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World Without End (1956)
Edward Bernds

Le genre frankenstein

Par Mathieu Li-Goyette
Tant par sa sympathique naïveté que par son indéniable savoir faire artisanal, la science-fiction des années 1950 regorge de séries B à redécouvrir, de petits films qui carburent aux concepts plutôt qu’à leur exécution ; n’ayant pas affaire à des scénarios prétextes conçus pour des personnages vedettes, l’on assiste plutôt à la création de personnages qui sont prétextes à des scénarios. Ces recyclages protéiformes usent du récit d’aventure comme liant et font feu de tout le bois patriotique et atomique qui leur tombe sous la main. La vraie peur de la Guerre froide s’immisce alors dans le cinéma par la série B (comme ailleurs par les « mauvais genres »), marquant aussi une transformation profonde dans l’esthétique léchée du classicisme hollywoodien.
 
À cet égard, World Without End est une curieuse tentative pour la Allied Artists Pictures de sortir des bas-fonds de la Poverty Row. « Premier film de science-fiction à être tourné en Cinemascope », dit l’affiche (et c’est faux), il est programmé en tête d’un programme double, le studio souhaitant le faire passer pour un film de catégorie A alors que le budget réel, lui, confine la mise en scène à des effets de peu de moyens que les plans larges ne font que souligner douloureusement. Chargé de mener à bien le subterfuge, Edward Bernds scénarise et réalise World Without End et cherche à tirer le mieux de son monde composé essentiellement de trois décors. Pour la petite histoire, Bernds est l’ex-preneur de son de Frank Capra, mais aussi l’ancien ingénieur son principal de la Columbia et réalisateur de nombreux courts-métrages (plus d’une soixantaine, principalement des Three Stooges) qui deviendra durant la décennie l’un des rares auteurs de la science-fiction américaine. Toujours à l’œuvre à la fois au scénario et à la mise en scène, sa longue carrière a fait de lui un vétéran de la technique, mettant la main à la pâte à toutes les différentes étapes de la production ; Bernds bichonne ses films de série B avec les moyens du bord, devant composer avec des budgets modestes qui le forcent à réutiliser d’anciennes séquences d’effets spéciaux tirées de films précédemment réalisés par le studio, tout en trouvant de nouveaux usages aux costumes et aux marionnettes des créatures monstrueuses qui peuplent les univers que ses explorateurs découvrent. L'économie est telle que partout dans World Without End l'on peut encore entendre les murmures des producteurs résonner dans les décors bancals et sommer Bernds de faire une œuvre majeure avec des matériaux mineurs.  
 
À la défense du studio, le scénario original de Bernds est aussi bricolé que son budget, composé de morceaux qui servent son efficacité narrative aux dépends de l’originalité tant attendue ; World Without End raconte le périple de quatre astronautes, les premiers humains à quitter l’orbite terrestre, que nous attrapons au détour de Mars alors qu’ils s’apprêtent à rentrer au bercail. Faute de chance, le moteur de leur fusée est beaucoup plus performant que prévu et leur retour se fera en dépassant le seuil de la vitesse de la lumière. S’écrasant sur ce qu’ils croient être une planète inconnue, l’équipe s’aperçoit rapidement qu’ils foulent la Terre de 2508 (c’est d’ailleurs le titre français du film, Année 2508). La désolation règne, des araignées immenses les encerclent et des mutants les assaillent. Prenant fuite dans un abri souterrain, ils découvrent une société humaine préservée et pacifique ayant élu domicile dans un réseau de constructions à la fine pointe de la technologie. De film d’aventure post-apocalytpique, World Without End se transforme ultimement en épisode de Star Trek un peu banal, l’efficacité du scénario étant rapidement dilué au contact de ces hommes du futur pour se complaire dans un humanisme à formule.
 
La reprise est symptomatique de la série B, elle qui cherche à décliner les grands succès populaires en reproductions à rabais. Or la science-fiction des années 1950 doit répondre à des obligations visuelles aigues, c’est-à-dire être en mesure de représenter visuellement des extra-terrestres, leurs biosphères, leurs astronefs, les trous noirs, les quatrièmes dimensions et parfois même les cinquièmes au risque de ne pas satisfaire les attentes des amateurs qui se bousculent aux portes et qui ne demandent qu’à rêver. Industrie oblige, la science-fiction devient un genre frankenstein – c'est même le grand intérêt qu'il convient de lui porter, le spectateur se faisant l'anatomiste de ses membres rameutés –, cherchant à inspirer un souffle de vie dans des structures usées à la corde (comme le film d’aventure, hérité notamment des romans d’Edgar Rice Burroughs). Les morceaux récoltés s’assemblent parfois maladroitement, World Without End cachant pour sa part difficilement ses sutures. La mode vestimentaire futuriste créé un décalage singulier avec cet archaïsme technologique qui n’ose pas imaginer le monde des écrans plus loin que celui de la télévision. Ces divers « blocages » divinatoires révèlent finalement moins la piètre qualité de la boule de cristal du scénariste qu’un intérêt particulier pour la destruction cataclysmique, les rayonnements invisibles et toxiques, suivant une logique d’avancée militaire et scientifique qui fait du futur à la fois le temps le plus sécuritaire et aseptisé de tous ainsi que celui où il est le moins probable que l’espèce humaine ait survécu.   
 
Pour se tirer d’affaire, Bernds ne semble avoir d'autre choix que de capitaliser sur le roman de H.G. Wells, The Time Machine, intégrant à l’idée d’un monde post-apocalyptique celui d’un peuple de mutants sauvages (ici « mutates ») et d’humains civilisés en perpétuel conflit. Alors que les uns rôdent à la surface et les autres sont prisonniers d’un abri souterrain (paradigme narratif qui aura notamment son influence sur la série de jeux vidéo Fallout), les quatre astronautes débarquent et cherchent à venir en aide aux derniers survivants de l’humanité. Leur plan : fabriquer un lance-roquette, effrayer les mutants à grand coup d’explosifs et fortifier une position à la surface qui permettra aux enfants à venir de meilleures chances de survie.
 
Les jeux de pouvoir politique rudimentaires permettent au moins à World Without End une belle leçon, car l’ennemi, dans un coup de théâtre, s’avérera être à l’intérieur de l’abri, dans cette communauté où le futurisme a nettoyé l'humanité de ses tentations, sans toutefois pouvoir en stopper l’avarice. Les quatre aventuriers (dont Rod Taylor, qui jouera plus tard le protagoniste égaré du Time Machine adapté par George Pal) luttent à la fois contre une humanité despotique et sédentaire et contre une autre barbare et nomade, plaçant la nôtre, ou du moins celle de 1956, en équilibre entre deux extrémités historiques que le cinéma de genre décline aisément en pré-humanité et en post-humanité, chacun avec leurs torts, leur violence originelle ou javellisée. Les quatre aventuriers provoquent la réunification des deux, déchirent ce rideau de fer futuriste, présenté comme un patchwork d'intolérance qui en fait une œuvre d’un intérêt certain. La science-fiction rapièce, ses personnages aussi, se faisant tous deux des médiateurs de genres et de conflits, comme si ses meilleurs jours ne pouvait être au fond que le fruit des incertitudes qui nous sont les plus contemporaines.
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Critique publiée le 16 juillet 2015.
 
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Panorama-cinéma Volume 3. Numéro 2.


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