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Itinérances 2026 : Cinéma de proximité

Par Marie-Paule Grimaldi

Prologue | Brèves


:: Un cœur de Festival entre le Cineplanet et la place des Martyrs de la Résistance

 

Depuis 1983, le Festival Itinérances amène à Alès une programmation généraliste composée de nombreuses avant-premières et d'inédits ainsi qu'un grand volet sous une thématique annuelle avec des films venant de partout dans le monde. Du 20 au 29 mars dernier, l’événement a présenté 168 films sur 200 projections, sans section et sans compétition hormis celle des courts métrages, et rejoint plus de 40 000 personnes.

Qui a dit que le cinéma n'était pas politique ? En fait Wim Wenders l'a fait à la dernière Berlinale, une déclaration qui a d'ailleurs entraîné de vives réactions du milieu. Le Festival Itinérance y est allé autrement, alors que sa 44e édition débutait en pleines élections municipales en France. Quelques jours avant son ouverture, le festival s'est joint aux grands acteurs culturels du département du Gard dans une conférence afin de faire appel à un blocage de l'extrême droite qui talonnait ou menait dans plusieurs villes d'importance du département, notamment à Alès. Dans les derniers mois, le Rassemblement national a en effet déposé un amendement visant la suppression du Centre national du cinéma et de l'image animée, l'accusant de détourner des fonds publics vers des formes de propagande, une attaque parmi d'autres sur la question du financement public de la culture. La soirée d'ouverture du festival fut teintée de discours électoraux affirmant leur soutien à la manifestation, devant un public déjà convaincu. Mais Itinérances ne s’épand pas en paroles. L'engagement du festival tient dans son fonctionnement et sa programmation qui font corps avec ses valeurs fondatrices : celles du tissu associatif, de l'accessibilité, de la solidarité, de l'ouverture au monde et à la diversité. Cette édition extrêmement féminine, tant dans ses sujets, dans les protagonistes à l'écran ou dans la large place faite aux réalisatrices, affirmait de nouveau cette volonté. Et sa thématique Les Magnifiques, qui célébrait les héros anonymes, rebelles et atypiques, la résilience et les nouveaux modèles, avait sa parfaite effigie avec son prix hommage à Yolande Moreau, qui a magnifié ces figures marginales tant dans ses rôles (Enfermés dehors [2006], Séraphine [2008]) que dans ses réalisations (Henri [2013], Nulle part en France [2016], La fiancée du poète [2023]).

Il faut comprendre aussi d'où on parle : Alès, ville d'environ 45 000 habitants, est à la porte des Cévennes, une vieille chaîne de montagnes dans le sud de la France qui a conservé sa sauvagerie, marquée historiquement par le protestantisme et de douloureuses guerres de religion, puis par une grande période industrielle, théâtre d'une époque façon Germinal, dure, syndicaliste, voire communiste. Une région un peu perdue suite à la fermeture des mines, dépeuplée, appauvrie, où des néoruraux et marginaux post Mai 68 sont venus trouver refuge, cherchant d'autres possibles. Un territoire perçu par plusieurs comme un des derniers espaces de liberté en France. C'est non loin de là dans le Gard que de nombreux films ont été tournés ou ont trouvé un moteur de création, de Sans toit ni loi (1985) de Varda filmé non loin, à Sirāt (2025) de Laxe, qui a travaillé avec une communauté toute proche qui a organisé le grand rave d'ouverture de son film. La culture joue encore un rôle clé dans la revitalisation de la région, les anciens espaces industriels ont été repris entre autres par le monde du cirque, et Alès a pris part à la politique de décentralisation de la culture chère à André Malraux avec la création en 1972 d'une scène nationale d'importance, Le Cratère, qui accueille la haute culture de France et d'Europe. Fondé par une association de passionné·e·s, Itinérances est une prolongation de cette idée que la culture se doit d'être inclusive et a cultivé un public exigeant, pareillement affamé d'un cinéma recherché.



:: Hommage à Carla Simón en présence de la réalisatrice


Ces passionné·e·s, ce sont aussi de grosses pointures du cinéma qui viennent au festival en toute simplicité. On peut les croiser et les aborder facilement à la sortie des salles ou au bar associatif du festival, en prenant un verre coude à coude avec eux. La plupart des séances sont suivies d'échanges entre les artistes et le public, qui offrent un retour à vif aux cinéastes, parfois émotif. Le contact est direct, proche. Cette année, on rencontrait 
Carla Simon, Hiam Abbass ou Juliette Binoche entre autres, mais le festival compte aussi sur de fortes et anciennes collaborations, comme avec Pascal-Alex Vincent, the spécialiste du cinéma japonais en France, qui a récemment dirigé le Dictionnaire du Cinéma japonais en 113 cinéastes, qui l'enseigne à la Sorbonne et qui a œuvré à sa distribution pendant plusieurs années. Vincent est venu présenter non seulement l'hommage à Shôhei Imamura pour les 100 ans de sa naissance et les 20 ans de son décès, mais également presque tous les films japonais ― et il y en avait beaucoup, en faisant des mises en contexte très justes et appréciées. Si l'amitié de Vincent et d'Itinérances a certainement bonifié la programmation de films japonais au fil des ans, il en est de même pour la Belgique avec Louis Héliot, responsable de la programmation cinéma au centre Wallonie-Bruxelles, sur place cette année pour l'hommage à Yolande Moreau, ainsi que pour le Québec avec Guillaume Sapin de La Nouvelle Dimension/Festival Vues du Québec qui depuis douze ans tient une carte blanche au festival et programme quelques films québécois.

L'engagement du festival se retrouve dans de nombreuses collaborations, intrinsèques à la programmation, avec des associations de terrain, comme Boucan, association féministe de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, l'inceste et les inégalités liées au genre, qui a accompagné leur sélection de films et leurs invités. Pour Kita Bauchet, la réalisatrice de Bandes d'hystériques, dévoiler son documentaire en avant-première en France avec la présence de Boucan représentait un contexte plus qu'idéal. L'association proposait également deux rencontres de réflexion avec le public sur la question du male gaze, posant un regard critique sur la programmation. Une collaboration renouvelée avec La Méditerranée dans un fauteuil, collectif d'association de quartiers qui programmait plusieurs films sur et venus de la Palestine, de l'Algérie et du bassin méditerranéen, est significative, tout comme la projection gratuite de Coexistence, My Ass!, très bon documentaire sur l'humoriste activiste israélienne Noam Shuster-Eliassi. L'humour engagé et radical était de la partie avec le passage de Pierre-Emmanuel Barré, Thomas VDB et GiédRé, qui apportent un peu d'oxygène dans un pays qui est bien loin de ses années Coluche.




:: (1) Lol & Lalala fait son cinéma avec Thomas VDB, Pierre-Emmanuel Barré et GiédRé // (2) La Nouvelle Itinérance, les jeunes ambassadeur·rices du Festival // (3) Toute la ville en parle, le quotidien du Festival rédigé par des lycéen·nes


Itinérances, c'est aussi une vraie place faite aux jeunes, une présence au cœur du festival, à travers une culture de l'éducation esthétique qui se fait à l'année par un immense programme d'ateliers approfondis dans les lycées. Parmi le public, c'est plus de 11 000 jeunes de partout en France qui sont venu·e·s assister à des projections, et pas seulement en présentation scolaire. Pour Les Filles du ciel ou Le garçon qui faisait danser les collines  (Georgi M. Unkovski)se retrouver dans des salles pleines d'adolescent·e·s transforme l'expérience puisque ces films s'adressent à eux plus viscéralement. Ces productions faisaient partie de la sélection de La Nouvelle Itinérance, un groupe de 14-20 ans qui a participé à la programmation. Chaque jour du festival, une charmante petite gazette tenue par les lycéen·ne·s d'Alès proposait un survol de la programmation. On ne parle pas ici de médiation culturelle d'apparence ou pour atteindre des quotas, mais d'un élan de transmission fondamental au festival, porté de longue date et avec conviction. Certains membres de l'équipe ont été initiés au cinéma à travers ce programme d'éducation à l'image. Dépasser la culture de consommation et redonner au cinéma son véritable rôle à la fois social et personnel, ça se fait, et c'est aussi en soi une action politique.

C'était par ailleurs une édition un peu plus bricolée, fragilisée par la fermeture pour cause de travaux du Cratère, le QG habituel du festival, qui maintient sa programmation et l'accueil des films sous un chapiteau excentré. Des déplacements plus longs, des conditions météo difficiles avec un vent qui semblait vouloir tout balayer, ont compliqué le déroulement journalier, sans affecter l'enthousiasme des festivalier·ère·s. L'événement a trouvé son ancrage dans la force et la détermination de son équipe et de ses bénévoles, tous présenté·e·s sur un pied d'égalité. Dans ce festival, les commanditaires sont aussi discrets, pas d'omniprésence publicitaire comme on en voit ailleurs, ce n'est pas non plus une opération de marketing, de réseautage. À Itinérances, on célèbre les films et les gens qui les font, qui les vivent, qui les aiment.
 


:: Soirée de clôture du festival (© Marie-Paule Grimaldi)
 

Photos : © Julie Jourdan, Patrice Terraz, Léa Bedos, Pablo Bailleul, Sarah Bonnerot, Nicolas Evesque, Milena Rondet, Anne Bolze, Thomas Péré, Florian Rousset-Puy, Maurice Hattab

 

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Article publié le 28 avril 2026.
 

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