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Entrevue avec Simon Galiero

Par Mathieu Li-Goyette et Clara Ortiz Marier
Heureux gagnant du Jutra du meilleur court-métrage en 2008 (pour Notre prison est un royaume) puis gagnant du prix Focus (meilleur film canadien) en 2009 (pour Nuages sur la ville), la moyenne au bâton de Simon Galiero est impressionnante avec ses seulement trois courts-métrages et son unique long-métrage. Rencontré à l'occasion de la sortie en salles de ce dernier opus, le cinéaste et critique de cinéma chez Hors Champ livre un film curieusement controversé. Alors que la critique attaque son intellectualisme, alors qu'uniquement une salle à Montréal le présente (la salle Parallèle), alors que pourtant l'oeuvre elle-même s'avère une heureuse découverte, le réalisateur nous a accordé un entretien bien généreux où il était temps de démystifier les bobards et d'éclaircir quelques malentendus. Sympathique comme tout et équipé d'une verve qui, en rappelant le brillant scénario du film, démontre aussi un grand désir d'être entendu puis décortiqué par un certain public (mais peut-être aussi certains médias) qui gagnerait peut-être bien à ouvrir leurs sens. C'est d'adage que nous dicte l'éléphant (comme dans le film, comme sur l'affiche) et qui lance un appel que nous devrions privilégier. Appel aux grandes oreilles qui servent à l'écoute, à la mémoire, donc la réflexion avant l'action. Rencontre avec l'éléphant.

Panorama-cinéma : En partant du titre… À quelle sorte de nuages on a affaire et sur quelle ville ils planent?

Simon Galiero : [Rires] En fait, au départ, le titre était Nuages sur la ville pendant la nuit à cause d’une image que j’avais en tête et que je souhaitais tourner. On n’a finalement pas eu le temps ni les moyens alors on a réduit le titre à Nuages sur la ville. Les nuages, c’est tout ce qu’on peut voir ou ne pas voir à travers le film. Les éléments que j’ai placé à travers le film qui constituent une sorte de menace semi-tragique, semi-ironique et la ville, c’est la ville en général. Ça peut être toutes les villes. Les nuages, c’est aussi peut-être ce que l’on ressent à la fin de la projection si l’on a été attentif et si l’on a retenu les détails qui ont été posés tout au long. Par exemple par rapport à la toile de fond médiatique qui correspond en fait à celle des dernières années. Problèmes d'environnement, d'alimentation, de culture, de transmission par rapport au monde contemporain. Des questions abordées avec autant de sérieux que d'ironie.

Panorama-cinéma : C’est peut être là aussi que le duo de Polonais perdu dans le bois fait sens. C’est là que le discours prend parole de la façon la plus directe possible.

Simon Galiero : C’est vrai et c’était aussi une façon d’en rire. Là où les autres personnages sont plutôt dans la tragédie et sont incapables de communiquer, les Polonais placent les enjeux de manière plus directe et aussi plus évidente par leur confrontation incisive.

Panorama-cinéma : Donc, les Polonais sont là pour donner parole aux intellectuels, mais aussi pour donner des clés de compréhension au spectateur… pour comprendre ce qui arrive dans le reste de la ville.

Simon Galiero : C’est sûr que ça fait partie de la solution, mais pas entièrement. Bien sûr leur dialogue est en lien avec le reste du film et les autres personnages, mais ça ne vise pas forcément à éclairer davantage le film. Au contraire, ce qui m’intéressait le plus dans ce dialogue, c’était de les mettre dos à dos tous les deux et de les renvoyer à leurs contradictions. Donc d'obscurcir, si on veut, le point de vue que le spectateur peut adopter face à ce que vivent et pensent les personnages du film. Et à la fin il n'y a pas de réponse, mais simplement une mise en scène des contradictions et des possibilités qui se sont déployées au fil du récit.

Panorama-cinéma : Vous êtes critique pour Hors Champ depuis 1998. Or, dans les dernières années, on a eu Olivier Asselin qui est revenu avec Un Capitalisme sentimental, Denis Côté qui est passé à la réalisation, est-ce que ça vous a montré que vous pouviez passer de la théorie à la pratique sans trop d’adaptation?

Simon Galiero :
Non. En fait, quand j’ai eu 18 ans, je n’ai pas fait d’études. Je suis entré au cégep en cinéma et j'ai abandonné au bout de deux ou trois semaines parce que ma vraie influence, consciente ou non, c'était plutôt les cinéastes des nouvelles vagues. La nouvelle vague française, puis québécoise. Bref, ces gens qui, avant de faire des films, étaient capables d'écrire sur les films qu'ils voyaient. Pour moi, c'était donc naturel, en ayant une volonté de réalisation, de fréquenter la cinémathèque puis d'écrire sur le cinéma pour mieux comprendre ce que j'aimais ou non et développer des pensées plus personnelles sur le cinéma... Sûrement que Côté et Asselin tiennent un discours semblable, mais ce n'est pas eux en particulier qui m'ont inspiré.

Panorama-cinéma : Dans la mesure où Nuages sur la ville est clairement l’oeuvre de quelqu’un qui a un grand bagage théorique, critique et cinéphile. On a quand même Jean-Pierre Lefebvre qui rentre dans un club vidéo, frappé de rencontrer des polonais qui méprennent Wajda ou Skolimowki pour un boulanger.

Simon Galiero : En fait ça m'est vraiment arrivé là où nous avons tourné la scène. C'est vrai que c'est peut-être cinéphile, mais au fond, c'est une préoccupation qui s'inscrit un peu dans le film et dans la vie de ce personnage. C'est la même chose lorsque dans notre entourage on entend dire « C'est qui Pierre Perrault? ». Pour nous ça demeure évident, mais ce ne l'est pas pour tous. Selon moi, cette préoccupation rentrait naturellement dans le propos du film qui est aussi un peu sur la transition et sur le sens de la culture. Mais surtout je trouvais ça amusant et tragique de faire interpréter cette scène par Jean Pierre Lefebvre, lui-même objet d'ignorance au Québec et qui se rend compte que Skolimowski subit peut-être le même sort de la part de ses compatriotes... Et dans cette scène je ne déplore absolument rien, je fais juste traduire un simple état de fait en essayant d'en rire. Après tout, pourquoi ces épiciers polonais connaîtraient-ils Skolimowski? Ils ont peut-être eu autre chose à foutre au cours de leur vie. Le seul personnage dont cette scène se moque gentiment et un peu cruellement, c'est donc celui de l'artiste incarné par Jean Pierre, obligé de se rendre compte que la pérennité des arts et des oeuvres est bien relative...

Panorama-cinéma : Et ce n'est pas non plus un hasard d'y voir Robert Morin et Jean-Pierre Lefevbre.

Simon Galiero : [Rires] C'est sûr que je suis coupable là-dessus! Mais tous mes courts-métrages ont été tournés ainsi. C'est-à-dire avec très peu de moyens et avec quelqu'un dans mon entourage à qui je demandais s'il voulait jouer un personnage qui s'inspirait à la fois de lui et qui était à la fois une création. Dans mes courts-métrages, c'était donc la même chose et même encore davantage car les personnages jouaient réellement leurs rôles alors que dans Nuages... c'est clairement détourné. Dans ce cas-ci je connaissais Jean Pierre et Robert et je me suis dit pourquoi pas? C'était naturel pour moi qui faisait un film fauché de leur demander d'y tenir un rôle, comme je l'ai fait avec mon ami Marcel Couture et d'autres. C'est une continuité et ça participe à la façon dont je fais mes films jusqu'à présent. C'est aussi deux cinéastes qui m'ont marqué et pour qui j'ai un énorme respect, mais ce n'est pas pour ça que j'ai voulu les mettre. Au contraire, si vous regardez bien le film, vous verrez que leurs personnages ne sont pas tellement épargnés, entre le fonctionnaire désabusé et le chômeur qui finit comme gardien de zoo.

Panorama-cinéma : Ce n'est pas tant un film qui parle d'une certaine crise du cinéma qu'un film qui fait état d'un fossé dans les débat de modernité et de postmodernité du monde.

Simon Galiero : Oui, exactement.


NUAGES SUR LA VILLE
de Simon Galiero

Panorama : Donc, qu'est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans cette démarche ambitieuse? Car c'est un film qui souhaite se démarquer du simple cinéma narratif, qui vise à établir un discours d'auteur.

Galiero :
Pour moi, l'important c'était de porter un regard sur le monde. Il y a aussi des films très narratifs qui arrivent, en filigrane, à poser un regard très lucide sur le monde. Je n'ai pas voulu porter un jugement ou faire un éditorial. Mon idée était plutôt que, lorsque le film se termine, que le spectateur soit laissé avec un sentiment de désarroi, caustique puis confus par plusieurs pistes qui sont lancées. J'ai travaillé la structure en fonction de ça. Donc, si quelqu'un regarde le film en cherchant la résolution d'un personnage principal qui évolue d'un point A à un point B, il ne trouvera rien. Par contre, il peut trouver éventuellement un certain sentiment qui s'accorde avec le monde contemporain et ses enjeux. L'idée était de partir d'une vision globale et d'essayer de mieux la cerner, le vrai personnage du film étant le monde dans lequel les protagonistes évoluent.

Panorama-cinéma :
D'abord comprendre le cinéma, ensuite le faire, c'est un parcours nécessaire pour ne pas refaire ce que l'on fait encore et toujours au Québec? Dans le sens que bien que la production québécoise a regagné le coeur du public, on est loin d'être sur une avenue bien originale.

Simon Galiero :
Un peu. Pour apprendre justement qu'il faut, avant d'inventer, apprendre à réinventer. Il y a beaucoup de choses qui ont été faites quand même. C'est donc de prendre conscience de se qui s'est et se fait encore puis d'établir des correspondances entre nos désirs, ce qui est possible de faire et ce qui a été fait.

Panorama-cinéma : Ce n'est bien sûr pas le même film, mais en regardant Nuages sur la ville
je pensais constamment à Un capitalisme sentimental. En bref, un film qui avait des visées intellectuelles, mais qui en même temps savait très bien s'amuser.

Simon Galiero :
Nuages sur la ville a été tourné en juillet 2008 et Un capitalisme sentimental est sorti l'automne suivant. Cependant, j'ai fini par voir le film d'Asselin et je l'ai beaucoup aimé même si, par exemple, le jeu des comédiens ne plaira pas à tous, ou bien des références à "L'homme sans qualités" de Musil feront peut-être que quelqu'un qui ne les a pas lu en rira moins. Mais moi je l'ai trouvé audacieux et j'ai aimé son film, mais je ne me sens pas si proche que ça de son univers fantaisiste. Pas en tant que cinéaste. Le rêve occupe une place importante dans mon travail mais pas du tout dans les mêmes termes qu'Asselin, d'autant que mes films sont quand même traversés par un réalisme assez fort. Cela dit des rapprochements avec Asselin et d'autres cinéastes sont toujours possibles, car je pense qu'un cinéaste n'échappe pas à son époque. Forcément, dans un film, on retrouve des correspondances, des affinités entre des cinéastes qui n'ont pas nécessairement vu leur travail mutuel. D'ailleurs, quand tu regardes l'histoire du cinéma par décennie, même des auteurs très forts et très singuliers, dès lors qu'ils sont contemporains, vont se recouper dans leurs préoccupations esthétiques ou dramaturgiques à un degré ou un autre.

Panorama-cinéma :
Sans trop vouloir tout réduire simplement, le film de Kim Nguyen, Truffe - pas seulement parce qu'il est noir et blanc - se glisse avec votre film et celui d'Asselin. Ces trois films sont un peu seuls dans leur coin avec ceux de Côté à crier de leur côté leur vision du monde (et c'est tant mieux!). En se recoupant par autant de ponts, ce sont des films qui signalent un état de conscience, une crise du sujet.

Simon Galiero :
C'est intéressant, surtout intéressant en parlant du cinéma en général. Des oeuvres de qualité dans le cinéma commercial, il y en a eu à une époque qui avaient la profondeur du cinéma d'auteur. On dirait que les cinéastes auteurs ont peu à peu abandonné l'idée du sujet. Lorsque tu regardes un film de Kubrick, on l'a étampé partout le sujet. Il est approfondi du point A au point Z et c'est très clair. Je pense qu'on a déserté ça... et je trouve ça un peu regrettable.

Panorama-cinéma :
Par peur de tomber dans le cinéma de genre?

Simon Galiero :
Je ne sais pas. Le cinéma québécois s'est aussi beaucoup professionnalisé et les films d'ici des dernières années démontrent une très bonne maîtrise technique ; ils savent tourner, ils savent faire des plans, mais peut-être qu'il sont cependant moins nourris par autre chose, ce sont des gens qui font des films sur le cinéma ou par le cinéma d'une certaine façon plutôt que de montrer réellement quelque chose.

Panorama-cinéma :
Et puis Perrault, Lefebvre et cette première génération ne viennent pas du cinéma. Nos cinéastes d'aujourd'hui sont formés dans des écoles.

Simon Galiero :
C'est très vrai mais il y a un retour, malgré tout, depuis quelque années, vers le cinéma québécois de fiction des débuts, quand il est entré dans la modernité. Il y a un désir de tourner dans la rue, sans attaches, à la façon de nos prédécesseurs. Ça ne garantit aucunement la qualité des oeuvres mais le système de production et de distribution qui s'est mis en place dans les années 80 a tellement délaissé peu à peu l'idée de création, que c'est plutôt sain de revenir à quelque chose qui soit davantage en prise avec nos préoccupations.

Panorama-cinéma :
Pour être un bon cinéaste est-ce qu'il faut ne pas avoir étudié le cinéma?

Simon Galiero : Moi c'est mon parcours, mais peut-être pas. J'ai appris beaucoup de choses des gens qui ont appris le cinéma sur des bancs d'école. Il ne faut juste pas attendre que tout soit parfait, il ne faut pas suivre la méthode Syd Field en espérant faire un bon film. L'idée, c'est de tout faire un peu en bum, de trouver notre singularité à nous, de tracer notre propre voie. Et d'éviter le mimétisme, les modes, les courants qui se suivent et se ressemblent, fuir les nouveaux écueils du cinéma d'auteur. Bref, chercher réellement le sens des choses... Sans dogme ni suivisme. Là, on pourra espérer dire autre chose.
informations additionnelles
Nuages sur la ville (critique de Mathieu Li-Goyette)

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Article publié le 2 décembre 2009.
 

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