début? Leur avez-vous fait la surprise?

Luc Chamberland : Ce n’était pas une surprise pour moi. Pour eux peut-être. Ce n’était pas non plus une surprise pour Marcy ou pour David Verrall. Je crois que le reste de l’ONF ne pensait pas que nous étions lancés pour faire un film aussi gros ou que nous en serions capables. Pour y arriver, j’ai utilisé tous les trucs de l’animation limitée sans que ça paraisse dans le résultat final. J’ai beaucoup d’expérience en animation et j’en ai profité. Il y a d’ailleurs une scène un peu épique où il y a vraiment beaucoup d’animation et elle a été tellement longue à animer (cinq ans de travail pour cette scène seulement!). Je n’avais pas le choix d’en faire au compte-gouttes.

J’enseigne le scénarimage comme chargé de cours au Cégep du Vieux-Montréal, puis l’animation de personnages comme chargé de cours à Concordia (dépendant des années) et en plus je fais des pilotes de séries télé et des publicités. J’ai fait le pilote de Wild Kratts par exemple et c’est devenu un succès qui va commencer sa 4e saison. J’ai mis les bases du look de l’animation ainsi que les méthodes de travail pour la faire rouler. J’ai aussi fait beaucoup de pilotes de séries qui n’ont jamais vu le jour – ce qui arrive souvent – et, autrement, je fais des petites publicités chaque année. Un de mes derniers projets, Saga Cité, était un court-métrage documentaire de 15 minutes qui m’avait été commandé par l’organisme Vivre en ville de Québec qui voulait un film narratif sur un quotidien vert et urbain. C’est même Stéphane Archambault (le chanteur de Mes Aïeux) en français et l’acteur Colm Feore en anglais qui ont assuré la narration.

J’ai donc beaucoup travaillé depuis mon retour à Montréal, mais durant les cinq dernières années, je travaille sur Seth’s Dominion sans arrêt, dès que j'ai du temps libre, pour le mener à bout. J’ai finalement été au-delà de ce que l’ONF et Bob Marcy espéraient. Ils ne pensaient pas que c’était possible… Et ce n’est peut-être pas tout à fait possible encore. Ils ont été super. Ils m’ont laissé un bureau et m’ont laissé travailler. J’avoue que j’ai mis beaucoup, beaucoup plus de temps que ce qui m’avait d’abord été alloué au départ, tellement que j’ai fini par mettre de mon argent dans la production. Au final, le film n’aurait pas été possible sans l’Office. Ils m’ont apporté une aide inestimable à différents niveaux de la production. Ils nous donnent tout et acceptent de relever les défis les plus fantaisistes qu’on peut avoir.

Panorama-cinéma : Justement, parlons un peu de votre travail d'animateur sur Seth’s Dominion. Comment avez-vous procédé pour animer les planches de Seth?

Luc Chamberland : Les trois quarts de l’animation sont inspirés de ses journaux intimes. Ils représentaient seulement une trentaine ou une quarantaine d’étampes différentes et elles limitaient naturellement les poses que j’avais à faire. J’ai essayé de rendre ça un peu plus illustratif… Il faut savoir que Seth a trois styles : le style étampe, le style sketchbook et le style illustratif. Je voulais prendre tout son travail et le ramener au plus près de son œuvre tout en étant du Seth à 110 %.

J’ai fait des choses inimaginables où, de scène en scène, Seth n’est pas dessiné de manière identique; je ne l’avais jamais fait, car on ne fait jamais ça dans un film d’animation! Là, dans la case suivante, il était dessiné différemment. Et dans la scène suivante, je tenais donc à le dessiner comme dans la case, pour marcher dans les pas de la bande dessinée. Sinon, il y a cinq petits moments qui ne font pas partie de son travail et que j’ai animés en me basant seulement sur nos conversations. D’autres moments, comme Kao-Kuk, est une fantaisie totale tirée d’un concept qu’il avait fait dans The Great Northern Brotherhood of Canadian Cartoonists où il avait dessiné un truc original avec un astronaute inuit. En réalité, ce film-là dure cinq minutes et il est entièrement animé. Il va falloir que vous attendiez pour que la musique et le son soient terminés. On ira chercher des sous plus tard.
 



:: Seth's Dominion (Luc Chamberland, 2014)
 

Panorama-cinéma : Quand vous reprenez les étampes ou des passages de ses œuvres, les calquez-vous? Est-ce un travail d’abord numérique ou retracez-vous ses dessins?

Luc Chamberland : C’est de la photocopie. Je numérise, j’agrandis et je redessine la composition en brisant les cases et les planches en plusieurs niveaux. J’avais un décorateur exceptionnel – Alain Coudry – que j’ai approché dès le début parce que c’est un des meilleurs à Montréal. C’est un peintre exceptionnel qui a aussi beaucoup travaillé pour la télévision québécoise. Il a accepté de travailler sur le projet dans ses temps libres et j’avais seulement à lui présenter le rough du décor et il travaillait à partir de ça.

Nous avons commencé en travaillant sur du papier, mais tout le reste, nous l’avons fait directement dans l’ordinateur où nous avons utilisé le logiciel Toon Boom. J’ai tout fait pour que ça ressemble à du papier. J’ai utilisé un niveau de papier que j’ai mis en dessous de tous les dessins.

Panorama-cinéma : Pour ajouter de la texture plutôt que des couleurs « vides ». C’est réussi.

Luc Chamberland : Merci. Je ne voulais justement pas un truc électronique.

Panorama-cinéma : D’animer numériquement le travail d’un bédéiste si près de la matérialité de l’encre et du papier, est-ce que ça vous inquiétait?

Luc Chamberland : C’est pour ça qu’au départ je pensais tout animer sur papier. Mais la réalité économique et le fait que nous faisions un si gros projet avec une si petite équipe nous a rapidement limités. C’était très important que mon travail ne trahisse pas celui de Seth. Il fallait qu’en utilisant la machine, je puisse aussi cacher la machine. On a donc beaucoup travaillé les textures et nous avons sauvé beaucoup de temps en utilisant des techniques numériques. J’avoue aussi que depuis huit ans, toutes les publicités que je fais sont animées sur ordinateur (je n’en ai fait qu’une sur papier, il y a quatre ans). J’aime faire des explorations, mais nous sommes maintenant à la merci des machines. Elles sont si efficaces…

Panorama-cinéma : La musique aide beaucoup à lier tout ça. Elle est magnifique.

Luc Chamberland : Oui! J’ai eu la chance d’avoir la disponibilité de Luigi Allemano. Je suis toujours très demandant pour la musique de film, car je veux qu’elle donne la bonne ambiance. Nous étions contents d’avoir eu l’apport de 32 musiciens, dont certains de l’OSM (comme la harpiste, qui est exceptionnelle). Je crois que cette bande sonore amène le film à un autre niveau et qu’elle réussit à envoûter le spectateur. Je voulais quelque chose qui soit au-delà des samples électroniques qui sont si souvent utilisés dans ce genre de documentaire. Peut-être qu’en 2016, Seth racontera son expérience du documentaire et le livre viendrait dans un coffret en compagnie du film, des suppléments et la bande sonore.

Panorama-cinéma : Vous parliez du segment sur Kao-Kuk qui s’avère être un court-métrage autosuffisant de cinq minutes. Est-ce pour la même raison que tous les segments animés sont introduits par une mention de copyright? Est-ce prévu de les subdiviser par la suite ou est-ce plutôt une référence aux courts-métrages de l’ONF d’une autre époque?

Luc Chamberland : Les deux à la fois. Je voulais faire référence à cette période classique de l’Office et je pensais aussi les sortir séparément et cette idée n’est peut-être pas encore morte. Ce qui est certain, c’est que deux courts-métrages ne sont pas dans le film et nous aimerions les terminer. Il nous manque un petit peu d’argent pour faire des mix et des retouches en postproduction. Ça serait deux petits films supplémentaires, peut-être pour ce coffret...




:: Seth's Dominion (Luc Chamberland, 2014)
 

Panorama-cinéma : Il a l'air très casanier, très dévoué à son travail. Aviez-vous peur de le déranger?

Luc Chamberland : Il n’est jamais plus heureux que lorsqu’il est dans son sous-sol chez lui en train de travailler. Il va venir voir la projection du film au FNC demain à 16 h 30 (samedi 11 octobre), car il ne l’a pas encore vu terminé et il veut le voir dans les meilleures conditions, sur un grand écran. Mais vous avez raison : en ces circonstances, il va se dire qu'il perd 35 ou 40 heures à ne pas être à la maison en train de travailler. Il a un sens du devoir exceptionnel par rapport à l’œuvre, au « work ». Ce n’est pas une panique, mais un sentiment d’urgence.

Quand j’allais le déranger, ça durait une fin de semaine et ça l’arrêtait dans son rythme. Il fallait ensuite qu’il retrouve sa routine tout en se demandant tout ce qu’il aurait dû dire ou ne pas dire. De mon côté, ce que j’avais à lui montrer de mon travail, c’étaient des publicités qui étaient bruyantes et explosives. J’essayais donc de le convaincre que je voulais faire des « antipubs » avec ses oeuvres, pour me rapprocher de quelque chose de plus sobre, de plus calme. Il m’a donné carte blanche. Je suis vraiment très chanceux. Je voulais faire un film au niveau de Seth, mais aussi un film qui ait le rythme de Seth... Et je suis fier du résultat.
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Article publié le 21 octobre 2014.
 

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