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Entrevue avec André Forcier : 1ère partie

Par Olivier Lamothe et Mathieu Li-Goyette
Partie 1  |  Partie 2



:: Chroniques labradoriennes (André Forcier, 1967)

Quelques jours après le début d'une rétrospective complète qui lui a été consacré à la Cinémathèque québécoise, André Forcier nous accueille dans sa maison de Coteau Rouge. Café à la main, on sonne. Forcier ouvre, content de nous voir, et nous invite à prendre place dans son salon. Six heures plus tard, nous en sortons, le ventre plein, la tête pleine. L'homme est à l'image de ses films : généreux, éparpillé, survolté, passionné. Voici la première partie de notre entretien où nous cherchons à comprendre qui est André Forcier (ou Marc-André, comme ses amis l'appellent).    

Panorama-cinéma : Le titre de votre premier long-métrage — Le retour de l'Immaculée Conception —, puis l'homme qui tombe de la lune dans Au clair de la Lune pointent tous deux vers le Ciel. Quel était votre rapport à la religion dans votre jeunesse?

André Forcier : J'ai déserté la messe obligatoire à l'âge de 15 ans, mais ça n'a pas été plus évident qu'il faut parce que j'ai été élevé par une famille catholique plutôt ordinaire. J'ai 66 ans aujourd'hui et c'était une autre époque, un autre temps que celui d'être Québécois dans les années 60, d'aller chez Eaton et de se faire traiter de frog. Les gens ne se rendent pas compte de tous les changements que nous avons vécus.

Panorama-cinéma : Est-ce que vos parents étaient en colère contre vous?

André Forcier : Ça n'était pas si dramatique, car il y avait déjà une mouvance qui disait qu'à cet âge, on délaissait un petit peu l'Église.

Panorama-cinéma : Et étiez-vous croyant? L'êtes-vous toujours?

André Forcier : Il y a deux sortes de gens qui m'énervent: les croyants et les athées. Je suis agnostique. Je suis sensible au message du Christ, mais ça s'arrête là pour le moment...

Panorama-cinéma : Commençons donc par le commencement.

André Forcier : Je suis né en 1947. Jusqu'à l'âge de quatre ans, j'ai grandi dans Villeray, sur la rue Henri Julien au coin Liège et mes parents ont ensuite déménagé à Greenfield Park — qui était à 92% anglais à l'époque. Nous étions minoritaires et ce 8% de la population partageait une petite école catholique avec les Irlandais du coin. On devait leur parler anglais, mais on n'avait pas tellement de problèmes avec eux. Même si on se battait parfois dans la cour d'école, à l'extérieur, c'est les loyalistes qui nous tendaient des guets-apens. Les Irlandais et les Canadiens français étaient alors dans le même panier...

Il fallait aussi parler anglais entre nous lorsqu'on allait au Kips General Store pour acheter des chips à 1 cenne. Ils pensaient qu'on parlait comme eux autres, donc ça se passait bien. J'ai un chum, un photographe à Joliette que je ne vois pas assez souvent à mon goût, un ami d'enfance qui, à chaque fois que je l'appelle, me salue d'abord en anglais et on jase un peu comme ça avant de switcher au français. C'est plus fort que nous... Tout ça pour dire qu'à Greenfield Park, ça jouait rough.

Panorama-cinéma : Et quelles étaient vos sources d'imaginaire? La télé? La radio? Les romans?

André Forcier : Je ne suis pas un artiste moi. Je suis arrivé au cinéma d'une bizarre de façon... J'avais bousculé un prof dans les cases à l'Externat de Longueuil — un prof de français et de latin —, qui avait décidé de m'enlever 15% sur ma dernière copie pour la calligraphie. J'ai été suspendu du collège pendant une semaine et on m'a enlevé le choix d'option en versification. Je voulais faire du grec pour ensuite aller en droit criminel... En fin de compte, on m'a imposé un cours d'arts plastiques et un de cinéma expérimental! C'était un jeune professeur, toujours vivant d'ailleurs, qui avait mis sur pied un des premiers cours de cinéma en Amérique. Je me souviens m'être débattu avec le directeur du collège parce que je ne voulais pas être avec les «tapettes» d'arts plastiques; ils n'étaient vraiment pas des «tapettes», mais comprenez qu'à l'époque, l'art plastique c'était le boutte du boutte pour moi! Et tout ce que je connaissais du cinéma venait d'une émission à la télévision qui s'appelait Images en tête où ils passaient du 8mm — on ne voyait rien, ça ne m'intéressait pas.

Quant à la littérature, je suis dyspraxique. J'ai un problème de motricité fine qui augmente avec l'âge. J'étais donc un lecteur très distrait et j'ai fait mes examens en lisant les résumés des oeuvres.... Je ne lis pas beaucoup — je me suis toujours fié sur moi-même. J'ai toujours eu l'impression qu'il fallait voir des films pour apprendre à écrire pour le cinéma. Adapter des romans, ce n'est pas pour moi.

Panorama-cinéma : Et pourtant, beaucoup de vos films feraient aussi de bons romans.

André Forcier : (rires) On m'a déjà dit ça! On m'a aussi dit que ça ferait de bonnes séries télévisées.




:: Le retour de l'Immaculée Conception (André Forcier, 1971)


Panorama-cinéma : Vous n'alliez donc pas au cinéma?

André Forcier : J'y allais, mais pour voir Le Gendarme de Saint-Tropez. J'ai finalement eu un choc en voyant Les Raquetteurs le soir du Jour de l'An en 1960. J'étais chez mon grand-père Forcier sur la rue Dufresne à Montréal et, avec mon père, nous étions complètement fascinés par le film. C'est une oeuvre admirable, plus vraie que vraie, qui n'a d'ailleurs pas été faite avec une Nagra synchrone, mais avec un Mehac. C'est Marcel Carrière qui faisait le son et Gilles Groulx a dû tout synchroniser à la mitaine! Du vrai cinéma direct, avant même que Stefan Kudelski invente l'appareil portatif — le Nagra III — qui a servi l'ONF dès 1958.

Panorama-cinéma : On entend souvent comme vous vous êtes fait punir au collège, mais ces premières rencontres avec le cinéma, on n'en sait que très peu.

André Forcier : C'est que je n'en parle pas souvent. L'autre film qui m'a marqué alors que j'étais assez jeune, c'est Pickpocket de Robert Bresson. Mon père était sergent-détective à l'escouade des tire-laines — les voleurs — et il m'avait dit, en sortant de la salle, que ça c'est un gars qui sait de quoi il parle. Mon père était capable de nous prendre notre porte-monnaie sans qu'on s'en rende compte. Il était aussi habile qu'eux. Même dans le Carroll Garden, à New York, lorsqu'il y a eu une vague de pickpockets vers la fin des années 50, ils avaient appelé mon père pour qu'on déménage aux États. Le poste de police de New York voulait tripler son salaire, payer le lycée français pour les enfants... Et 'pa n'avait pas voulu.

Sinon, à part Les Raquetteurs, j'ai été énormément marqué par le premier film de Truffaut, Les 400 coups, parce que ses personnages étaient plus vrais que nature. Vigo a aussi été un choc pour moi... Puis Renoir avec Le crime de monsieur Lange, La règle du jeu, De Sica pour Miracle à Milan. Quant à Fellini, bien qu'on dise que je suis le Fellini du Québec — ce qui n'est pas vrai —, j'ai bien aimé La Strada.

Panorama-cinéma : C'est vrai que la scène finale de Miracle à Milan où les paysans s'envolent sur des balais pourrait se retrouver dans un de vos films.

André Forcier : J'aimerais avoir plus de moyens pour faire ce genre de scènes.

Panorama-cinéma : Et tant qu'à dire que vous êtes le Fellini du Québec, vous pourriez aussi en être le Pasolini.

André Forcier : On peut tout dire. C'est quelque chose qui a toujours été à la mode au Québec. C'est Pierre Falardeau qui disait qu'à force de dire que j'étais le Fellini d'ici et que Gilles Groulx était le Godard québécois, on prouvait seulement que nous n'étions que des colonisés.




:: Night Cap (André Forcier, 1974)


Panorama-cinéma : Mais revenons-en à votre adolescence si vous le voulez bien.

André Forcier : (rires) Oui, on s'écarte... Je me suis mis à m'intéresser sérieusement au cinéma quand j'ai eu la note maximale en versification pour une critique de Terre sans pain de Buñuel. Le recteur du collège était venu me voir, me disant qu'il ne fallait pas que je me prenne pour un autre, même si ça faisait douze ans que personne n'avait eu le maximum des points pour un travail de création littéraire, ajoutant que Pierre Vallières, l'auteur de Nègres blancs d'Amérique, lui, était un véritable génie et que j'avais encore des croûtes à manger. Je regardais aussi des films populaires à la télévision, comme Ben-Hur (qui m'avait beaucoup ennuyé) et une émission qui s'appelait Cinéfeuilleton sur Radio-Canada, vers 19h30, qui nous passait des films morcelés en plusieurs parties. Ça prenait deux semaines pour voir un long-métrage!

Je n'étais pas un gars qui faisait de la poésie, je n'étais pas attiré par la création littéraire malgré ma bonne note... Les étudiants de cinéma qui avaient lu mon papier avaient tellement aimé ça qu'ils m'ont demandé d'écrire des nouvelles et des poèmes pour la revue étudiante du collège. Je suis devenu chum avec ces gars-là et j'ai fini par être cinéphile, même si, au fond, je rêvais encore au droit criminel.

Panorama-cinéma: Vous vous orientiez toujours vers le droit?

André Forcier : Certainement. J'étais un rat de cours, j'amenais mes amis voir plaider des avocats comme Morneau, Daoust, Girouard. Je tripais sur les contre-interrogatoires... L'idée de faire du cinéma un métier m'est venue en côtoyant la cinémathèque alors située à l'Université McGill. En parallèle, pendant que je me tenais avec la gang de cinéma, notre professeur, un franciscain, nous avait proposé un deal : réaliser un film sur un grand thème humain au lieu de suivre les cours. Ç'a donné La mort vue par... que j'ai fait avec cinq autres gars. Le film a gagné le premier prix à Images en tête et Gilles Carle était sur le jury. Il s'apprêtait à tourner Le viol d'une jeune fille douce et, dans la foulée, il nous a dit que c'était dommage que le film n'eût pas été tourné en 16mm, parce qu'il l'aurait jumelé avec son prochain film. Malheureusement, le film est disparu : l'un des auteurs, Jacques Chenail, a suivi les conseils de Carle qui lui avait dit d'envoyer le film à Radio France. Il a envoyé le master et nous l'avons perdu. J'avais 17 ans.

Gilles nous a dit: «J'ai pas d'argent pour vous, pas de cold cash, mais je suis actionnaire minoritaire d'Onyx Films et je peux vous donner accès à de l'équipement de montage et de caméra.» Avec François Guay, qui était alors assistant-caméraman pour Onyx durant les fins de semaine, j'ai fait Chroniques labradoriennes et le film a été sélectionné pour représenter le Canada au Pavillon de la jeunesse à l'Expo 67. Je n’avais même pas l'âge de boire! Même le jour de mes 21 ans, avec une carte officielle, je n'ai pas pu rentrer dans une taverne de mon coin tellement j'avais l'air jeune. C'est d'ailleurs la même taverne où j'ai tourné Night Cap des années plus tard — un film vraiment trash sur le Longueuil des années 70.

Panorama-cinéma : Parlant de vos films, étiez-vous intimidé de commencer à réaliser si rapidement?

André Forcier : J'ai eu peur quand j'ai vu la grosse caméra Auricon arriver! Une grosse boîte pour tourner en 16mm. J'avais écrit le film en nuit et nous utilisions de l'Ektachrome dans le sous-sol du Cordeau Business College qui appartenait à la grand-mère de François. Vers le début du mois d'avril, on a pu emprunter la caméra de Michel Brault — une Beaulieu à crinque qui faisait des plans de 25 secondes — pour tourner des shots en noir et blanc et monter le tout avec une petite voix hors champ et Chroniques labradorienne en est sorti. C'est ensuite devenu un petit cursed film, un objet de curiosité que le monde s'arrachait. J'avais une seule copie et elle s'est promenée de l'ONF à la Cinémathèque et un peu partout.

Panorama-cinéma : Vous rappelez-vous votre première rencontre avec votre co-scénariste Jacques Marcotte?

André Forcier : Il était au collège avec moi et j'ai eu besoin de lui sur Le retour de l'Immaculée Conception; je trouvais qu'il arrondissait bien les dialogues et je me disais qu'on devait écrire ensemble Bar Salon. L'idée était bien simple : j'avais une blonde qui se tenait dans un bar qui allait fermer. Je me disais que c'était dramatique, un bar qui ferme. Je pouvais mettre du monde un peu paumé autour du bar qui devait rester ouvert jusqu'au mariage de sa fille pour y faire ses noces. C'est devenu le fil conducteur de l'intrigue.




:: L'eau chaude, l'eau frette (André Forcier, 1976)


Panorama-cinéma : À l'écriture, comment construisez-vous vos personnages? Ils sont tellement particuliers, tellement loufoques tout en étant des archétypes grossis de la société québécoise. Comment leur donnez-vous autant de caractère sans non plus entrer dans leur psychologie?

André Forcier : C'est très spontané.

André Forcier : Sur L'eau chaude, l'eau frette, par exemple, j'ai choisi des thèmes qui étaient prêts de mon quotidien. J'ai vécu dans Sainte-Cunégonde, du côté est de Saint-Henri et je me tenais au bar salon au coin de Dominion et Duvernay. Il y avait plein de shylocks — des usuriers — dans le coin. À moment donné, je rencontre un gars que je connais, assez magané. Il m'explique qu'il n'a pas payé Jean-Claude à temps et qu'il s'est fait taper. Jean-Claude était à côté de nous, il nous a payé une bière. C'était un gars cool : il te casse la gueule, mais ça fait partie de la game. Je me suis dit que c'était une bonne métaphore pour un film, des exploités qui fêtent leurs exploiteurs. À partir de cet angle, on pouvait tout se permettre.

Panorama-cinéma : Vos acteurs — Guy L'Écuyer, Louise Gagnon, Marcel Fournier — se sont progressivement greffés à vous, comme une troupe de comédiens. Pensiez-vous que les gens s'associeraient autant à votre univers? Que cette répétition renforcerait votre style?

André Forcier : Je ne suis pas le seul réalisateur à être fidèle à des acteurs et j'ai toujours cherché à renouveler mon bassin de comédiens, même si certains rôles ont été écrits pour certains comédiens en particulier.

Panorama-cinéma : Céline Bonnier par exemple. Ou Gaston Lepage.

André Forcier : Exact. Les deux seront d'ailleurs dans mon prochain film.

Panorama-cinéma : Quand vous commencez à travailler sur un nouveau scénario, est-ce d'abord le personnage qui vous vient en tête ou l'histoire?

André Forcier : C'est l'atmosphère qui me vient en tête. J'accumule ensuite des idées de personnages, des bribes d'histoire, un peu comme un romancier. Je vais à la pêche aux idées. La genèse de Bar Salon et de L'eau chaude l'eau frette est claire, déterminée. La genèse de mon prochain film, elle, est plus complexe. Je venais d'avoir une bourse d'écriture après la sortie de Coteau Rouge. J'en ai profité pour utiliser un petit élément que j'ai toujours eu en réserve : l'histoire de mon père entré dans la police parce qu'il avait fait chanter le maire de Montréal, lui et quinze autres taupins.

Mon père était fonctionnaire à la ville de Montréal et il suivait des cours à l'Université de Montréal en Sciences économiques et politiques par les soirs — il n'avait qu'une douzième année et c'était les seuls cours ouverts aux gens qui n'avaient pas de cours classique. Il ne voulait pas aller à la guerre et montait rapidement dans la hiérarchie des fonctionnaires municipaux. Un jour, il a mis la main sur un document secret entre Montréal, Toronto et Vancouver sur une entente entre les villes les plus importantes du Canada, à savoir que chacune de ces municipalités pouvait puiser dans les soldats mobilisés — ceux qui s'entraînaient le samedi, ceux qui ne voulaient pas être conscrits — pour remplir les rangs du service de police. Il a ramassé quatorze autres gars et ils sont allés voir le maire en le menaçant de livrer ce document aux médias... Et c'est pourquoi, au début des années 40, la ville de Montréal a engagé discrètement un tout nouveau contingent de policiers.

C'est un peu l'anecdote en creux de mon prochain film, sauf qu'il sera un photographe aux archives et non plus policier... Mais parlons d'autre chose, il faudrait que je vous fasse lire le scénario.

Panorama-cinéma : Et parlant d'atmosphère, quand est-ce que vous sentez que vous avez mis le doigt sur l'atmosphère, sur la direction que vous attendez?

André Forcier : Quand tout commence à fusionner, à prendre sa place naturellement. Je ne serais pas capable de faire un film sur les enfants-soldats en Afrique ou sur un Arabe qui vient enseigner le français au Québec. Je ne serais pas capable... Je trouve ça trop cute... Même si j'ai bien aimé le film de Falardeau. 

Et je m'excuse, mais un film comme Incendies, j'ai regardé ça et j'ai trouvé ça plate à mourir. Je trouve que c'est de la grosse frime, de la grosse mode où on fait des histoires «internationales». C'est sûr que ça doit marcher aux subventions.

Panorama-cinéma : On est d'accord... Diriez-vous que vous faites des films résolument locaux?

André Forcier : Pas résolument. Dans le cas de Coteau Rouge, on peut dire que oui — c'est loin d'être mon meilleur film.

Panorama-cinéma : Et quel est votre meilleur?

André Forcier : Le vent du Wyoming et Je me souviens.




:: Au clair de la Lune (André Forcier, 1983)


Panorama-cinéma : Vous qui n'avez pas commencé à l'ONF, à une époque où la production à l'extérieur de ses murs était si laborieuse, avez-vous tenté de rejoindre l'Office? Pourquoi ne pas être resté après Night Cap?

André Forcier : Parce que je n'ai pas été engagé comme permanent. Après Night Cap, je suis allé tourner Au Claire de la Lune et, même si nous n'avions aucune dette, nous n'avions pas une cenne pour le finir. N'oubliez pas que le film a été tourné en 1979-1980 et a pris trois années à terminer. Guy L'Écuyer a fait une crise cardiaque pendant le tournage et les assureurs n'ont jamais voulu le payer parce qu'ils prétendaient que c'était dû à son alcoolisme. Michel Côté, lui, a eu une grippe pendant deux semaines qui nous a empêchés de tourner. Nous avions filmé 90% des scènes, mais pour monter ça en un film compréhensible, on a dû changer la chronologie du film. J'ai ajouté le flashback du début, même si je n'aime pas cette technique. J'en avais parlé à Gilles Carle et il m'avait rassuré en disant que les meilleurs flashbacks étaient faits par ceux qui ne les aiment pas. Il avait le don de m'arranger ça, Gilles. (rires)

On est rentré à l'ONF et quand ils ont vu le premier montage d'Au clair de la Lune et le directeur de la production française a dit que c'était un film magnifique et qu'il n'avait aucun problème à ce que je devienne permanent — c'était à l'époque où l'Office faisait encore de la fiction. Il a dit qu'il allait coproduire le film, investir les services techniques, etc. Et là il y a eu différents baroufs des maisons de service montréalais et des réalisateurs de l'ONF qui ne voulaient pas qu'un film initié au privé soit terminé chez une institution publique. Francis Mankiewicz en tête et les autres cinéastes trouvaient la manoeuvre indécente. C'est donc dans cette jungle que j'ai découvert la solidarité entre réalisateurs.

Finalement, le nouveau président de la SGCQ (Société générale du cinéma du Québec, l'ancienne SODEC) est venu voir le film et a dit qu'il était beau et qu'il méritait d'être terminé. L'ONF a réitéré son appui et le film a pu sortir en salle au bout de trois années d'arrêt. C'était très difficile pour moi, parce que de semaine en semaine, je pensais que nous allions trouver notre financement et que nous allions pouvoir finir le montage, mais une peccadille venait tout faire s'écrouler.

Panorama-cinéma : C'est une triste querelle...

André Forcier : Les réalisateurs de l'ONF étaient jaloux de leur chasse gardée, puis les réalisateurs du privé trouvaient que ceux de l'ONF étaient privilégiés. C'était une espèce de chicane qui n'aurait aucune allure aujourd'hui.

Panorama-cinéma : L'ARRQ (Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec) n'aurait pas pu se mêler à cette histoire, question d'assurer une coopération entre les cinéastes?

André Forcier : Même des réalisateurs dans l'ARRQ trouvaient ça indécent que le film soit terminé au public. Que pouvait-il bien y avoir d'indécent? Je n'ai jamais compris...


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Photos : Collection de la Cinémathèque québécoise | Transcription : Mathieu Li-Goyette
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Article publié le 5 novembre 2013.
 

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