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Entrevue avec Mikko Kuparinen

Par Mathieu Li-Goyette
Deux nuits jusqu’au matin porte sur la rencontre de deux étrangers dans un pays qui n’est pas le leur. Scénario vu mille fois, sa répétition est l’occasion pour le Finlandais Mikko Kuparinen de jouer des codes du film romantique en y élaborant des constructions secrètes, capables de tenir en haleine le spectateur en attendant d’y voir plus clair. Via visioconférence, nous nous sommes entretenus avec le cinéaste.





Mathieu Li-Goyette : Deux nuits jusqu’au matin a un air international — et je le dis positivement —, c’est-à-dire que ce qui s’y passe pourrait arriver à n’importe qui, n’importe où. Est-ce que cela a toujours fait partie de votre projet ?

Mikko Kuparinen : Je ne sais pas. Au départ, en tout cas en ce qui me concerne, il y a toujours de nombreuses idées qui filent et des directions, puis des objectifs et des motivations qui parviennent à s’agencer et qui finissent par me convaincre de poursuivre l’écriture. Dans ce cas-ci, à la base, c’était de dire que nous avons tous, secrètement au moins et au moins une fois dans notre vie, pensé ou fantasmé sur ce sujet, le sujet étant : Et si vous rencontriez quelqu’un de complètement inconnu et que vous vous mettiez à l’aimer soudainement ? J’ai jonglé avec l’idée, avec ce qu’elle pouvait être et donner et je pense qu’il y a en effet quelque chose de l’ordre de la nature humaine dans ce qui est à la base du scénario.
 
MLG : Il y a une belle impression de ralentissement dans votre film, un sentiment hors du temps qui semble toujours caché au détour d’une scène. Ça m’a rappelé — et je ne sais pas si vous le connaissez, mais c’est un concept d’anthropologie, étudié maintenant un peu partout dans les sciences humaines — l’idée de non-lieu développée par Marc Augé, cette idée qui regroupe autant les hôtels que les aéroports, tous ces espaces de transit où rien de culturellement, de socialement ou d’historiquement significatif ne peut s’accrocher. Quand j’ai vu votre film, j’ai retrouvé naturellement cette beauté hors du temps et de l’espace.

MK : Je ne connais pas ce concept, mais j’aimerais en savoir davantage, vous piquez ma curiosité. Ensuite, peut-être que ce que vous avez retrouvez dans mon film y répond, car j’ai aligné ma mise en scène sur les choix de mes décors. Alors il y a là le fait que le récit pourrait se produire n’importe où, ensuite que j’aurais une femme française et un homme finlandais et que je voulais que leur histoire se produise dans un territoire (la Lituanie) qui leur serait inconnu à tous les deux, où ils seraient étrangers, non seulement par la langue, mais aussi par le choix de l’emplacement qui n’a rien de l’arrière-plan habituel des films romantiques. Même si vous n’êtes pas personnellement familier avec Paris, nous en avons vu tellement d’images et cet espace est chargé de tant d’histoires émotionnelles et de lieux iconiques, qu’il est devenu très dur d’y tourner un film romantique, alors je voulais que le mien ne se déroule pas dans un espace où il y aurait déjà autant d’associations construites dans l’esprit du spectateur ; et aussi que ce dernier puisse être susceptible d’être dans une situation similaire à celle des personnages, celle d’être dans ce territoire étranger qui renvoie à leur lieu de rencontre et à la nature de leur relation. En parallèle nous découvrons sans cesse de nouvelles choses à leur sujet, des choses qui nous surprennent et qui remettent en question les préconceptions que nous avons à propos de leurs caractères.

MLG : Et pourquoi avoir arrêté votre choix sur une femme française et un homme finnois ? Est-ce venu dès l’écriture ou par conséquence du casting ?

MK : C’est définitivement arrivé assez tôt, lorsque j’écrivais le scénario. Je ne sais pas… Ça aurait pu être… Il fallait qu’elle soit d’une nationalité qui puisse possiblement pas du tout parler l’anglais. Elle aurait pu être espagnole ou italienne, mais peut-être parce que je parle un peu le français, j’y suis allé pour cette culture.

MLG : Avez-vous eu des inspirations particulières pour la structure de votre film ? Car c’est un type de récit bien connu, qu’on pense à Lost in Translation de Sofia Coppola (2003) par exemple…

MK : Oui, enfin… Ce n’était une inspiration directe. Les deux films appartiennent au même sous-genre, si vous voulez, celui des drames romantiques où deux étrangers se rencontre dans un endroit qui l’est tout autant. Il y a aussi la trilogie de Richard Linklater (1995, 2004 et 2013), ou encore Brief Encounters de David Lean (1945) et une tonne d’autres. Faire partie de ce sous-genre est une chose, mais les raisons qui m’ont poussé à faire le film sont plus personnelles, j’avais cette idée de montrer deux étrangers qui se rapprochaient l’un de l’autre sans langue commune, je me disais que ce serait inédit, ou du moins qu’on ne l’aurait pas vu souvent au cinéma et cette idée m’est restée en tête un bout de temps. Je pense qu’il y a quelque chose d’universel dans cette idée, mais ce n’est que le concept à la base de l’histoire. La nature des conflits intérieurs des personnages ainsi que leurs problèmes, ça c’est une chose qui devient plus importante et plus personnelle.
 
MLG : Mais alors, quoi faire de cette structure qui a servi à des « tonnes » de films ?

MK : Je catégorise ainsi tout comme je catégoriserais les films de hold-up comme un sous-genre du thriller. Ensuite, je ne pense pas qu’il soit important de savoir si oui ou non j’étiquette mon film ainsi. Je ne pense pas que ce soit important, car ce qui l’est c’est d’être à l’affût des attentes du public face à tels types de scénarios et tels types de personnages. Ce n’est plus une question de cinéma, c’est une question de narration, de vie, en général ; c’est aussi une question de préconceptions, celles que nous évoquions plus tôt. Une fois que vous les connaissez, vous pouvez vous mettre à en jouer.

MLG : L’une des choses que j’ai trouvées intéressantes en regardant votre film, c’est justement cette habilité avec laquelle vous pouvez tout à coup jouer de ces attentes que le public a, à quel point vous révéliez tranquillement les secrets nombreux de vos personnages. Pour jouer une relation franchement complexe sur une durée de deux jours, était-ce un avantage que de disposer de si peu de temps de tournage ?
 
MK : Il y a beaucoup de travail derrière cette complicité et ils ont très bien travaillé ensemble. Nous avons tourné le film en automne 2014, en septembre, et nous nous étions rencontrés tous les trois pour la première fois en juillet de la même année à Paris. Nous avons eu nos premières répétitions à ce moment-là et puis d’autres encore une semaine avant le début du tournage ; c’est toujours beaucoup de travail pour rendre à l’écran ce type de chimie dans une relation entre deux personnages. Et oui, pour répondre à votre question, nous avions un horaire de tournage très serré et seulement 20 jours pour le tourner. Puisque c’est un film si orienté, si centré autour des personnages, nous devions vraiment avoir en tête ce que nous cherchions dans nos prises : pas le temps d’expérimenter, pas le temps d’improviser. C’était une bonne pression, il fallait utiliser notre temps judicieusement et je crois que nous y sommes parvenus.




 
MLG : Il y a beaucoup de courbes émotives dans votre film, avec cette relation qui évolue constamment et pas toujours pour le mieux. C’est désarmant pour le spectateur, de voir que dans une scène tout va bien et que dans la seconde tout s’effondre. Était-ce parce que cherchiez-vous à compresser à l’intérieur d’une journée et demie tout le spectre des beats émotifs que l’on peut vivre dans une relation de longue durée ?

MK : Je ne sais pas. Je ne l’ai pas fait consciemment ou de manière conceptuelle. D’une certaine façon, je crois qu’il y a deux choses qui expliquent ce que vous décrivez : d’abord, si vos outils dramatiques se résument à deux seuls et uniques personnages dans un espace très restreint, vous devez trouver des rebondissements émotifs, sinon ça devient très théorique ou très complexe. Donc vous devez trouver des fluctuations émotives, mais des fluctuations qui soient étirées jusqu’à l’extrême limite de la crédibilité de la scène. Ensuite, et ça vous avez raison et je ne m’en étais pas rendu compte au début, vous pourriez en effet dire que ce qu’expérimente ce couple est le microcosme d’une relation de longue durée, voire de n’importe quel type de relation. Car d’une certaine façon ça nous est tous arrivé, de rencontrer quelqu’un de nouveau dans notre vie, d’avoir le béguin pour elle, de la trouver si spéciale et singulière qu’on croirait qu’à nous deux on pourrait communiquer si librement qu’il n’y aurait plus besoin du langage pour le faire, mais seulement d’un regard. C’est ce qui arrive avec Caroline et Jaakko, à un certain moment, et puis les mots viennent se mettre en travers de leur relation et puis là tout retourne à la conversation, aux discussions, aux analyses et puis là vous avez le sentiment que peu importe où irait cette conversation, l’autre personne n’est tout simplement plus sur la même longueur d’onde que vous. Dans mon film, tout ça arrive en 48 heures et chez d’autres il faut toute une vie pour en arriver là.

MLG : Est-ce que vous pensez qu’à la fin, lorsqu’on la laisse pensive, Caroline décide d’attendre le retour de Jaakko ou même d’entrer en contact avec lui ?
 
MK : Je ne sais pas. J’ai beaucoup voyagé avec le film et les gens me demandent toujours s’il va y avoir une suite.
 
MLG : Pas nécessairement une suite, mais puisque vous évoquiez la trilogie de Linklater…

MK : Oui, enfin, le film ne se termine pas simplement. Il nous laisse avec beaucoup de questions et génère quelque chose qui permet au spectateur de s’investir à la fois émotionnellement et intellectuellement dans l’histoire. Je ne sais pas, je ne peux pas vraiment répondre à votre question, parce qu’en fin de compte, pour moi, le film ce n’est ultimement pas l’histoire d’elle et lui, mais bien l’histoire des décisions qu’elle prendra pour sa vie, pour elle-même. L’essentiel du récit se déroule en elle et ensuite à l’intérieur d’une relation, mais c’est bien elle qui m’intéresse, elle et ses décisions.
 
MLG : Et pourtant le film porte une attention particulière aux secrets des personnages. Qu’est-ce qui vous intéressait davantage, montrer quels secrets deux personnes gardent l’une face à l’autre ou comment deux personnes apprennent à se connaître ?

MK : La clé du dilemme émotionnel se trouvait pour moi dans ma propre intériorité tout comme dans celle du personnage ; je regardais ma vie, les décisions qui m’ont mené où je suis et je me suis rendu compte qu’elles étaient des décisions spontanées, guidées par l’émotion, sans trop réfléchir où elles pourraient me mener. En même temps, je suis quelqu’un de très prudent, de très calculateur et j’ai même de la difficulté à prendre des décisions, alors je souhaitais que ce débat assez paradoxal, qui ne m’est pas exclusif évidemment, puisse faire l’objet d’un film et qu’il encadre le conflit intérieur de Caroline.
 
MLG :Vous avez avoué vouloir jouer avec les attentes du spectateur. Avez-vous déjà pensé vous mettre à un thriller ?
 
MK :Oui ! Tout à fait, définitivement, même. J’ai quelques trucs encore en développement, toujours au stade de l’écriture où j’essaie d’incorporer des éléments de suspense qui puissent s’étendre à des enjeux, disons un peu plus élevés que ceux d’un drame romantique.

MLG : Vous avez confié plus tôt que vous aviez parfois du mal à prendre des décisions. Justement, la conclusion de votre film se fait attendre, à un point tel qu’on ne sait pas comment il pourrait bien se terminer avant qu’il ne se termine. Vous parliez aussi de débat intérieur, mais ce débat, l’avez-vous ressenti pendant l’écriture, était-ce, dans le même ordre d’idée, difficile d’en arriver à une conclusion qui vous satisfasse ?

MK : C’était déjà clair dès le début pour moi. Je savais déjà où son périple allait la mener. Et je n’avais pas le choix, car j’ai habituellement besoin de savoir exactement où s’en va mon film, sinon je ne peux pas l’écrire ; j’ai besoin de voir les relations de causalité qui unissent mes personnages entre eux. Par contre, c’est vrai que j’ai eu du mal au départ à savoir comment, émotionnellement et physiquement, l’on pouvait communiquer l’ambivalence de la finale et de cette décision.
 
MLG : Encore une fois, ce n’était pas possible de l’improviser cette réaction, il fallait la travailler, l’écrire en amont.

MK : Oui, exactement. Pour revenir à l’une de vos questions précédentes, concernant le temps alloué au tournage, il faut savoir que le film aurait été totalement différent si nous avions disposé de plus de temps. Ici, par ces contraintes, tous les gestes devaient être écrits et travaillés. En même temps, j’y repense et je n’aurais pas été nécessairement plus à l’aise dans un tournage où il y aurait eu une plus grande place à l’improvisation, car lorsqu’on veut justement jouer avec le spectateur, ça demande une écriture attentive, toujours à la recherche d’un équilibre entre ce qu’on dévoile et ce qu’on ne dévoile pas. Oui… Peut-être que l’improvisation appartient à un autre type de film que celui-là et que celle qu’on retrouve ici, qu’on peut attacher au jeu des comédiens, s’attache uniquement à leur jeu, à quelques aléas de la caméra, mais jamais à ce qui est dit ou fait, c’est une question de variation, pas d’improvisation.





Traduction de l'anglais au français : Mathieu Li-Goyette
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Article publié le 9 juillet 2016.
 

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