DOSSIER : FANTASIA : 30 bougies de soufre et de sang
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TIFF 2026 : Aujourd'hui, je célèbre l'incomplétude

Par Mike Hoolboom

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Œuvre de patience, l’ethnodocumentaire Peacocks Come with the Clouds (2026) de Parastoo Anoushahpour s’ouvre sur trois plans généraux du paysage, dépouillé et nu, épuisé par l’extraction humaine. Les villageois·e·s toujours présent·e·s dans ces régions limitrophes mal-aimées entre l’Iran et le Turkménistan possèdent une grande richesse dans leurs traditions transformées par une culture axée sur la poésie et le tissage, mais sont pauvres à tous les autres égards.

 

Maman est un mot qui dort dans la pièce d’à côté. [1]

 

La caméra effectue de légers mouvements panoramiques hésitants, ou ne bouge pas du tout, se contentant d’attendre que des doigts effleurent chaque mot inscrit sur une page de poésie, ou que des enfants se costument pour des rituels invisibles. Plus tard, on les voit assi·e·s, prenant la pose, décrivant les broderies aperçues plus tôt. Chaque récit est différent ; l’Histoire se dépose en chaque corps à sa façon, selon ses propres besoins mystérieux. J’essaie d’imaginer un moment culturel ici, dans le nord, dans lequel Internet remplirait chaque visage à ras bord, matin et soir, dans lequel des enfants, ou n’importe qui en fait, prendraient le temps d’expliquer leur réaction à un moment culturel.

 

Les distances qui se sont rapprochées.

 

Les enfants vivent au cœur de ce film. Au passé et au futur. Réinventeur·trice·s de culture. Blotti·e·s les un·e·s contre les autres, les enfants écoutent l’un de leurs camarades chuchoter une histoire qui les ravit. Ils et elles répètent une pièce de théâtre, alors même que certain·e·s parmi ces jeunes existent dans une pièce de théâtre différente. Ils et elles ne sont pas les spectateur·trice·s de la culture d’autrui, mais incarnent la culture. Et celle-ci s’inscrit dans les corps que ces enfants font et défont ensemble. L’enseignante facilite les choses, elle est là pour écouter, pour répondre et pour accompagner gentiment. Une rivière sans rives devient un océan. Lorsqu’une fillette commence à danser, le travail de l’enseignante est de détourner l’attention de la pièce pour que tout le monde prenne acte de ce qui se produit dans le présent, à l’endroit où une étincelle donne de nouveau vie à l’Histoire. La connaissance est une autre façon de jouer. Regarder et écouter sont des actions qui engagent tout le corps à la fois. Le corps est l’enseignante, l’enseigne pour l’autre.


 

Les mots qui resteront de nous éprouveront une étrange sensation d’insomnie.

 

La démocratie ressemble-t-elle à ceci ? Comment le saurais-je ? Je n’ai jamais vécu dans une démocratie. Je vis dans un pays qui applaudit lorsque ses dirigeant·e·s sont ventriloqué·e·s par les grandes entreprises.

 

L’image qui souhaite me garder en vie est désormais toute petite, si petite.

 

L’usine de poulet est une impitoyable machine de mort. Est-ce trop demander à l’artiste de ne pas la filmer de si belle manière ? Les ombres des ouvrier·ère·s se rassemblent, puis entrent en action, rouages de la même mécanique, cet abattoir qui rend la vie possible.

La poésie est la pierre angulaire ici. La touche si puissante de la langue kurde, les siècles vécus en parias, l’expression des dépossédé·e·s. Un cadre si limpide à partir duquel se comprendre soi-même et le monde. Les pires insultes sont réservées à l’ennemi : on le traite d’illettré. Mais alors qu’apparaissent ces aphorismes profondément personnifiés, il y a toujours la rumeur persistante d’enfants qui bavardent à l’arrière-plan, de portes qui s’ouvrent sans qu’on les aperçoive jamais, de bruits de pas qui vagabondent sans qu’on les suive jamais, sans oublier le son le plus parfait des plaines : celui du gravier crissant sous des pneus qui roulent lentement. C’est un rappel que la vie se déroule en dehors du cadre, et que, même à l’intérieur de celui-ci, il existe des mystères qui ne peuvent qu’être suggérés. À l’instar des merveilleux courts métrages de Payal Kapadia, l’enchantement et le quotidien sont enchevêtrés, et ce qui est tissé dans l’un comme dans l’autre est ce sentiment de lutte constante pour manger, pour être mère, pour porter les espoirs de tout un village.



Dans le plan final du film, le vaste paysage réapparaît, dépouillé et nu, les arbres clairsemés de la forêt qui brûle. On dirait une peinture. Le plan dure longtemps, quoiqu’il ne dure pas aussi longtemps qu’une vie. Au cœur de ce plan, l’image se fige quelques instants, puis s’anime de nouveau. Je crois que l’artiste suggère ceci : voici ce que j’ai réussi à vous apporter, ce moment de l’incendie. C’est tout. Une tranche. Une impression. Quelque chose de radicalement incomplet. Pouvez-vous vivre avec ça ? Pouvez-vous laisser ce moment toucher votre propre incomplétude ?

Sur la copie de visionnement du film, il est écrit « V6 » : 6e version. J’imagine les années passées dans le brouillard de la salle de montage. À chercher l’équilibre. À garder une place pour le monde invisible, le non-dit qui se tapit au cœur de toutes ces paroles. Chaque version faite d’espoir et de fantasme. Et puis la voici enfin, cette réflexion intime qui est prête à entrer dans la méconnaissance d’autrui. Mais le fantasme se brise, une autre version s’avère nécessaire. Encore et encore. Les conversations contraignent l’artiste à retourner au pied de la montagne où la tâche l’attend toujours. Combien de temps durera cette infinité ? Combien de débuts faut-il ? Six, en fin de compte. Appelons-le simplement ainsi : le documentaire le plus énigmatique, le plus parfait de l’année.

 


[1] Toutes les citations en italiques proviennent du film.

 

Traduit de l'anglais par Claire Valade

Toutes les images, © Parastoo Anoushahpour

 

 

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Mike Hoolboom a commencé à faire des films en 1980. Mis en pratique, avec application quotidienne. Une remixologie continue. Depuis 2000, un flot constant de docus biographiques à partir de séquences trouvées. La question qui anime une communauté : comment puis-je être utile ? Des entrevues avec des artistes médiatiques au fil de trois décennies. Des monographies et des livres, écrits, édités, co-édités. Des écologies locales. Du bénévolat. Ouvrir la porte.

 

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Article publié le 24 septembre 2026.
 

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