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Sirât (2025)
Óliver Laxe

Fréquence radicale

Par Marie-Paule Grimaldi

Les corps. Les corps humains, imparfaits, amputés, androgynes, queers, stones, charismatiques. Des corps qui dansent, qui dorment, qui regardent, qui sont là, en immanence. Le corps alourdi d’un père qui cherche sa fille, aussi entêté qu’égaré. Le corps de son fils, en devenir punk. Le corps du désert, dur et grandiose, trop calme, trop dangereux. Les enceintes massives et le corps du son, de la techno, qui crépite, irradie, qui fait trembler la caméra et s’inscrit jusque dxans les particules de l’air. « Ce n’est pas fait pour entendre, c’est fait pour danser », dit le personnage de Jade. Les corps mécaniques des camions, maisons nomades, refuges des quêtes d’extase. Tous ces corps forment et parcourent à la fois le sirât, ce chemin de la tradition islamique, aussi mince qu’un cheveu, aussi tranchant qu’une lame de couteau et qui va de l’enfer au paradis, alors que le poids des péchés pèse sur qui prend cette route. Sirât le film regarde ces corps, les accompagne, sans psychologie, sans caricature, dans le plus profond respect de leurs mystères et de leurs engrenages. Et dans ce film, à chaque instant, tout est beau.

Ou n’est-ce qu’une impression, qui serait en quelque sorte due à une hypnose, à une sorcellerie ? D’abord témoin, observatrice, nous faisant découvrir les personnages en douceur dans un gros rave au milieu du désert marocain, la caméra procède peu à peu à une immersion totale. Sirât nous entraîne au cœur du voyage de Luis (Sergi López) qui cherche sa fille, accompagné de son fils Esteban (Bruno Núñez). Elle n’a pas donné de nouvelles depuis des mois, suite à une de ces free party, alors ils passent des tracts parmi les milliers de personnes présentes. Mais la fête est illégale, et le monde bascule : en bruit de fond, on parle de guerre, de fin du monde, les Européen·ne·s sont sommé·e·s de rentrer chez elleux. Luis et Esteban partiront en cavale à la suite d’un groupe de teufeur·euse·s, Jade, Tonin, Stephy, Josh et Bigui, qui veulent se rendre à la prochaine fête, plus au sud. Dès lors, le point de vue se place au milieu, jamais à l’extérieur, comme si nous étions aussi de la bande, à partager les craintes, la solidarité, les trips et la terreur qui jalonnent l’aventure. Pour autant, le rituel halluciné de Sirât ne se produit pas qu’à l’intérieur du film, il entre en jeu dans la manière de vivre cette expérience cinématographique. Le film est à voir en salle, réduisant les possibilités de se soustraire à la puissance de ses images minutieusement accordées à la bande-son de Kangding Ray, décrite par plusieurs comme un chef-d’œuvre et qui module notre accueil du film, contient sa tension. Tout contribue à nous amener au plus près de la transe.

Certes, le réalisateur Óliver Laxe nous manipule, mais si ce quatrième long métrage est d’une grande maîtrise, sa démarche fait également place à l’intuition et cherche à puiser dans l’inconscient. Laxe est un enfant de Cannes : le documentaire Vous êtes tous des capitaines remporte le Prix FIPRESCI de la Quinzaine des cinéastes en 2010, son premier long métrage de fiction, Mimosas, le Grand prix de la Semaine de la critique en 2016, Viendra le feu le Prix du jury à Un certain regard en 2019, et finalement Sirât le Prix du jury (ex æquo) en 2025. Très généreux et passionnant dans les nombreuses entrevues qu’il a accordées pour le film, il se décrit comme un junkie de l’image, aborde le cinéma en tant qu’espace collectif et excessif, tend vers sa dimension spirituelle, assumant aussi que son dernier opus s’approche du film d’action, tout en restant foncièrement un film d’auteur. Dans ses influences, il cite Stalker (Andreï Tarkovski, 1979) tout autant que Sorcerer (William Friedkin, 1977), les Mad Max (George Miller, 1979-2024) et le cinéma psychédélique des années 60. Avec le directeur photo Mauro Herce, avec qui il travaille depuis son premier long métrage, ils ajustent le tournage autour des images qui s’imposent, à cause d’une tempête de sable ou par la fulgurance d’une vision de nuit. Pour des raisons pragmatiques de prises de vue en extérieur et de budget, Herce choisit de tourner principalement en 16 mm, restant réactif dans ce qu’il décrit comme un trajet perpétuel vers l’inconnu. Mais Óliver Laxe connaît aussi sa matière, puisqu’il a longtemps vécu au Maroc, où il tourne ses deux premiers films, et qu’il a arpenté l’Europe de rave en rave pendant quelques années avec sa compagne de l’époque, Nadia Acimi, devenue sa chef costumière et directrice de casting. C’est d’ailleurs avec un ami soufi, dans le désert marocain, lorsqu’il entend le son d’une fête, que lui vient la toute première idée de Sirât : il perçoit chez ces rebelles qui s’enivrent de danse et de techno quelque chose de fondamentalement mystique.
 



:: Bruno Núñez (Esteban) et Sergi López (Luis) [4 à 4 Productions / Crea SGR / El Deseo et al.]

 

Sirât dépeint cette communauté avec authenticité, et beaucoup d’affection. Pour l’ouverture, un véritable rave a été créé, et plusieurs centaines de personnes ont dépassé leur méfiance — on parle de gens qui se placent férocement en dehors du système — et se sont laissées filmer. Ce genre de fête dure plusieurs jours, avec le son en continu, les participant·e·s dormant, dansant et fêtant à toute heure, le tournage s’adaptant à ce rythme, ce qui donne une facture plus documentaire à l’introduction. Une interdiction de feu a également modifié le déroulement, et Laxe décide alors de réduire la portion accordée à la teuf dans le scénario prévu, passant de 40 à 20 minutes, un choix qui a déçu la communauté. Non pas que le film ne la dépeigne pas avec justesse, mais ce n’était pas le film attendu sur elle, sur sa manière de vivre qui refuse les normes et leur violence inhérente. Dépassant la rupture avec la société, Sirât fait éprouver une fragilité humaine et confronte un plus large public, en suivant une ligne de tension qui a émergé pendant la création, propre à l’œuvre plutôt qu’à ses artisan·e·s. Pourtant, en suivant le petit groupe sur la route, Laxe met de l’avant son intelligence, la force de ses liens et de son organisation, sa conscience sociale, sa sensibilité humaine, sans adoucir sa soif extrême de liberté et son goût pour les drogues. Outre López et Núñez, le reste de la distribution est composé de non-acteur·ice·s, vrai·e·s punks, magnifié·e·s dans leur silence et leur présence. De nombreuses heures de répétition, des rencontres sur plusieurs mois, et des techniques de jeu basées sur le mouvement authentique (une technique de danse qui consiste à laisser le corps bouger selon les impulsions intérieures, à l’écoute de celles-ci dans un contexte donné, sans forcer l’intention) les ont préparé·e·s au tournage. En entrevue, Sergi López parle de « jouer la douleur sans la vivre », d’accéder à la mémoire du corps. Pour ce rôle important et magnifique, il incarne en subtilité la tendresse tout autant que la sidération, le désespoir qui le pousse à aller de l’avant, à prendre des risques. Son personnage, comme tous les autres, reste opaque, mais la mécanique d’envoûtement du film génère une grande proximité, une intimité avec eux. Ce père en quête de sa fille, qu’on devine citoyen lambda à côté des punks, débarquant dans un milieu extrême dont il faut apprendre les codes rapidement, est peut-être la figure qui donne le plus de repères à la majorité des spectateur·ice·s, qui leur permet de se projeter dans l’histoire et son univers étranger.

Des repères, iels en auront besoin, car Sirât bouscule, choque, entraîne à vif dans l’expérience de la vie et de la mort. Profondément européen·ne·s, ses protagonistes sont des Occidentaux·ales : leur existence en marge est bien installée dans la contre-culture, méconnue mais pas inconnue, et à travers elleux, le film s’adresse et dialogue avec cette société. La posture est toutefois inversée et dégagée du voyeurisme souvent inhérent aux situations de précarité, de vulnérabilité, face à la guerre, au sentiment d’apocalypse ou du moins de fin d’un monde. La perte et le danger ne sont pas distanciés par le passé ou d’autres cultures, cette fois, ce sont des Européen·ne·s du présent qui fuient du nord au sud, qui migrent illégalement vers un lieu rêvé de liberté, de retrouvailles familiales, d’exotisme magique. On ne parlerait pas de road trip en pensant aux traversées de migrant·e·s, et si, techniquement, les protagonistes de Sirât en font un, qualifier le film ainsi nous place en décalage avec sa fureur existentielle. Ce n’est pas une errance ou une recherche abstraite à travers laquelle iels seront initié·e·s, il s’agit plutôt d’une expédition inévitable, poussée par la survie, ponctuée de quelques doses de LSD ou de peyotl, jusqu’au dépouillement.

Peu d’œuvres s’approchent de Sirât, de son univers intense, de sa manière de nous interpeller. En septembre 2025, le théâtre La Licorne présentait à guichet fermé la pièce Trip de Mathieu Quesnel, dont Sirât pourrait être le versant sombre. Trip abordait aussi les questions de vie, de mort, d’extase par le psychédélisme et la drogue, dans une joie dionysiaque. Elle invoquait Ken Kesey et les Merry Pranskters, cette bande qui, dans leur camion conduit par Neil Cassidy, voyageait aux États-Unis au début des années soixante, vantant l’ouverture des consciences par le LSD, une épopée notamment relatée dans When I was a Dynamiter de Lee Quarnstorm. Jusque-là, la correspondance fonctionne, mais dans le film de Laxe, l’esprit de Dionysos serait plutôt un tueur d’ego, celui des carnages. Le dieu du vin et de l’enivrement lacère également, ridiculise les prétentieux·ses, les ramène à leur plus simple condition ; une mise à nue morale qui s’adresse à l’Occident ici. La mystique psychédélique de Sirât porte une radicalité qui nous force à regarder à l’intérieur, personnellement et collectivement. Des images se déposent en nous pour ne plus repartir. Et encore une fois, voir le film ailleurs qu’au cinéma revient à l’échapper, à se soustraire à sa force, à son urgence de vivre. « Are you experienced », disait Jimi Hendrix. Dans la salle, après la projection, plusieurs personnes sont visiblement ébranlées. Quelques jeunes ne se lèvent pas, restent là sans dire un mot. Ils ont tout compris.

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Critique publiée le 19 février 2026.