Je crois que, sans Keith Lock, il serait difficile d’imaginer que beaucoup de gens au Canada parviendraient à réaliser des films. Ce n’est pas seulement parce qu’il est le premier cinéaste sino-canadien au pays, mais parce qu’il m’a montré qu’il était possible d’être cinéaste tout en étant un gars à la voix douce, gentil et timide, qui sait se fondre dans le décor. Keith était une invitation, une porte qui s’ouvrait sur une ville construite sans portes.
Son nouveau film, Relics of Love andWar (45 minutes), est un thriller familial qui a été gardé secret pendant des décennies, jusqu’à ce que la Loi sur les secrets officielspermette enfin de révéler les histoires qu’il contient. Travaillant à partir d’une extraordinaire série de photographies 35 mm, la narration discrète de Keith donne vie à des détails sensibles des missions de son père, qui a été agent secret durant la Seconde Guerre mondiale dans le cadre de l’Opération « Oblivion ». Parallèlement, il raconte aussi le racisme anti-chinois qui a mené à l’adoption de plus d’une centaine de lois qui ont forcé l’expulsion de travailleur·euse·s chinois·e·s, empêché les familles d’être réunies, et restreint l’accès à l’éducation et à l’emploi pour cette communauté. Ici, les gestes les plus minimes ont une importance nationale.
Le 13 janvier 2024, Keith a projeté son film dans le cadre de ConverSalon, un collectif de boudoir basé à Toronto qui a accueilli des artistes du monde entier. Chaque soirée commence par un repas végétalien gratuit, durant lequel les gens peuvent explorer des rencontres inattendues avant que l’artiste présente son œuvre, chacun·e assis·e sur le plancher ou perché·e sur une chaise avoisinante. Voici quelques-uns des temps forts de la longue conversation qui a suivi la projection.
Annette Mangaard : Combien de temps as-tu mis à réaliser le film ?
Keith Lock : Le film m’a pris deux ans, mais j’y pense depuis très longtemps. Je l’avais proposé à la CBC [le télédiffuseur national] dans les années 1980, et le producteur m’avait demandé : « Quel pourcentage de la population canadienne est sino-canadien ? » Je n’en avais aucune idée, alors j’avais suggéré 5 %. Il m’avait répondu : « Eh ! bien, on ne peut pas faire un film pour 5 % de la population. »
Mike Hoolboom : Est-ce que ça semble étrange que ton père ait gardé secrètes ses missions suicide de la Seconde Guerre mondiale pratiquement toute sa vie ?
Keith Lock : On pensait qu’il faisait partie du Corps dentaire royal. La Loi sur les secrets officiels exigeait que ces secrets soient conservés pendant 50 ans — mais des indices surgissaient parfois. Mon frère et moi avions un BB gun. On avait installé des petits soldats de plomb pour faire du tir sur cible. Un jour, mon père est venu nous voir au sous-sol et nous a demandé : « Qu’est-ce que vous faites ? Ne tenez pas ça à hauteur d’yeux, tenez-le au niveau de la hanche. » Il avait pris le fusil et abattu chacun de nos petits soldats, puis il était remonté à l’étage.
Mon père avec une seule règle : ne jamais payer pour le stationnement. Un jour, on est allé·e·s au planétarium. On tournait en rond, en vain, à chercher une place pour nous garer. Ça commençait à nous agacer, ma sœur et moi, alors on avait crié : « Papa, paie pour une place de stationnement ! » Il a fini par entrer dans le stationnement du planétarium. Le garde de sécurité est venu vers lui en disant : « Je suis désolé, monsieur, ces places sont pour les employé·e·s seulement. » Mon père l’a regardé, puis lui a répondu : « Oh ! Pas de problème, je vais simplement réparer le projecteur. » (rires) Apprendre à déjouer la sécurité pour entrer quelque part faisait partie de sa formation dans les services secrets.
Dans les années 1980, Roy McLaren, un député [fédéral], a écrit un livre sur les Canadien·ne·s qui avaient servi en Europe avec le SOE [le Special Operations Executive, ou la Direction des opérations spéciales], le même service secret britannique dont Ian Fleming, l’auteur de la série de romans consacrés à James Bond, faisait partie. Lorsque Roy a découvert qu’un petit groupe de Sino-Canadiens avait pris part à une mission spéciale du SOE, il avait discuté avec mon père, qui avait aussi pris plusieurs photos. Avant la Guerre, mon père avait acheté un agrandisseur, et ma grand-mère l’avait grondé ; elle pensait que c’était une perte d’argent totale, alors il ne s’en était jamais servi. Lorsque j’ai eu sept ans, il avait installé l’agrandisseur dans le sous-sol de sa pharmacie et m’avait montré comment imprimer des photos.
Mike Hoolboom :Les Sino-Canadien·ne·s n’avaient pas le droit de fréquenter l’université ?
Keith Lock :C’était possible de fréquenter l’université, mais sans avoir le droit de travailler. J’ai réalisé certains documentaires pour le Barreau du Haut-Canada sur les premier·ère·s avocat·e·s sino-canadien·ne·s. Même s’ils ou elles parvenaient à obtenir leur diplôme de leur faculté de droit, pratiquement personne ne voulait les embaucher. Certain·e·s ont été engagé·e·s par un cabinet d’avocat·e·s juif, qui leur a permis de faire leur stage. C’est ce que mon père a fait : il a fait un stage auprès des propriétaires juifs d’une pharmacie, les Shapiro.
À l’époque, c’était illégal pour les entreprises chinoises d’embaucher des femmes blanches en Ontario, en Saskatchewan et en Colombie-Britannique. J’ai travaillé avec des artistes autochtones sur Café Daughter [Shelley Niro, 2024], un long métrage dramatique inspiré par Lillian Dyck, une femme mi-chinoise, mi-crie, qui est devenue l’une des plus grandes scientifiques au Canada, puis une sénatrice qui a défendu les droits des Autochtones. Il existe un groupe de gens à la fois autochtones et chinois, les Chindians, qui peuvent passer inaperçus dans l’une ou l’autre communauté. La mère de Lillian a travaillé dans un restaurant chinois, avant d’en épouser finalement le propriétaire. Les hommes sino-canadiens ont grandi entourés par très peu de femmes à l’époque. Il y avait un adage : l’homme est la tête du ménage dans la famille, la mère est le cou qui manœuvre la tête.(rires)
Chris Kennedy : Dans ton film, nous regardons 13 participants à une guerre. C’était « la guerre juste », ils étaient « du bon côté », mais c’était quand même un projet colonial. Il y a là une dimension d’appartenance nationale : c’est par la manière dont on sert la cause de la guerre qu’on prouve qu’on est Canadien.
KeithLock : Ils croyaient tous aux idéaux les plus nobles du pays, que leur labeur serait récompensé et que l’équité l’emporterait ! Qu’ils pourraient améliorer les choses !
Chris Kennedy : En tant que spectateur·trice·s, nous aussi, nous voulons croire en ce pays. Tu notes entre autres que 600 fantassins sino-canadiens ont également servi dans l’armée.
KeithLock : Le groupe de 13 agents spéciaux qui comprenait mon père était formé des premiers soldats sino-canadiens. Lorsque l’armée a compris que ces gars-là pouvaient être formés, 600 hommes chinois des réserves ont été enrôlés. La plupart des hommes japonais étaient internés dans des camps ; ils n’ont pas eu l’occasion de participer à l’effort de guerre de quelque façon que ce soit. Mais les Chinois… Il y a eu des disputes, plusieurs membres de la communauté chinoise avaient refusé de servir dans l’armée, disant : « Le pays n’est pas équitable envers nous, alors nous n’allons pas risquer nos vies. » L’un des gars du groupe, Eddie Chow, m’a raconté s’être enrôlé dans le Corps médical parce qu’il ne voulait pas porter d’arme pour ces gens-là [les Canadien·ne·s].
Le service militaire des Sino-Canadiens pendant la Guerre les a aidés à obtenir le droit de vote. Petit à petit, les restrictions sur l’emploi ont été levées. Cela dit, les Autochtones ont pris part à la Guerre de 1812 — on parlerait tou·te·s américain si ce n’était pas de leurs efforts à cette époque-là. Pourtant, les Autochtones n’ont pas obtenu le droit de vote avant 1960. Il n’y a aucune équité dans tout ça.
Kerri Sakamoto : Dans ma communauté canado-japonaise, des questions persistent sur la masculinité. Il y a du machisme dans le fait d’aller se battre, une fierté farouche. Certains sont devenus des piliers de leur communauté après la Seconde Guerre mondiale, comme Roger Cheng [du côté des Sino-Canadiens], qui a réussi à gagner la confiance des gens pour devenir un chef de file. Mais les hommes canado-japonais présentaient aussi une sorte de masculinité différente, en se mettant de l’avant de manière plus modeste, plus humble. Tout ça est lié au fait de se battre pour son pays.
Ali Kazimi : J’ai tourné Forgotten Warriorspour Loretta Todd en 1991. C’est à propos des anciens combattants autochtones au Canada. Leur intention était d’aller se battre non seulement pour prouver leur courage, mais aussi pour protéger leurs traités et affirmer leurs droits. L’Assemblée des Premières Nations, qui s’est d’abord nommée la Fraternité des Indiens du Canada, soit son existence aux anciens combattants. Lorsqu’ils sont revenus de la Guerre, ils ont été traités différemment. D’ailleurs, comme tu le remarques dans ton film à propos des anciens combattants sino-canadiens, ils n’ont pas été acceptés dans la Légion [royale canadienne].
KeithLock : Mon père détestait deux choses : les policiers et la Légion. Il nous a raconté que, lorsqu’il avait 11 ans, il y avait un problème avec la lessive à la main de ma grand-mère, et on lui avait dit d’aller chercher un policier. Lorsque mon père l’a approché, celui-ci lui avait dit : « Les services de police ne s’occupent pas des Chinois. »
Chaque fois qu’on passait devant la Légion, il disait : « Ils sont juste assis là, à boire toute la journée. » Plus tard, j’ai appris que l’organisation ne voulait pas des anciens combattants chinois, alors ceux-ci avaient dû fonder leur propre Légion à Vancouver.
Jorge Lozano : Les Sino-Canadien·ne·s subissent encore de la discrimination aujourd’hui, comme on a pu le constater pendant la pandémie de COVID-19. Qu’est-ce qui peut bien motiver les gens à vouloir être égaux à ceux et celles qui refusent de les reconnaître ?
KeithLock : Confucius et la chrétienté. Confucius est profondément intégré à la culture chinoise. Sa philosophie avance qu’un droit moral transcende l’identité. Plusieurs Chinois·e·s sont devenu·e·s Chrétien·ne·s parce qu’ils et elles étaient traité·e·s équitablement par l’Église et le YMCA. Mais il n’y avait pas d’équité aux niveaux supérieurs, au gouvernement ou dans les possibilités d’emploi.
Au début des années 1980, j’ai réalisé un documentaire sur le Chinatown torontois pour CBC Toronto, et c’est à ce moment que j’ai découvert que les Sino-Canadien·ne·s n’avaient pas le droit de vote [à une certaine époque]. Je croyais que tout le monde pouvait voter au Canada, mais lorsque j’ai posé la question à mon père, il m’a répondu que, s’il s’essayait, on lui bottait le derrière et on l’expulsait.
Il y a eu une importante initiative citoyenne pour obtenir le droit de vote et des lois plus équitables qui ne feraient plus de discrimination contre les Sino-Canadien·ne·s. Les anciens combattants ont contribué au processus qui a mené au droit de vote, mais ils n’étaient pas seuls. Ça a été le fruit d’un effort communautaire majeur.
Ma grand-mère travaillait très fort dans la blanchisserie pour s’occuper de ses enfants. La plupart des gens s’inquiétaient surtout de rester en vie ! C’était très difficile. Les Sino-Canadien·ne·s n’avaient le droit de travailler que dans une blanchisserie, une épicerie ou un restaurant. Et personne ne mangeait de mets chinois à l’époque !
b.h. Yael : C’était des citoyen·ne·s canadien·ne·s, mais qui ne pouvaient pas voter ?
Ali Kazimi : Ils et elles étaient résident·e·s du Canada, mais sans la franchise. Aussi, si ton nom n’apparaissait pas sur les listes de scrutin, il y avait plusieurs professions qui t’étaient inaccessibles.
KeithLock : Les Sino-Canadien·ne·s n’avaient pas de passeport, mais de petites cartes qui les identifiaient comme résident·e·s du Canada. J’ai retrouvé un document qui avait appartenu à mon père et qui avait été signé par une personne à l’ambassade de Chine. Mon père avait aussi une carte d’identité, principalement pour prouver qu’il n’était pas canado-japonais. C’était une deuxième pièce d’identité, en plus de celle qui permettait de l’identifier lorsque la Loi sur l’exclusion des Chinois est entrée en vigueur. Les Sino-Canadien·ne·s devaient alors garder deux cartes sur leur personne en tout temps.
En 1923, le Canada a adopté la Loi sur l’exclusion des Chinois, qui a interdit aux Chinois·e·s d’entrer au Canada pendant 24 ans. En même temps, le gouvernement a photographié chaque Sino-Canadien·ne au pays. L’État était méticuleux… Mon père a une carte avec sa photo, prise quand il avait sept ou huit ans.
Jorge Lozano : Est-ce que la Loiinterdisait d’entrée uniquement les Chinois·e·s ?
Ali Kazimi : Les Asiatiques du Sud étaient aussi exclu·e·s, mais la géopolitique se mêlait aussi de tout ça, comme c’est d’ailleurs toujours le cas actuellement. Regardez l’Ukraine et la Palestine. Puisque la Chine était un État plutôt faible à l’époque, le Canada comme les États-Unis pouvaient adopter des lois sur l’exclusion des Chinois·e·s sans conséquences. Avec l’Inde, ce n’était pas la même chose. Il y aurait des répercussions en raison du mouvement pour l’indépendance de l’Inde ; les Britanniques étaient très prudents. Le Canada n’a pas eu la mainmise sur ses propres affaires extérieures avant la fin de la Première Guerre mondiale. Les instructions des Britanniques étaient claires : vous pouvez exclure les Indien·ne·s, mais vous ne pouvez pas nommer une politique sur la base de la race ou de la nationalité. À la place, le gouvernement canadien a élaboré le Règlement sur le voyage continu, qui interdisait d’entrée au Canada à quiconque qui, « selon l’opinion du ministre de l’Intérieur… n’arrivait pas ici depuis le pays de sa naissance ou de sa citoyenneté dans le cadre d’un voyage d’une seule traite ». Comme les voyages internationaux étaient restreints aux bateaux, ceci rendait impossible l’immigration depuis le sud de l’Asie. L’effet de ce Règlements’est avéré encore plus important que la Loi sur l’exclusion.
KeithLock : Mon arrière-grand-père a émigré en Tasmanie [une province australienne] dans les années 1860, puis est retourné en Chine, où il a épousé mon arrière-grand-mère avant de l’emmener avec lui en Australie. À son arrivée, elle a pleuré pendant trois semaines sans arrêt. Elle avait les pieds bandés, et mon arrière-grand-père a dû construire une clôture autour de la maison parce que les habitant·e·s du coin l’épiaient par les fenêtres de la cuisine. La maison est devenue un site historique et elle a récemment été incendiée par des pyromanes. Il y a aussi un chalet de touristes nommé en l’honneur de mon arrière-grand-père en Tasmanie. J’y suis allé en 2018 avec ma famille. Lorsque les gens ont appris qu’on était des descendant·e·s d’Ah Moy, ils ont vraiment réagi avec enthousiasme, du commis de plancher au supermarché jusqu’au conservateur du musée, qui nous a montré une partie de la collection de l’époque. Il y a un effort en cours pour redonner de la visibilité à l’histoire sino-australienne. Mais peut-être aussi que la vraie raison est que l’Australie accueille beaucoup de touristes de la Chine. (rires)
Ali Kazimi : Lorsque l’Australie est devenue membre du Commonwealth en 1901 et a proclamé la White Australia Policy[la Politique de l’Australie blanche], ça a eu des répercussions énormes en Inde. Compte tenu de l’importante population indienne à Vancouver à l’époque, le Canada était résolu à instaurer la même chose. C’est intéressant que ta mère sino-australienne, que ton père a rencontrée et épousée pendant la Guerre, ait eu besoin d’une dérogation politique spéciale pour pouvoir l’accompagner à son retour au Canada.
KeithLock : C’était un acte du Conseil privé. C’était peut-être parce que certains des soldats blancs stationnés à Hong Kong avaient marié des citoyennes chinoises — bien que ça soit pure spéculation.
Chris Kennedy : Lorsque ton père et son groupe d’espions étaient stationnés en Australie pour un entraînement supplémentaire, ils ont rencontré plusieurs femmes sino-australiennes. Pourquoi y avait-il plus de femmes en Australie ?
KeithLock : Parce que les modèles ou les motifs d’immigration étaient différents. Au Canada, les hommes sino-canadiens sont venus construire le chemin de fer. Ils voulaient emmener des femmes, mais la venue de celles-ci a été bloquée lorsque le chemin de fer a été terminé. Pour ma génération, le chemin de fer était presque sacré parce que tellement d’hommes sont morts pour le construire. C’était lachose qui faisait dire à la communauté : « On l’a construit, c’est notre contribution. » Même si ç’a été fait sur les terres autochtones… Les aîné·e·s [de notre communauté] racontent des histoires à propos de la gentillesse des peuples autochtones. Si un travailleur était blessé, l’employeur les laissait en plan, à mourir tout seul. Mais s’il était trouvé par un·e Autochtone, alors il était soigné et guéri grâce à leurs remèdes. La communauté leur a toujours été reconnaissante pour ça. Lorsque les Mohawks ont bloqué le chemin de fer à Kanesatake en 2020, le Conseil national des Canadiens chinois a publié un communiqué déclarant que la communauté sino-canadienne était solidaire de la Nation Mohawk parce qu’elle nous avait aidés. J’étais alors sur un tournage avec des artistes autochtones. Quand je leur ai dit ça, j’ai été accueilli par des rires joyeux parce que le peuple Mohawk est toujours présenté en barbare dans les histoires, alors que cette fois-ci, il apparaissait comme un peuple guérisseur.
Ali Kazimi : L’immigration chinoise vers divers États australiens était abondante avant que le pays adhère au Commonwealth. L’idée de la taxe d’entrée, soit l’application d’une taxe aux individus d’une nationalité particulière — dans le cas présent, les Chinois·e·s — était une invention australienne qui a commencé dans l’État de Victoria. Elle a ensuite été adoptée par la Californie avant de devenir une politique canadienne. Comme John A. Macdonald, notre premier premier ministre, avait déclaré : « Nous ne voulons pas que le Canada devienne une race métissée. » Le métissage et le suprémacisme blanc étaient profondément ancrés dans la Loi sur l’immigrationcanadienne. Le principe était de dissuader et de décourager les travailleurs chinois à rester ici après la construction du chemin de fer. Très peu de femmes chinoises avaient obtenu le droit d’entrée au pays, alors la proportion était d’environ 36 hommes pour 1 femme. C’était aussi le cas des Asiatiques du Sud.
La dynamique était différente pour les Japonais·e·s en raison de la géopolitique. Le Japon était une puissance impériale en plein essor ; le pays avait signé des traités avec les Britanniques. Les navires japonais patrouillaient même dans la côte Ouest du Canada au tournant du XXe siècle, et ils étaient accueillis et célébrés lorsqu’ils accostaient à Vancouver. Un accord verbal secret passé en 1908,L’Entente à l’amiable, autorisait l’entrée de 400 familles japonaises par année au Canada. En revanche, les communautés chinoises et sud-asiatiques étaient principalement constituées d’hommes célibataires.
Kerri Sakamoto : Une unité de renseignement canado-japonaise avait été envoyée en Europe [pendant la Seconde Guerre mondiale]. Au même moment, le Japon était un ennemi juré des Alliés et les Canado-Japonais·e·s était enfermé·e·s dans des camps d’internement, à l’exemple de ceux des Américains. Pourtant, certains soldats américano-japonais ont été impliqués dans la libération des camps de concentration [en Europe]. Ton film parle de devoir, y compris du devoir de garder le silence, de rester loyal envers le Canada [pour les membres sino-canadiens du SOE], pour prouver qu’ils avaient mérité leur citoyenneté. C’est tellement puissant.
KeithLock : Dans l’ancien Chinatown de Toronto, au carrefour de Bay et Dundas, l’épicentre de la communauté gaie était l’Hôtel Continental, et un coin de rue plus loin, la communauté lesbienne se réunissait à l’Hôtel Ford. La pharmacie de mon père était entre les deux. En raison de tous les hommes célibataires, il y avait beaucoup de ce qu’on appelait les « Che Guy Nui » ou les « Car Street Women ». Je n’ai jamais vu de femmes chinoises faire ça [du travail du sexe] parce qu’il y en avait si peu. En face de la pharmacie de mon père, l’Hôtel Kwong Tung louait des chambres à la demi-heure.
L’une desChe Guy Nui était irlandaise et elle avait une fillette de deux ans qui était à moitié chinoise. Quand elle était avec un client, elle laissait cette enfant toute seule dans la rue, et ma grand-mère l’emmenait chez elle et s’occupait d’elle. Après un certain temps, ma grand-mère a fini par l’adopter et la fillette est devenue ma cousine. Elle a épousé un étudiant chinois venu de Chine dans les années 1950, puis elle est partie s’établir en Chine avec lui. Elle est devenue la voix anglophone des actualités de Radio Beijing. Elle avait une voix très grave et recevait beaucoup de demandes en mariage. Un jour, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) est arrivée dans le commerce de mon père. Les enquêteurs voulaient en savoir plus sur ses liens avec ma cousine, mais en raison de son passé d’agent secret, ils avaient lâché prise.
b.h. Yael : Tu as dit que tu avais discuté avec ton père. As-tu enregistré ces conversations ? Et si oui, pourquoi ne pas avoir utilisé sa voix nulle part ?
KeithLock : J’ai fait des enregistrements avec certains des anciens combattants et filmé une entrevue avec Hank Wong avant son décès. Mais je n’ai pas utilisé ces éléments. Je ne pensais pas réussir à les intégrer judicieusement. En utilisant uniquement ma voix, ça créait un style plus cohérent. Mike [Hoolboom] et Midi Onodera m’ont convaincu que je pouvais faire le film ainsi. Je ne pensais pas qu’on pouvait simplement parler par-dessus les images d’un film. (rires)
Ali Kazimi : Ton utilisation de la musique et tes choix créatifs m’intéressent.
KeithLock : Je ne voulais pas que la musique influence les sentiments et les sensations des spectateur·trice·s. Je voulais que les personnes dans l’auditoire pensent à ce qu’elles regardaient et qu’elles en tirent leurs propres conclusions.
Dans ma recherche, j’ai trouvé des rapports sur chacun des hommes qui ont été envoyés au SOE [le quartier général du renseignement], à Londres. C’était comme lire le bulletin scolaire de mon père. Il y était noté qu’il était intelligent et qu’il parlait bien le chinois. Mais aussi qu’il n’aimait pas vraiment tuer à mains nues… Ça faisait partie de leur formation de base.
Kerri Sakamoto : La stratégie scientifique formelle fonctionne merveilleusement bien, et avec beaucoup de poésie, dans la reconstitution de la mémoire et des traces. Et puis j’aime ton humour revigorant ! Quand tu regardes un cadrage étrange et que tu découvres une femme cachée dans le coin d’une photo ! Ou encore quand tu trouves des douilles que ton père a peut-être tirées des décennies plus tôt, ou les figures peintes sur les pierres — tout ça était intégré magnifiquement.
KeithLock : Une plaque commémorative honorant les 13 soldats chinois de l’Opération « Oblivion » a été installée à Commando Bay [au sud de Kelowna, en Colombie-Britannique], là où ils ont suivi leur formation. La plaque a été posée en 1988 ; 50 ans étaient passés, alors c’était devenu légal de reconnaître leur travail. Je suis retourné là-bas pour filmer, mais pendant la scène où ils parlent de la plaque, je ne savais pas que la caméra tournait. C’est pourquoi le cadrage est si étrange. Quelque chose a permis la création de ce plan, pour que j’en garde une trace.
Traduction : Claire Valade
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