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Entrevue avec Henry Quinson (Partie 1)

Par Mathieu Li-Goyette
Partie 1 | Partie 2

LES HOMMES ET LES DIEUX DU FILM

La retraite des Soeurs Grises de Montréal. Le Vieux-Port. Un décor nettement différent de celui des réalisateurs normalement hébergés à Montréal, quelques part dans le bruyant centre-ville. Là, le calme règne et Henry Quinson m'accueille dans une petite salle de repos. Pas besoin de mousse sur le micro, ni de faire attention aux passants, car pas un son pénètre la pièce. Quinson, auteur catholique n'ayant jamais fait le voeu définitif d'être moine a connu quatre des sept assassinés du massacre des pères de Tibhirine, a traduit un ouvrage définitif sur leur sacrifice (Passion pour l'Algérie: les moines de Tibhirine de John Kiser) et a servi de conseiller monastique sur le film Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois. Voilà donc notre entretien, en intégral, couvrant la fabrication du film et les réflexions spirituelles qui pourraient en découler... sur la religion comme sur le cinéma.

Panorama-cinéma : Quand votre collaboration avec Xavier Beauvois a-t-elle débutée?

Henry Quinson : J'avais envie de faire un film sur les moines de Tibhirine, mais je ne suis absolument pas issu du monde du cinéma. J'avais commencé à réfléchir à un scénario et, chez Pathé, on m'a dit que je n'étais pas scénariste professionnel et, qu'en plus, un film se clôturant sur la mort de sept moines n'était pas très vendeur. C'est assez ironique puisqu'aujourd'hui, le film est celui qui a accumulé le plus d'entrées en France - on voit bien là la logique du cinéma américain envahissant le cinéma français.

Dix jours plus tard, je reçois un courriel d'Étienne Comar, scénariste et coproducteur du film, que je ne connaissais pas. Il me dit qu'il voudrait faire un film avec Xavier Beauvois comme réalisateur. Je pensais qu'ils allaient simplement me demander mon avis général sur le scénario, mais en voyant Xavier, il me l'a donné et m'a demandé à la fois de le critiquer et de le bonifier de détails. Citant Godard, Xavier disait que « le tournage est la critique du scénario et le montage la critique du tournage » et qu'il ne fallait pas trop perdre de temps avec ça. Le surlendemain, il me demandait si je voulais être son conseiller pour le film; il est extrêmement direct, même avec ses comédiens. La raison pour laquelle il m'avait choisi, c'est parce que je venais de traduire un livre de près de cinq cents pages de l’Américain John Kiser, ayant servi de base historique au scénario de Comar, qu'en plus j'avais connu quatre des sept moines assassinés et que j'avais passé cinq années dans un monastère cistercien - je n'y suis pas resté et n'a donc pas fait de voeu définitif.


Henry Quinson sur le tournage de DES HOMMES ET DES DIEUX

Panorama-cinéma : Jusqu'où vous êtes-vous impliqué?

Henry Quinson : Lorsqu'il était marqué dans le scénario « les moines prient », ni Étienne Comar ni Xavier Beauvois ne savaient quoi faire. Comment étaient-ils habillés? Étaient-ils dans la chapelle? Quels gestes font-ils? Que chantent-ils? J'ai donc fourni tout le répertoire monastique des chants. Je leur avais aussi conseillé d'insister sur le mot « martyr » qui, dans le scénario, n'y figurait qu'une seule fois. Il fallait comprendre que les moines se méfiaient de ce mot et qu'ils ne cherchaient pas la mort pour la gloire de Dieu. J'ai donc écrit une scène où ils discutent de cet engagement envers la foi. Car pourquoi mourraient-ils? Pour montrer qu'ils sont les meilleurs? Que leur Dieu est le « vrai » Dieu?

Mon deuxième contrat était de suivre le tournage au jour le jour pour corriger les moindres gestes des comédiens, pour vérifier si les décors et les détails mis en scène étaient plausibles. On m'a aussi demandé de bonifier le scénario de quelques anecdotes personnelles pour humaniser les personnages, pour les rendre plus près des spectateurs. Par exemple, cette scène où deux moines discutent de l'enseignement de Christian avant de se rendre compte qu'ils n'y ont rien compris! C'est vrai que les raisonnements religieux peuvent parfois atteindre des hauteurs stratosphériques et de le rappeler rendait le quotidien des moines moins austère pour le public.

Il fallait recréer des détails, parfois jusqu'à l'identique, mais surtout l'ambiance. Je me rappelle d'un vitrail dans l'église où ils avaient mis une Vierge Marie qui ne tenait pas l'enfant Jésus, mais qui était plutôt entourée de deux croix. J'ai dis que dans une église chrétienne, il y aurait forcément Jésus dans les bras de Marie. J'ai alors préféré leur donné une photo de détail du monastère de Tibhirine où il y a un agneau symbolisant le Christ. En même temps, c'est un agneau immolé, donc il symbolise aussi le martyr. Tous les spectateurs ne verront pas ça, mais c'était à la fois plus près de l'histoire tout en étant riche de sens. Et puis il y avait les costumes, car l'équipe de tournage ne pouvait convaincre aucun monastère de leur prêter les habits monastiques - ils avaient tous peur du film! Puisque je les connaissais, ils m'ont fait confiance. Enfin, il a fallu mettre au courant les familles des victimes et là encore j'ai dû servir de médiateur entre l'équipe de tournage et la mémoire des victimes, des lieux, de l'histoire.

Panorama-cinéma : Vous jouiez le baromètre de cette histoire.

Henry Quinson : Exact. Au montage, j'ai aussi assisté Xavier dans la vérification des détails. Par exemple, à dire qu'un verre d'eau sur une table chez les Trappistes ne fait pas de sens - ils ne boivent qu'à table. Pour les chants monastiques, Xavier me laissait le siège du réalisateur. Je mettais donc en place les caméras - on s'est souvent relié au plan fixe - et s'il n'était pas content, il me le faisait savoir tout simplement. Il me disait : « Ce n'est pas le Vatican qui finance ce film, c'est Why Not Productions! Il faut que ça bouge! ». Parfois, il voulait un geste pour faire une coupe au montage, donc je devais trouver une façon de faire bouger les moines et que le résultat soit réaliste. Je devais constamment dire aux techniciens que tel ou tel raccourci pour l'éclairage était impossible par exemple.

Mon rôle était aussi de partir d'une bonne idée et de la corriger. Dans le scénario, à l'origine, lors de la scène du dernier repas, les protagonistes se mettaient à faire la vaisselle et à chanter du Jacques Brel, une chanson dans laquelle il y avait des paroles comme « les femmes sont lascives », etc. Même si c'était vrai, est-ce que le grand public y croirait? De toute manière, ils ne sauraient pas les paroles du dernier album de Brel et ils chantaient déjà tout au long du film. J'ai donc suggérer cette chaîne stéréo et Xavier a choisi la pièce extraite du Lac des cygnes de Tchaïkovski.

Et un jour, Xavier a décidé de mettre en scène lui-même l’un des chants, celui où les moines se réunissent face à l'hélicoptère. Même s'ils ne se serreraient pas ainsi, cette situation était tellement exceptionnelle qu'elle faisait du sens. C'est une résistance non-violente, l'idéal de Christian de Chergé,  « désarme-nous ».


Jacques Herlin et Michael Longsdale, l'aîné et le soigneur

Panorama-cinéma : À la veille des Oscars, cela a dû être une surprise de ne pas faire partie des nominés.

Henry Quinson : C'est un peu dommage pour les Américains. Nous, nous avons déjà eu 22 prix, mais n'est-ce pas en train de changer? Je suis Américain, donc je ne ferai pas de l'anti-américanisme primaire, mais je trouve que le cinéma américain, que je regarde et que j'aime beaucoup, est entré dans une période de décadence, d'une certaine faiblesse. Concernant notre cas, je crois qu'il s'agit d'une faute de goût.

Panorama-cinéma : Mais le bon goût manque aux États-Unis.

Henry Quinson : Évidemment. Tout est formaté, etc. et etc. Est-ce que c'est une difficulté pour le film qui est justement à contre-courant des tendances fortes d'Hollywood? Je ne sais pas si c'est ça le problème - les jurys et les membres de l'Académie sont plus intelligents que ça -, mais c'est peut-être aussi une logique de lobbying. J'ai vu, par exemple, le film de Bouchareb, qui est très bien, mais je pense surtout à cette grande entreprise algérienne bien nantie qui a payé une salle de cinéma aux États-Unis constamment ouverte pour que les gens aillent voir le film. Je ne pense pas qu'il faille acheter les gens...

Panorama-cinéma : Quoique dans le cas de Bouchareb, on serait tenté d'en parler.

Henry Quinson : Oui. Cela marche un peu comme ça. Et comme la soirée des Oscars est un grand « show », ils souhaitent probablement récompenser une oeuvre que les Américains ont déjà eu l'occasion de voir. J'en parlais avec Lambert Wilson et lui aussi est surpris du manque de directives qui nous sont parvenues de Sony Pictures pour la promotion du film en Amérique. Un ami chez Pathé me faisait la remarque - et je ne suis absolument pas antisémite, j'ai des Juifs dans ma famille - que les origines du grand Hollywood mettraient des bâtons dans les roues de la distribution d'un film racontant l'histoire de l'assassinat de moines catholiques en Algérie. C'est probablement assez sévère de dire ça.

Panorama-cinéma : Mais le film du Palestinien Suleiman n'a pas été distribué aux États-Unis.

Henry Quinson : (Rires) Oui. Il y a quand même des questions à se poser. Je trouvais pourtant que l'une des forces du film de Beauvois était l'originalité de sa forme et de son sujet. D'abord, il n'y a pas tant de films sur la vie monastique. Ensuite, un sixième des dialogues du film sont des chants monastiques. On aime ou on n'aime pas, mais c'est un peu le thème du film en même temps : le choc des civilisations, des religions. Et puis c'est simplement un très beau film, bouleversant et très bien interprété. J'ai un peu de peine pour Xavier Beauvois, mais il est au-dessus de tout ça.

Au final, la meilleure récompense, pour moi comme pour Xavier, c'est le témoignage du dernier survivant, frère Jean-Pierre Schumacher qui, après avoir vu le film, nous a dit que c'était une icône, un chef-d'oeuvre.
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Article publié le 25 février 2011.
 

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