VOL. 5 NO. 21-22
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Magasin des suicides, Le (2012)
Patrice Leconte

Le conte et ses problèmes

Par Élodie François
Le magasin des suicides est un film d’animation qui combine principalement deux techniques : le dessin 2D et la technologie 3D qui permet à Patrice Leconte de donner du relief à une histoire plutôt morne. Non que le petit livre de Jean Teulé sur lequel se construit le récit du film soit mal écrit, mais le sujet qui y est traité est loin d’être coloré. Le magasin des suicides, c’est cette petite boutique de quartier qui dans un autre monde ferait la joie d’un libraire ou d’un chocolatier. Située dans une ville qui n’est pas sans rappeler le Paris grisonnant d’un novembre pluvieux, la boutique propose une variété impressionnante de produits et d’armes mortelles. Cordes, pistolets, couteaux, champignons vénéneux et, c’est évident, toute une gamme de poisons : une spécialité de la maison Tuvache. En trois générations, la famille s’est fait un nom dans le métier. Chez eux, c’est la mort garantie ou remboursée! Ombre au tableau, le couple Tuvache, déjà fiers parents de deux jeunes dépressifs, donne le jour à un troisième rejeton, rayonnant de bonheur cette fois-ci. Les Tuvache tenteront vainement de sensibiliser l’enfant au côté négatif de la vie, mais ces premières années d’apprentissage n’entacheront en rien la gaieté du fiston. Le sourire vissé aux lèvres, Alan trouve que la vie est belle et ce ne sont pas les quelques centaines de suicidaires que sert le magasin chaque année qui lui feront penser le contraire. 
 
À première vue, l’ambition du film est plus que louable. Je dirais même qu’il est nécessaire, à notre époque, avec les années de crise que connaissent tant de pays à travers le monde, particulièrement en Europe; il est nécessaire, dis-je, de parler du suicide. Plus encore, il est crucial d’en parler aux enfants qui, de plus en plus, y sont brutalement confrontés. Mais en parler comment? Et que soulever, le geste ou la cause? 
 
Aussi faut-il se glisser dans la peau d’un enfant ou se prêter à l’exercice du souvenir, car le sujet est bien trop sensible pour n’être traité que sommairement. La question du suicide implique fatalement que l’on aborde celle de la mort. Or, qu’y eut-il de plus troublant dans votre enfance que de savoir qu’après la vie il n’y avait rien? La décision de se l’enlever – cette vie – ne doit donc pas être prise à la légère. Et que certains, malgré tout, choisissent de le faire, est révélateur d’un déséquilibre. C’est l’histoire du verre à moitié vide ou à moitié plein, être d’un côté ou de l’autre de l’interprétation est le résultat d’une série d’expériences plus ou moins bien digérées. Le geste ne peut donc être compris sans la cause.
 
De cette complexité de la cause, Le magasin des suicides ne retient rien ou presque. La cause, en vérité, est réduite à un « tout va mal » généralisé. C’est la ville entière qui est gangrenée, jusqu’au pigeon du générique d’ouverture qui préfère se jeter dans le trafic plutôt que de rester perché à regarder la vie défiler. Les uns après les autres, les malheureux se traînent jusqu’au magasin, soupirent, hésitent, s’en vont puis reviennent, se renseignent sur les effets des produits, sur leur efficacité, choisissent enfin et s’en vont, pour de bon. C’est un balai d’âmes égarées dont le malheur est adouci par des chansons entraînantes. Mais d’un refrain à l’autre on ne sait plus sur quel pied danser tant le cynisme l’emporte trop souvent sur la fonction morale qu’une telle histoire devrait avoir.
 
Le ton y est certes joyeusement macabre, mais il arrive parfois que le joyeux fasse défaut. Le premier client, par exemple, s’empoisonne sous le regard blasé des aînés Tuvache envoyés par leur mère, qui veut s’assurer que le malheureux succombe. À son trépas, rien ne succède sinon le vertige de la détresse et du néant. Et ce n’est que le début. Plus loin, dans la plus grande des solitudes culmine la mort la plus tragique, mais aussi la plus cynique. Un sans-abri pousse la porte du magasin à la recherche d’un moyen concluant, mais peu coûteux de mettre fin à ses jours. Madame Tuvache lui offre gracieusement un sac en plastique et un morceau de scotch avant de le chasser comme un pestiféré. L’homme ira bruyamment s’étouffer dans un cimetière avant de s’écrouler, raide mort. Leconte insiste : après la vie, il n’y a rien.
 
Et là ne sont pas tous les problèmes moraux du film. Leconte les accumule dans un enchaînement de scènes si étranges que l’on peut sérieusement douter de leur utilité. Notamment lorsque le patriarche incite Alan à fumer, seule solution trouvée pour étouffer la gaieté du gamin. Et il faudra attendre un petit moment avant que l’on débarrasse Alan du paquet déjà bien entamé. C’est l’un de ses camarades, l’un des rares heureux de ce monde, qui avertira le garçon des dangers du tabac : « ce n’est pas bien de fumer, ça donne le cancer ». Et paf! Le conseil est passé comme l’on place des commandites. 
 
Dans la même lancée, Leconte provoque un malaise, le plus grand du film. Alan, qui a offert à sa sœur un foulard de soie transparent et une compilation de musique orientale, invite ses amis à espionner la jeune fille à travers la fenêtre de sa chambre. Autrefois complexée, l’adolescente se met à nu, littéralement. Glissant ici et là l’étoffe entre ses jambes, elle se déhanche dans une chorégraphie fort suggestive avant de finir, les fesses à l’air. Je ne dis pas que le corps est un jardin qu’il faut garder secret, mais n’y a-t-il pas de voies plus subtiles pour en révéler la beauté? Que la jeune fille apprenne à se regarder différemment est une chose, qu’elle se livre à une danse torride sous les yeux ébahis d’une bande de prépubères en est une autre. Et n’est-ce pas un brin rétrograde que de laisser entendre que le bonheur des femmes passe par leur épanouissement sexuel?
 
Force est d’admettre que le véritable problème du film se loge précisément dans sa façon extrêmement catégorique de conceptualiser les sentiments et les impressions; soit dans sa manière simpliste voire grossière de traiter des choses a priori simples. Basculant sans cesse d’un extrême à l’autre, Le magasin des suicides empêche toutes zones grises, toutes nuances dans lesquelles résident pourtant les véritables compromis de la vie. Aux discours enchanteurs de Disney où la gaieté chassait les drames les plus crus (la mort d’un parent, le désespoir d’une bête, l’exclusion d’une sirène ou d’un pantin, etc.), Leconte propose un personnage qui voit tout arriver, mais qui n’en retient pourtant rien. Ne prenant rien du poil de la bête, il préfère la flatter bêtement, reluquer, en joyeux débonnaire qu’il est, sa sœur se déhancher, puis regarder, sans jamais détourner son regard, des adultes s’enlever la vie. Rien n’est grave pour Alan, rien ne l’atteint et son invraisemblable joie du Always look at the bright side of life, aussi contagieuse soit-elle, semble aussi boiteuse que trompeuse. Comme s’il suffisait d’être un imbécile heureux plutôt que d’être un imbécile malheureux, c’est en infantilisant les aspects les plus graves du quotidien que Leconte a passé outre la fonction première du conte pour enfants : faire de la fable, utiliser le quotidien, le rendre lyrique, le faire chanter pour planter les graines de la morale et de l’éthique de la maturité. Poche de sel déversée sur le terreau fertile de l’enfance, Le magasin des suicides n’a d’ambition que celle d’inculquer la balourdise et la déprime, et ce, en simultané.
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Critique publiée le 23 octobre 2012.