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Entrevue avec Bertrand Tavernier (Partie 2)

Par Guilhem Caillard
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L’IMPULSIF

Deuxième partie de notre entrevue, dans laquelle le cinéaste évoque son « expérience électrique » de tournage en Louisiane. Invité du Festival de films francophones Cinemania de Montréal en 2007, Bertrand Tavernier était directement venu des États-Unis. Au passage de la douane canadienne, il avait confié avoir ressenti une véritable sensation de délivrance… De retour en France, s’en suit un nouveau projet pour lequel il s’engage avec fébrilité : se plonger dans la lecture de Madame de Lafayette.

Panorama-cinéma : Au palmarès de vos rencontres importantes, le cinéaste américain Alexander Payne (Election, About Schmidt, Sideways) vous a confié éviter les conflits lorsqu’il s’engage dans un projet, quels que soient les enjeux financiers. « On peut toujours arriver à obtenir ce que l’on veut, mais cela demande beaucoup d’efforts. Je n’ai peur de rien, je sais travailler dur, mais pas mettre mon énergie dans ce type de discussions. » (Amis Américains, p. 885) Vous reconnaissez-vous dans ses propos, surtout après le tournage éprouvant de Dans la brume électrique?

Bertrand Tavernier : Je perds mes moyens dans un conflit. Je m’énerve trop, je suis dépassé… Pour Dans la brume électrique, les conflits se sont moins manifestés au cours du  tournage que par la suite. Il y avait une atmosphère désagréable issue de certaines personnes, mais rien comparé aux difficultés rencontrées au montage. Là encore, il ne s’agit pas d’un conflit ouvert, mais plutôt l’impression de travailler avec des gens qui n’en avaient rien à foutre. Je ne les touchais pas - et c’est peut-être aussi la manière de m’y prendre : j’ai horreur de jouer au metteur en scène, de donner des ordres. Si je fais le maître d’école, je m’épuise, je commets des erreurs. Pour bien travailler, il me faut un état de confiance, aussi bien avec les artisans que les financiers. D’ailleurs, avant ce film, je ne m’étais jamais embrouillé avec les producteurs, si ce n’est une petite bataille avec Michelle de Broca pour Que la fête commence (1975), ce qui nous a d’ailleurs rapprochés. Je comprends Alexander Payne : je ne sais pas gérer les problèmes d’égo des acteurs, les disputes, peut-être parce que je suis trop gentil. Dans la brume électrique est la seule fois de ma vie où j’ai atteint ce degré de désespoir dû à la mauvaise ambiance d’équipe et les conflits avec les producteurs, dont Michael Fitzgerald. Tous les jours, j’attendais la soirée pour retrouver quelques copains dans un bar de la Nouvelle Orléans et ne plus avoir à travailler. C’était lourd à porter. Tout a changé quand je suis rentré à Paris et que j’ai travaillé avec le monteur français : j’ai obtenu le matériel nécessaire rapidement, j’ai pu enfin coller toutes mes idées sans avoir à me justifier sans cesse. Le producteur américain ne renvoyait jamais rien, refusait mes idées.

Panorama-cinéma : Pourtant, avant de commencer le tournage, vous étiez bien conscient de la situation des petits indépendants aux États-Unis, de la difficulté du système, en particulier pour ce genre de productions…

Bertrand Tavernier : Oui, mais je pense que ces petits indépendants ont l’habitude de travailler avec des techniciens et des producteurs qu’ils connaissent depuis longtemps. Dans mon cas, j’étais une pièce rapportée. Et ce n’est pas forcément une question de nationalité ou de système : nous n’étions que deux français sur le tournage, et je me suis très bien entendu avec certains américains, comme la décoratrice [Merideth Boswell]. J’ai partagé avec Chris Squires, le cadreur, une belle communion, c’est pourquoi je l’ai repris pour le tournage de La Princesse de Montpensier.


Dave Robicheaux mène son enquête (Dans la brume électrique)

Panorama-cinéma : Au sujet de cet autre film que vous avez tourné à votre retour en Europe, vous parlez d’un « bonheur absolu »…

Bertrand Tavernier : Généralement, les tournages de mes films sont heureux : Laissez-passer [2002] et Holy Lola [2004] ont été mes expériences récentes les plus positives, même si j’ai pu avoir des accès de doute, des moments d’égarement et d’impatience. Peut-être que la difficile expérience américaine de Dans la brume électrique m’a donné plus de force pour revenir en France, tourner la page, et ouvrir celle d’un nouveau projet ambitieux : adapter Madame de Lafayette.

Panorama-cinéma : Certains vous ont alors dit « impulsif », et ce dès que vous avez commencé à vous intéresser au scénario de La Princesse de Montpensier. Les premières images du film témoignent de ce dynamisme, lorsque la caméra survole un champ de bataille dans de grandes élancées.

Bertrand Tavernier : Je devais être impulsif. Il y avait tellement de défis et je n’avais pas un budget énorme qu’il fallait assumer sans faire de concession. Lorsque j’ai montré le film aux américains du festival de Telluride [Colorado], personne ne voulait y croire. Je suis parvenu à transformer le budget comme s’il avait été trois fois plus important en un temps de tournage réduit. La bataille d’ouverture, par exemple, une scène complexe, a été tournée en un temps record. Nous étions efficaces parce que nous étions tous enthousiastes. J’avais affaire à des techniciens et des acteurs passionnés : j’ai pu de nouveau travailler dans la joie. Rien de comparable avec ce qui s’était passé pendant le montage américain de Dans la brume électrique, fait unique dans ma carrière où je n’avais pas envie de travailler; j’étais lessivé, sans idées. J’avais l’impression de ne servir à rien. Et pourtant, Dieu sait si j’aimais Burke, et Tommy Lee Jones avec qui il n’est pas facile de travailler, mais qui amène tellement de choses : je me suis souvent surpris à le remercier au montage en réalisant ce qu’il était parvenu à offrir à son jeu.

Pour Dans la brume électrique, j’ai tenu le coup et suis parvenu à faire ce que je voulais, à part pour le montage d’exploitation américaine, mais à l’opposé de La princesse de Montpensier j’étais entouré de personnes qui questionnaient constamment mes choix. Je voulais faire des plans longs et posés : mon monteur s’y opposait. Je travaillais avec peu de matériel de couverture : ce que vous voyez, c’est à plus de 90% ce que j’ai tourné, comme j’ai toujours l’habitude de le faire, et les Américains détestaient ça. J’ai souvent heurté le mécontentement du producteur qui me forçait à faire des inserts. Je privilégiais le mouvement général d’une scène, sa dynamique. Par exemple, mon monteur voulait couper un plan sur le personnage de Tommy qui travaille dans son restaurant par un autre plan d'un panneau indiquant que Dave Robicheaux est propriétaire du bake shop; or, si nous voyons Tommy Lee Jones en train de travailler dans son lieu, c’est parce qu’il en est propriétaire. De plus, c’est un acteur qui assume la possession des choses! J’étais désarmé de voir à quel point les spectateurs sont pris pour des idiots. Un autre exemple: j’avais tourné plusieurs plans dans lesquels la caméra faisait un travelling avant sur une voiture qui roule. Le monteur affirmait qu’ils étaient à proscrire parce que le public allait se demander par qui le véhicule était suivi. La justification d’une voiture filmée par l’arrière sans qu’il n’y ait de filature, c’est simplement parce que c’est un beau mouvement! J’ai vu des centaines de films travaillant sur ce motif.

Panorama-cinéma : Somewhere de Sofia Coppola en regorge...

Bertrand Tavernier : Absolument. C’est d’ailleurs un film qui paraît intéressant alors qu’il a tout pour ne pas l’être. Je déteste ce genre de sujets, mais j’ai été touché parce que Coppola développe une manière incroyablement forte de filmer le vide avec beaucoup d’émotion. Un film tel que celui-ci est très peu vu aux États-Unis. Vous ne pouvez rien contre ceux qui cherchent à tout expliquer, tout justifier par l’image et le montage. En somme, vous n’avez pas d’arguments contre la peur. Pour La Princesse de Montpensier, il n’y avait rien de tout cela : j’avais mes propres peurs. Mais, en même temps, je me devais de les surpasser. Face aux difficultés, je devais avancer, trouver des solutions, en me disant que nous ne pouvions pas faire des masses de prises, car il fallait tourner très vite. C’est de cette façon que nous avons décidé de faire la bataille d’ouverture sans répétition. Ce qui semblait impossible s’est avéré être une grande réussite. Nous avons arraché des scènes de ce sentiment d’exaltation sans faire aucun compromis en ce qui concerne la qualité des plans ou le scénario.


Autre film, nouvelle époque : le XVIe siècle de Marie de Montpensier (Mélanie Thierry)

Panorama-cinéma : Le scénario, justement, est tiré de Madame de Lafayette, qui occupe une place importante dans la littérature française. Qu’est-ce qui vous marque dans son écriture?

Bertrand Tavernier : C’est un style formidable, d’une concision et d’une pureté extraordinaires. Et cela, dès la première phrase de la nouvelle : « Pendant que la guerre civile déchirait la France sous le règne de Charles IX, l’amour ne laissait pas de trouver sa place parmi tant de désordres, et d’en causer beaucoup dans son empire ». Magnifique! C’est beau de voir comment en une seule ligne elle parvient à situer une époque. Face à une introduction telle que celle-ci, il faut reprendre le sens des mots tels que perçus par les lecteurs d’alors. De Lafayette écrit au XVIIe siècle et situe son histoire à la fin du siècle précédent, ravagé par les conflits religieux entre parti catholique et huguenots. Le sens du mot « désordre » dans cette introduction n’a rien à voir avec celui d’une chambre mal rangée : c’est un terme très violent, étant donné le contexte civil dans lequel il est employé. « Désordre », c’est l’anarchie, la haine à l’état brut. Il en va de même pour le terme « déchirer ». Et au milieu de sa phrase, De Lafayette place « amour » : elle donne à l’amour la même violence qu’à cette guerre civile.

Pour mon film, je voulais cependant m’écarter du côté moralisateur de son écriture. Je crois que l’on peut dire que Madame de Lafayette a toujours fait des oeuvres pour avertir les jeunes filles des dangers de l’amour qui, selon elle, est néfaste. J’ai voulu gommer cet aspect. C’est pourquoi je n’ai pas fait mourir la Princesse comme en clôture de la nouvelle, dans une dernière phrase qui devient une punition. Pour moi, il ne fallait pas la punir : en fin de parcours, après avoir tout perdu, la Princesse de Montpensier est une femme qui se trouve face à son destin, désormais libre de toute contrainte, comme dans Madame de… [Max Ophüls, 1953]. La princesse est une femme blessée, meurtrie, mais fière, car elle n’a pas capitulé. J’ai replacé des moments de sexe là où ils avaient été autocensurés par Madame de Lafayette. Dans son écriture, il y a un côté non pas désincarné - puisque les passions sont là -, mais effacé sur certains aspects, que j’ai voulu remontrer. C’est l’historien Didier Le Fur qui m’a apporté maintes clés d’interprétation et a commencé par me dire : « n’oubliez pas que Madame de Layette écrit pendant une période très puritaine sur un siècle qui n’est pas puritain. » Elle anesthésie ce XVIe siècle parce qu’elle écrit au moment où l’on met des feuilles de vigne sur les statues.
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Article publié le 21 février 2011.
 

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