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Lettres d’Indonésie

Par Mike Hoolboom

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Des lettres. L’essai filmique tient peut-être son origine dans la correspondance entretenue par Sandor Krasna avec la narratrice de Sans soleil de Chris Marker (1983). Leurs échanges épistolaires dotent le film d’une épine dorsale souple qui leur permet de s’aventurer au Japon, en Guinée-Bissau, en Islande et plus loin encore. Marker nous a montré comment des lettres pouvaient tisser des liens entre des géographies éloignées. Ce que le cinéaste indonésien Beny Kristia révèle dans son remarquable court métrage When the Blues Go Marching In (Pengais Mimpi, 2025), c’est que des lettres peuvent aussi créer des liens entre des époques différentes.

Des lettres que l’artiste a écrites à son père imprègnent la bande sonore. L’artiste et militant a quitté la maison. Il s’excuse de ne pas avoir répondu plus tôt et raconte des songes engendrés par son épuisement. Dans son rêve, un poème laisse une marque sur la personne qui le lit, comme si la personne qui rêve était un livre lu par le langage. Un·e citoyen·ne lu·e par l’État. Son ton vire à la colère lorsqu’il reproche à son père d’avoir échoué à mettre en œuvre les changements politiques nécessaires. « Quel genre de monde m’as-tu laissé, papa ? » La révolution sera peut-être télévisée, mais elle ne sera jamais terminée.

L’artiste commence par une question difficile : comment tirer un film d’un mouvement social ? L’espace de ce film est déjà encadré par les grands groupes médiatiques. Si d’autres personnes que le gouvernement (aussi violent·e·s ou corrompu·e·s que soient ses dirigeant·e·s) se prononcent sur des questions politiques, on les qualifie aussitôt de « hordes dangereuses ». Comment créer un contre-film qui donnera le rôle central non pas à un individu, mais à la multitude ? Comment s’opposer aux raccourcis dangereux des surhommes par la nécessité de l’effort collectif ?

Des cyanotypes bleus montrent des manifestant·e·s étudiant·e·s de l’Universitas Brawijaya à Malang en 2024. Et ce n’est pas étonnant. La plupart des pays autrefois colonisés ont hérité d’un fardeau non désiré : ces familles issues de la classe dirigeante qui considèrent l’État comme une ressource privée pouvant être pillée à des fins personnelles. Les lois indonésiennes ont été modifiées non pas une, mais deux fois pour permettre aux fils du président sortant Prabowo Subianto de présenter leur candidature aux élections. On retrouve bien là la vieille formule : collectiviser le risque, privatiser le profit.

Avant de descendre dans les rues, les manifestant·e·s ont lancé une campagne de mèmes montrant un faux message du système d’alerte d’urgence orné de l’emblème national (un oiseau, connu sous le nom de Garuda Pancasila, qui apparaît sur le drapeau indonésien) ; celui-ci était planté devant un arrière-plan bleu foncé. Ce mème est devenu célèbre sous le nom de « Garuda bleu ». Dans les rues, les marcheur·euse·s dénonçaient le gouvernement corrompu et, bien que ces images aient été fabriquées par l’artiste, elles semblent rétro, délavées ; elles ont été traitées pour apparaître vieillies, comme si les cycles de manifestations s’évoquaient et se répétaient eux-mêmes. S’inspirant du mème du Garuda bleu, elles apparaissent ancrées dans un bleu profond.

L’artiste a pris part aux démonstrations. In medias res. Mais les enregistrements de son journal politique ne suffisaient pas à eux seuls à assurer un témoignage complet. Ces images devaient être retouchées et retravaillées à la main. Sauvées d’un monde numérique en voie de disparition et transformées en objets pouvant être tenus entre ses mains, marqués, chéris.

« Tout d’abord, nous avons fragmenté la séquence (numériquement) en 24 images par seconde. Puis, nous avons disposé ces images sur du papier dans une grille 3 x 3, soit neuf images par feuille. Nous avons imprimé ces négatifs sur du papier micacé, lequel est devenu le nouveau négatif. Nous avons placé celui-ci dans la partie supérieure d’une feuille de papier carbone noir de format A3, que nous avions enduite d’une solution chimique auparavant et laissé sécher au soleil pendant plusieurs minutes. Nous avons ensuite lavé le papier carbone à l’eau et l’avons fait sécher à l’intérieur. Cette opération a été réalisée dans ma chambre de pension. Une fois le papier sec, nous l’avons numérisé et monté. Les neuf grilles bleues imprimées ont enfin été coupées en photogrammes. » [1]


 

Papa, ce que j’ai vu m’a semblé étrangement familier. [2]


 

Les pancartes de manifestation brandies par les militant·e·s ont été habilement floutées et remplacées par des images de manifestations indonésiennes historiques. Les images agitées par ces activistes appartiennent à leurs parents — une solidarité intergénérationnelle qui s’avère aussi une mise en abyme. Les cris qu’on entend, ces « Longue vie aux étudiant·e·s ! », résonnent comme s’ils étaient à la fois inspirés et vaincus, car les étudiant·e·s crient toujours, dans les mêmes rues, pour une justice que la loi ne parvient pas à rendre, pour des politiques abandonnées par les politiciens.




 

Composé d’hommes aussi jeunes que les protestataires, un contre-mouvement s’organise sur le terrain. La police arrive. Faut-il s’étonner de voir tant de jeunes gens en uniforme, souvent (mais pas toujours) issus de milieux défavorisés, répondre partout dans le monde à des appels nationaux à soumettre leurs voisins par la force et à torturer les prisonniers ? La violence policière est une violence ordinaire. Qu’elles soient désastreuses, bouleversantes ou mortelles, ces actions, commises en toute impunité, sont menées par des fils, des voisins, des frères. Des garçons ordinaires, de bons garçons.


 

J’espère que les gens n’arrêteront pas de scander, de brûler, de détruire.


 

S’ensuit une longue scène nocturne en noir et blanc. L’homme qui écrit à son père semble déclamer sa lettre en un long hurlement furieux et angoissé. Comment pouvons-nous concevoir un nouveau monde lorsque nous sommes condamné·e·s à utiliser les méthodes de l’ancien monde ?

La scène se transforme. Le narrateur se tient debout au centre du cadre, maintenant entouré d’une équipe de tournage sur le campus d’une université. Au moment où son soliloque prend fin, l’équipe disparaît et l’écran se fragmente en divers photogrammes montrant des moments de la cérémonie de remise des diplômes. Ces gestes de jubilation sont familiers et rassurants : expressions publiques d’émotion, soulagement et fierté des familles. Chaque année, la même routine, et pourtant toujours neuve. Le fait qu’elle se déroule sur les terrains d’une institution scolaire nous amène à nous demander : qu’avons-nous appris ici ? Qu’est-ce que l’éducation, sinon un endroit où l’on étudie et où l’on consacre l’histoire, voire où on la rejoue parfois ?



Tandis que « Dark Excitement » (« Gelap Gempita »), l’hymne underground viral du groupe Sukatani, fait rage sur la bande sonore du générique, des images de démonstrations sont répétées, mais cette fois-ci traitées à la main en noir et blanc. Touchées par la main, ces images sont usées et effritées. Oui, les techniques ont beau être vieilles, mais elles sont renouvelées encore et encore par les espoirs résolus d’une nouvelle génération. Après tout, l’Indonésie est un pays où les mouvements sociaux ont fait tomber des dictateurs à deux reprises.


 

Comment va maman ?


 

Le chanteur du groupe, Twister Angel, a déclaré que leur chanson était une réaction aux gigantesques manifestations populaires des deux dernières années, lorsque des milliers d’étudiant·e·s sont descendu·e·s dans les rues pour protester contre les criminel·le·s au pouvoir et les forces de police brutales qui les ont protégé·e·s. Ce film est un acte de solidarité avec ceux et celles qui marchent dans les rues. Un contre-média, une contre-image, une contre-société. Comme le chante Twister Angel : « La lumière qui les éclaire sera masquée par ce drapeau. » [3]

 


[1] Rahmania Nerva. « Siasat Pengais Mimpi Mematerialkan Memorinya: Wawancara dengan Beny Kristia. » Minikino, 22 oct. 2025, minikino.org

[2] Tous les passages en italique sont des extraits de When the Blues Go Marching In, par Beny Kristia.

[3] www.paroles-musique.com/eng/lyrics-Sukatani-Gelap-Gempita-en-translation,t1768816

 

Traduction : Claire Valade

Toutes les images, gracieuseté de Berakinema.

 

 

*

 

 

Mike Hoolboom a commencé à faire des films en 1980. Mis en pratique, avec application quotidienne. Une remixologie continue. Depuis 2000, un flot constant de docus biographiques à partir de séquences trouvées. La question qui anime une communauté : comment puis-je être utile ? Des entrevues avec des artistes médiatiques au fil de trois décennies. Des monographies et des livres, écrits, édités, co-édités. Des écologies locales. Du bénévolat. Ouvrir la porte.

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Article publié le 8 avril 2026.
 

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