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Captain Blood (1935)
Michael Curtiz

Déclaration de l'indépendance des Caraïbes d'Amérique

Par Mathieu Li-Goyette
Le cinéma de pirates a disparu, on ne sait trop pourquoi. Ni nous ni les livres ni les oeuvres encore capables de parler d’elles-mêmes de ce genre particulièrement lucratif dans les années 30 n’y parviennent. On les réunit plutôt dans un fourretout peu commode pour cinéphiles et critiques : le film de capes et d’épées. S’il est de très peu d’intérêt aujourd’hui de se batailler sur les mots employés pour décrire ces films en question, il n’empêche en rien que leur subite disparition au fil des années 50 et l’absence totale d’héritier soulèvent leur lot d’interrogations. Que mettaient de l’avant ces épopées de boucaniers? Qu’est-ce qui ne charme plus assez l’Amérique dans cette histoire des grandes mers? Western à sa façon, le film de pirates se base sur la même formule et notre principal sujet ici abordé, Captain Blood, en est l'un des exemples les plus classiques. Des hommes sont pris dans une vaste étendue parce qu’ils ont décidé de s’y lancer tête première ; parlons de désert et de conquête de l’Ouest ou d’océan et de quête de l’or, c’est du pareil au même. Les différences, ensuite, se déclinent assez facilement dans la mesure où l’aventurier du western a tendance à voyager seul ou en petit groupe. À l’inverse, l'une des peurs fondamentales au genre ici ennobli par Michael Curtiz pour sa première collaboration fructueuse (il y en aura douze au total) avec la jeune vedette Errol Flynn est celle de la mutinerie, et donc de la crainte des masses (alors que The Adventures of Robin Hood en fera sa solution).
 
Pour complexifier un peu les choses, ajoutons qu’il n’est pas rare non plus de retrouver certaines caractéristiques du film de pirates ailleurs dans le Hollywood de l’âge d’or ou même ailleurs chez Curtiz. Que de se baser sur ces prémisses, le cloisonnement du genre ne fait pas exactement de sens. Mais n’est-ce pas là pourquoi il faudrait les revoir? Remettre en question sans arrêt ce qu’il en a été dit? Au-delà de ses étiquettes, Captain Blood est une grande épopée racontant, à sa manière détournée, la fondation des États-Unis d’Amérique, la libération des pères pèlerins soumis à l’égide britannique et l’acquisition de cette autonomie politique et économique si chères aux Américains.
 
Pourtant, au premier regard, il n’en est rien. Docteur Blood est un Irlandais (l’« autre » peuple opprimé par le Commonwealth à l’époque de notre aventure - le dix-septième siècle) condamné à l’esclavage dans la colonie de Port-Royal dans les Caraïbes pour avoir aidé un ennemi de la Couronne. Donc, envoyé vers une mort lente pour avoir accompli son devoir professionnel et déontologique (nous disions déjà en parlant d’Angels with Dirty Faces que Curtiz était un kantien convaincu…), Blood sera vendu 10 shillings à la fille du gouverneur. S’en suivra une amourette, un rapprochement du médecin à la bourgeoisie de l’île, une rébellion, puis la prise de possession d’un navire britannique par Blood et ses frères esclaves. Ils suaient à faire fonctionner un moulin à eau, maintenant, ce sont des voiles qu’ils feront tourner pour parcourir les mers. Dès le milieu du film, l’équipage est constitué et leur nouveau capitaine, fier détenteur de sa nef, rédige une déclaration à l’égard du code de conduite de ses matelots avant de s’exclamer : « From now on, it’s the world against us and us against the world! » (À partir de maintenant, c’est le monde contre nous et nous contre le monde!). Comme pour les États-Unis, il aura fallu un pauvre bourgeois, un intellectuel aguerri et un lettré capable de manier la plume aussi bien que l’épée pour bâtir une communauté à part, susceptible par la camaraderie (qui se nomme très bien patriotisme lorsqu’étalée à l’échelle d’un pays) de conquérir ses voisins, de s’attirer les faveurs des plus dupes (ici, ce sera le cas de pirates français) et de se sauver avec le gros lot. De l’or, des femmes, une vraie usine flottante de bons soldats où même la perte d’un membre est créditée après chaque combat comme fonctionnerait le syndicat d’une racaille océane (un bras droit vaut six cents  dollars, un bras gauche, lui, cinq cents).
 
Le plus intéressant avec ce sous-texte patriotique, c’est qu’il s’entretient lui-même. À travers l’importance accordée par le spectateur à son dévoilement, par le biais ensuite de la manière dont il vient maçonner les craques d’un récit en haute mer devant, par la force des choses, progresser par ellipses, le mythe de capitaine Blood et des chaînes britanniques qu’il brisa un jour crée « du sens par lui-même ». Impossible de questionner la légitimité de son entreprise ; lorsqu’il tue des Britanniques en leur tendant un piège mesquin, nous sommes heureux, car il n’est plus question d’honneur ou de combat codifié (à l’inverse du western où, par exemple, tirer dans le dos reste la pire des offenses). Les pirates de Captain Blood sont des hommes sans foi ni loi, errant sur des mers appartenant à des États-Nations rancuniers pris dans des guerres européennes tellement lointaines qu’elles ne sont qu’imaginées par les matelots. Pourtant, ce sont des changements de pouvoir sur l’Ancien continent (dans Captain Blood, mais comme dans d’autres films du genre) dont provient le deus ex machina. Le roi a changé, Blood prête allégeance à ce nouveau monarque qui lui redonne sa citoyenneté et le récompense d’avoir rejoint le bon côté de la médaille. Même s’ils sont pirates, Curtiz attend de ses personnages, rendus fous par leur puissance, qu’ils soient capables d’écarter leur prétention et de sacrifier de leur lustre personnel pour le plus grand bien commun. Toujours aussi sensible aux ombres portées de l’expressionnisme allemand, Curtiz est restreint par les contraintes techniques des studios du début du sonore et des mouvements d’appareil pas encore assez fluides pour mettre de l’avant la force motrice de son cinéma futur. Pour y pallier, les comédiens gigotent de tout leur long, gambadent de plan en plan avec une énergie contagieuse et désamorcent l’enjeu dramatique par un constant retour à une impression enfantine ; de petits jouets en forme d’estoc, des bateaux s’envoyant des coups de canon grandiloquents, l’artificialité du film de capes et d’épées est sa sève créatrice la plus passionnante.
 
De docteur à flibustier, Blood évolue en un Américain pure laine. Premièrement colon de métier, il devient un homme lorsqu’il joue le jeu de la rapière, délaisse cette profession (qu’il est toujours en mesure d’occuper cela dit) pour grandir en guerrier polyvalent. Blood n’est pas tant un héros qu’un regroupement d’idéaux dissimulés derrière la façade la plus idéale. Errol Flynn, de sa chevelure blonde et son visage repiqué d’une couverture d’un Alexandre Dumas, est sans faille et incarne la droiture du jeune idéaliste d’une initiative et d’une vigueur rarement observées. Inspiré du personnage de capitaine Blood écrit par Rafael Sabatini, romancier italo-anglais reconnu pour ses récits de capes et d’épées, dont plusieurs virent le jour au cinéma (Sea Hawk, Scaramouche), Flynn se glisse dans la peau d’un aristocrate en voyage au pays des îles au trésor et s’en tire avec un mandat politique très assumé. Une différence l’éloigne, cependant, des univers plus glauques, mais plus formateurs, d’un écrivain comme Robert Louis Stevenson. Non pas héros d’un conte initiatique, Blood, meneur de la révolution, mais aussi des révolutions européennes, est un peu le premier révolutionnaire de l’Histoire (selon le film, entendons-nous bien). Un monde où tous prêtent allégeances et voilà qu’il a le culot de dire : « Give’em a taste of their own iron! » (« Donnez-leur à goûter de leurs propres canons! »), venant cristalliser pour le plus grand plaisir du public un fantasme symptomatique aux colonies.
 
En rétorquant par l’entremise de ses propres armes, le peuple oppressé se libère enfin de ses chaînes. Il parvient, par sa sueur et son sang (et ce ne semble pas un hasard si son chef est le capitaine « Sang »), à voler l’indépendance des mains de la royauté - un ennemi avec une couronne : un meilleur vilain -, qui avait premièrement enfermé Blood pour avoir aidé son prochain. La morale de l’histoire, après tout, s’extrait de l’oeuvre en voyant ce bon vivant prisonnier, puis libéré par la force éthique de son altruisme. Comme il le dit lui-même lors de son allocution, il n’est pas coupable ni non-coupable. Il demeure innocent, pur et défend l’immaculée âme aventurière bien utile à la fondation d’une nation, qu’elle soit américaine ou insulaire.
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Critique publiée le 30 mars 2010.