DOSSIER : FANTASIA : 30 bougies de soufre et de sang
Infolettre  |  
L’équipe  
Soutenez-nous

FNC 2026 : Le retour du slow cinema

Par Mike Hoolboom

>> English version

 

Lisandro Alonso a déboulé dans le cinéma avec une œuvre de slow cinema sans compromis intitulée Freedom (La Libertad, 2001). Avec ses plans longs et son approche observatrice, il proposait de suivre l’acteur non professionnel Misael Saavedra, un bûcheron que le cinéaste avait rencontré par hasard. L’œuvre a fait sensation à Cannes cette année-là et a ouvert la voie au réalisateur argentin, qui a été invité par la suite à y présenter tous ses films.

Huit ans plus tard, Alonso a collaboré à un projet avec le cinéaste espagnol Albert Serra dans lequel chacun d’entre eux revisitait une de leurs œuvres précédentes afin d’en tirer deux courts métrages qui seraient réunis sous le titre Sinergias: Diálogo entre Albert Serra y Lisandro Alonso (2009/2011). Dans le cadre de son film, Untitled (Letter to Serra) (Sin título [Carta para Serra]), Alonso a de nouveau communiqué avec Misael Saavedra et, ensemble, ils ont replongé dans Freedom.

En 2026, Alonso est revenu une troisième fois vers son premier film pour produire Double Freedom (La Libertad Doble, 2026), une fiction qui ressemble à un documentaire. Cette parabole patiente s’intéresse de nouveau à Misael Saavedra, un bûcheron argentin qui a pour seuls compagnons sa hache, sa tronçonneuse et son chien. Il vit dans une cabane sans porte, où il cuisine des tatous sur un feu de camp. Exactement comme dans leur premier long métrage.

Ce portrait de précarité économique se déroule durant ce que le moine bouddhiste Thích Nhất Hạnh appelait la partie la plus mélancolique du jour. Dans le Sud global, c’est le début de l’après-midi, lorsqu’« aucune voix ne se fait entendre. Pas même une brise. Et les arbres sont immobiles comme des cadavres. » [1]

Au bout de 24 minutes, les premiers mots sont prononcés. Une salutation à son voisin qui construit une clôture. « Bon après-midi, monsieur.#8239;» Mais cette clôture n’est pas là pour les diviser, mais bien pour les réunir. Misael offre immédiatement son aide.

Le cinéma est un art du temps. Le temps est une de ses matières premières. Dans les films réalisés par des artistes, cette matière peut être étirée ou resserrée, produisant des impressions et des images qui déboulent trop rapidement pour permettre de les apercevoir, ou sinon qui passent suffisamment lentement pour permettre d’observer un homme manger des champignons pendant 30 minutes et d’apprécier la façon dont bruissent les feuilles d’un arbre. Ici, nous sommes invité·e·s à vivre dans le corps de Misael, un homme qui marche d’un pas lourd dans un paysage familier, qui s’arrête souvent. Nous apprenons à attendre avec lui. En ressentant sa perception du temps qui passe, nous sommes transporté·e·s dans un pays et une culture très différents de la culture dominée par Internet, avec son flux incessant, addictif.

Misael est appelé à se rendre à un centre de soins en santé mentale où sa sœur Micaela vit depuis une décennie et demie. Le financement de l’institution est maintenant insuffisant pour qu’elle puisse continuer à y loger les patient·e·s ; les familles doivent donc les reprendre auprès d’elles. Tout le monde est sur la même médication qui brouille le cerveau.

L’existence tranquille et ralentie du bûcheron est un prélude au monde de Micaela. Lorsque nous faisons sa connaissance, elle est absorbée par une fenêtre ouverte. Un portail, frontière entre le dedans et le dehors. L’un de ses superpouvoirs est sa capacité à se fondre dans les expériences qu’elle vit, comme si la séparation tragique de l’être humain et de l’animal, de l’être humain et du monde, qui a mené à la catastrophe climatique actuelle, avait été apaisée, effacée même. Les frontières de Micaela sont douces, comme la maison de Misael. Mère de toutes les plantes, elle garde avec elle un pot d’eau qu’elle trimbale partout. Les alouettes l’accueillent en chantant. Elle assiste à un long rendez-vous avec un arbre ; elle se tient debout, puis danse avec lui.




Le langage est sommaire, strictement fonctionnel. Salutations et adieux. « La viande a l’air bonne. » La communication n’est pas fondée principalement sur le langage, ici. L’interface, le médium de transmission, est le corps et le monde. Un matin, Micaela part vagabonder. Son frère la cherche, puis revient bredouille. Que savons-nous les un·e·s des autres, finalement ? Micaela est-elle différente d’un arbre, d’une alouette, d’un brin d’herbe ? L’état profond de l’être.

Le titre du film promet que, non pas une personne, mais bien deux trouveront la liberté. Laissons tomber les drogues de la médecine pharmaceutique, les drogues des machines qui nous gardent à distance du monde et des mystères qui se nichent au-delà du langage.

Thích Nhất Hạnh explique :

« La forêt était tellement immense que nous nous sentions minuscules. Je crois que nous avons crié pour surmonter ce sentiment d’être complètement insignifiant·e·s. C’était aussi notre façon de pallier les nombreuses conventions sociales auxquelles nous avions été contraint·e·s dans le passé. Dans le monde conventionnel, nous devions parler avec retenue, surveillant chacun des mots que nous prononcions. La société dicte nos façons de manger, de nous saluer, de marcher, de nous asseoir, de nous habiller. Lorsque nous sommes arrivé·e·s à Phương Bối, nous avons voulu nous défaire de toutes ces règles et conventions. Nous avons couru et crié pour briser nos chaînes, et nous prouver à nous-mêmes que nous étions libres. »

À la fin du générique, une étrange intervention survient. On nous montre Misael, mais beaucoup plus jeune. Il rit compulsivement, nerveusement. Cela s’avère être son premier test à la caméra, tourné avant la réalisation de Freedom  en 2001. Inaccoutumé à cette caméra et à ces étrangers, Misael est incapable de contenir son rire. Alonso souhaitait utiliser ce plan dans son premier long métrage, mais on l’a convaincu d’y renoncer. Aujourd’hui, enfin, ces images trouvent leur place. À la fin d’un autre début.

 

[1] Les citations mentionnées dans cet article ont été traduites librement des citations originales tirées de l’ouvrage suivant : Thích Nhất Hạnh. Fragrant Palm Leaves. Journals 1962–1966, Berkeley (CA), Parallax Press, 1966, p. 33.

 

Traduit de l'anglais par Claire Valade

Toutes les images, © Planta / Deptford Film / 4L

 

 

*

 

 

Mike Hoolboom a commencé à faire des films en 1980. Mis en pratique, avec application quotidienne. Une remixologie continue. Depuis 2000, un flot constant de docus biographiques à partir de séquences trouvées. La question qui anime une communauté : comment puis-je être utile ? Des entrevues avec des artistes médiatiques au fil de trois décennies. Des monographies et des livres, écrits, édités, co-édités. Des écologies locales. Du bénévolat. Ouvrir la porte.

 

>> English version

FNC 2026

Envoyer par courriel  envoyer par courriel  imprimer cette critique  imprimer 
Article publié le 1er octobre 2026.
 

Chroniques


>> retour à l'index