VOL. 5 NO. 21-22
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Star Trek: Into Darkness (2013)
J.J. Abrams

Comme une fusée

Par Mathieu Li-Goyette
Comme une fusée, le nouveau Star Trek de J.J. Abrams décolle du sol et s'envole. Pas d'anicroches, pas d'ajustements dans le système des propulseurs ou des réacteurs : tout est rodé, prend son temps à se mettre en place pendant que le décompte du blockbuster de l'été se fait entendre. 3, 2, 1, mise à feu, nous voilà replongés dans Star Trek, univers ringard à souhait, donné en pâture à une nouvelle génération qui se l'est approprié avec le surprenant remake de 2009. Depuis, c'est la grande communion entre les Trekkies et les spectateurs du dimanche. Sous l'oeil bienveillant d'Abrams, geeks et normaux en tout genre se réunissent, les uns apportant à la franchise cette histoire stratifiée, complexe et fascinante, les autres tirant la saga vers une contemporanéité appréciée, plus près de nos préoccupations et des modes du XXIe siècle. Voyage intersidéral à l'heure de l'Amérique post-11 septembre (le film est même dédié aux vétérans des guerres américaines contre le terrorisme), cette nouvelle mouture d'astronef est plus ambitieuse que la première. Les cadrans sont calibrés, la carte stellaire bien tracée et la facilité avec laquelle le deuxième opus prend son envol à son tour pourrait même désarçonner les plus sceptiques.

C'est donc sur une planète jaune et rouge que l'on retrouve l'équipage de Kirk (Chris Pine), empêtré dans une situation qui rappelle celles qu'affrontaient les protagonistes de la série originale dans les années 60. Un peuple primitif (peint de blanc pour masquer un quelconque héritage colonialiste) poursuit McCoy (Karl Urban) et le capitaine. Pendant ce temps, le premier officier Spock (Zachary Quinto) répare un volcan en éruption en le frigorifiant. Au risque de se révéler aux indigènes, le capitaine révèle plutôt son vaisseau et sauve in extremis son ami vulcain. Les directives ont été ignorées, Kirk a opposé son héroïsme altruiste au pragmatisme bureaucratique et « logique » de l'homme au sang vert. Tout Into Darkness, à l'instar de son prédécesseur qui avait comme ambition de redéfinir ces personnages archétypaux pour une nouvelle génération, développe les caractéristiques psychologiques de son équipe. Cette « plongée dans la noirceur », c'est d'abord la plongée dans la psyché, puis dans le doute, car contrairement à la fédération idéaliste dont faisait état la série auparavant, cette organisation des planètes unies souffre d'une gangrène militariste qui a l'ambition de faire écho aux plans impérialistes de l'Amérique antiterroriste.

La menace du film n'est ni une autre fusée ni même un oiseau, mais bien un surhomme, un dénommé John Harrison (Benedict Cumberbatch) dédié au sauvetage de son équipage de 72 hommes et femmes « augmentés » par des expériences menées il y a plus de trois siècles. Condamnée à errer dans l'espace, congelée à bord d'un vaisseau à la dérive, cette famille terroriste voit son chef ramené à la vie par un amiral ambitieux (Peter Weller) qui désire profiter de cette intelligence avancée pour mettre au point de toutes nouvelles armes en prévision d'une guerre avec les Klingons. Abrams et le trio de scénariste formé de Roberto Orci, Alex Kurtzman et Damon Lindelof passent au mortier et pilon les éléments les plus emblématiques de la première série tout comme de l'excellent Wrath of Khan (Nicholas Meyer, 1982) en inversant les rôles de nombreux personnages tout en navigant habilement entre la réminiscence geek et l'exploration d'horizons jusqu'ici inédits.

Into Darkness jouit donc d'une certaine cohérence poétique avec l'univers auquel il rend hommage, non seulement parce qu'il prend en compte l'idéologie humaniste de Gene Rodenberry (que le premier film, probablement faute de temps, n'avait qu'exploré en surface), mais aussi les éléments fondamentaux de la « structure Star Trek » qui la distingue de Star Wars, Battlestar Galactica, 2001: A Space Odyssey et autres fantaisies spatiales. La curiosité de l'homme domine, la mise en valeur de l'amitié est générateur des moments de complicité qui font rougir, la majesté de l'Enterprise est de l'ordre des caravelles qui découvrirent l'Amérique, pas des F-18 qui bombardèrent l'Irak. Du « I am and shall always be your friend » du premier volet aux cris de vengeance les plus désespérés du second, la dimension humaine, souvent comique et parfois romantique (avec une sympathique Alice Eve dans le rôle du docteur Markus) est garante de la véritable force dramatique qui sommeille dans le coeur du vaisseau. Cette tension est incessamment prête à exploser, à retentir à travers chacun des membres de cet équipage qui, en peu de mots et sans même le recours à une série télévisée, a été caractérisé sans effort.

Malgré quelques égarements du scénario, le cap est maintenu et persévère à nous faire remettre en question l'institution. Après The Dark Knight Rises et Skyfall, la critique de l'establishment se poursuit, gravitant autour des mêmes sujets, de la même critique consensuelle du « capitalisme sauvage » et du « néo-libéralisme sans âme », des thématiques passe-partout, des modes du cinéma hollywoodien qu'Abrams a su compacter et miniaturiser dans une succession de revirements de situation fort divertissants et toujours à point. En ressort une allégorie spectaculaire d'une époque trouble et inconfortable, un film qui, en exposant aussi grossièrement (et brutalement) le fond de l'air, propose le divertissement populaire non plus comme une simple escapade, mais aussi comme le rappel que nous ne décollerons jamais du réel, que notre fusée imaginaire, jamais, ne prendra totalement son envol.

Cette nostalgie du jamais vécu, cette espérance du futur impossible, c'est l'infini qui s'étend à la fois vers le passé et vers l'avenir, vers les caractéristiques encyclopédiques de la série (mises en valeur dans Into Darkness) comme vers le monde des possibles (dévoilé par le gimmick de voyage dans le temps de l'épisode précédent). C'est aussi la matérialisation de la planète geek, de ses multiples univers cohérents et profondément historicisés. En ce sens, ce nouveau Star Trek, plus que jamais, est la démonstration active de cette contre-culture devenue culture populaire, de ce monde imaginaire qui, lentement, au fil des cinquante dernières années, s'est superposé au nôtre, quitte à perdre de son innocence, de sa pureté d'antan et de ses intentions les plus nobles.

Comme une fusée, Into Darkness nous propulse, toujours plus pesant, puisant dans cette réserve iconographique des souvenirs de science-fiction, empilant brique mythologique par-dessus brique poétique en une incroyable force d'inertie qui pourrait faire perdurer l'exercice durant de nombreux épisodes à venir et peut-être, espérons-le, à la télévision. Comme une fusée, ce Star Trek n’est qu’un nouveau véhicule d’exploration, d’exploration narrative, un vecteur de récits, un nouveau récipient d’aventures où se logent codes, habitudes et rengaines d’autrefois. Si tant est que l'on accepte à bras ouverts ce nouvel équipage, reste à savoir maintenant où s'orienteront leurs prochaines escapades, comment d'autres cinéastes poursuivront les premières ambitions de Rodenberry en filmant ce que l'auteur original n'aurait jamais pu espérer et si, eux aussi, nous mèneront là où l'homme n'a jamais mis le pied.
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Critique publiée le 16 mai 2013.