
Dans The Most Terrible Time in My Life (1994), premier film d'une trilogie réalisée par Kaizo Hayashi dans les années 1990, les bureaux du détective privé Maiku Hama sont situés au-dessus d'une vieille salle de cinéma de Yokohama. Afin de le rencontrer, ses clients sont donc obligés d'acheter un billet pour la projection en cours. On s'imagine sans peine que les enquêtes réelles et les intrigues fictives s'entremêlent dans la tête du maladroit limier, comme si les films présentés sur cet écran qu'il côtoie quotidiennement s'en échappaient par bribes pour aller contaminer le monde extérieur. Ou peut-être est-ce l'inverse ? Après tout, le titre affiché sur la marquise est toujours celui du long métrage que l'on s'apprête à regarder. La vie, chez Kaizo Hayashi, prend la forme d'un film ; ou, plus précisément, celle d'un songe se nourrissant de l'infinité de films s'accumulant peu à peu dans notre esprit. Ses héros ont un projecteur dans la tête. Peut-être même sont-ils les personnages d'un long métrage, rêvant qu'ils jouent dans un film inspiré d'un autre film.
Dans To Sleep So as to Dream, sa toute première réalisation, l'intrigue porte très concrètement sur l'histoire du septième art au Japon. La piste d'indices que l'on y suit nous ramène vers un passé à demi oublié, prenant sa source au temps du muet et dans la période de l'avant-guerre. Mais elle nous guide aussi jusqu'à un film intitulé L'éternel mystère, dont le secret ne nous sera jamais tout à fait révélé. Le principe même de l'enquête possède chez Hayashi une portée métaphysique. C'est le moteur d'une existence passée à sonder cet « éternel mystère », auquel le cinéma permet d'accéder par le truchement d'un mirage. Le cinéma nous apprend non pas à dormir, mais à rêver ; et le rêve à nous donner à voir une vérité qui nous échapperait autrement. Hayashi filme donc comme on rêve, dans l'espoir que cette logique onirique rejaillisse sur le réel. Si ses personnages sont détectives, c'est que la vie elle-même prend chez lui la forme d'une énigme impossible à résoudre.
Le film cultive une texture particulière, à la fois claire et diffuse ; ses images fourmillent d'innombrables détails, dont la précision se perd dans une sorte de flou brumeux. Les liens les unissant sont rigoureusement nébuleux. Le récit, à l'instar des multiples éléments qui le peuplent, tourne en rond. Comme la bobine d'un projecteur, produisant son ronronnement hypnotique. Comme ces gyroscopes omniprésents dont l'oscillation ésotérique méduse et ensorcelle. La trajectoire du film est celle d'une course-poursuite au bout de laquelle on reviendrait sur ses pas. C'est un objet abscons à dessein, envoûtant et insaisissable. Chaque plan est une invitation à se perdre, à s'égarer dans son impénétrable beauté. Les détectives somnambules s'enfoncent dans les ténèbres, au son d'une berceuse cristalline, jusqu'à ce qu'ils aboutissent sur le plateau du film au sujet duquel ils enquêtent. Ont-ils été propulsés vers le passé, ou celui-ci vient-il de faire irruption à même le présent ? C'est plutôt le temps qui se replie sur lui-même, comme si la fin du récit ne pouvait être trouvée qu'en retournant au tout début.
Il se dégage de l'ensemble une profonde mélancolie. To Sleep So as to Dream est un objet spectral, hanté par les fantômes d'un cinéma qu'il tente de ramener à la vie. Les décors, signés par Takeo Kimura, évoquent ses collaborations des années 1960 avec le légendaire Seijun Suzuki. Shunsui Matsuda, dernier benshi de l'ère du muet, reprend du service pour une scène charnière du film. Fujiko Fukamizu, actrice des années 1930, vue notamment chez Kenji Mizoguchi et Sadao Yamanaka, tient ici son premier rôle depuis 38 ans. Il n'est pas nécessaire de saisir ces références afin d'apprécier le film en résultant. Elles l'infusent cependant d'un supplément de densité, soulignant cette idée que les fragments d'un vaste imaginaire cinéphile s'y réverbèrent comme dans un immense kaléidoscope. Ces multiples influences s'entremêlent d'une manière tout à fait originale, comme si le cinéma d'un autre temps se prolongeait par-delà lui-même pour s'enraciner dans le présent à travers une série de rimes visuelles surréalistes. Dans To Sleep So as to Dream, le film noir façon Nikkatsu cohabite tout naturellement avec le jidai-geki ainsi que les mélodrames de la Shochiku.
L'espèce de perfection formelle de l'ensemble s'avère évidemment remarquable. Mais, surtout, le film trouve le moyen d'être éminemment divertissant malgré son ambition poétique considérable. Avec ses ninjas et ses détectives privés, ses princesses et ses trapézistes, To Sleep So as to Dream s'impose comme une vibrante lettre d'amour au cinéma en tant qu'art populaire, ancrée dans la riche tradition du film de genre japonais ; et si elle paraît obsédée par l'avènement du cinéma, c'est peut-être parce qu'elle aspire à renouer avec cet émerveillement initial ressenti par le public découvrant la lanterne magique ou l'enfant pénétrant pour la première fois dans la salle obscure. Hayashi invente dès son premier film une forme qui exprime cet enthousiasme, ce romantisme propre à une certaine passion cinéphile ― composant un monde où les rêveries de celluloïd se substituent au réel, recomposent l'histoire à leur image et illuminent l'âme humaine. Et si ses protagonistes sont à la recherche d'une « scène manquante », qui viendrait clore L'éternel mystère, on se doute bien de ce qu'impliquent le défilement de la dernière image et la fin de la séance. Car, chez Hayashi, il en va du cinéma comme de la vie pour la simple et bonne raison que le cinéma est la vie.
Le film sera projeté le mercredi 17 juin à 19h au cinéclub La Métropolitaine : ⇒ Billets
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