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Deux pianos (2025)
Arnaud Desplechin

Beaucoup de fausses notes

Par Christophe Huss

On peut observer le nouveau film d’Arnaud Desplechin, Deux pianos, sous le prisme de sa filmographie et de ses thèmes favoris. Les sources ne manquent pas pour s’abreuver de ces exégèses dépléchiniennes ; elles sont si nombreuses qu’on peut même se faire façonner une critique sur mesure par une intelligence artificielle.

On peut aussi regarder Deux pianos comme un film qui s’inscrit dans une autre tendance : celle de ces longs métrages qui, depuis quelques années, trouvent dans la musique classique ou l’univers des musiciens, un cadre si éloigné du quotidien des spectateurs qu’on pourrait le croire exotique, mais qui, à force d’être exploité sous de mauvais prétextes, finit par devenir convenu et lassant.

L’histoire de Deux pianos nous amène à Lyon lors du retour d’un artiste hanté par son passé. L’analogie avec le formidable Un revenant de Christian-Jaque (1946) — porté par les dialogues d’Henri Jeanson et un Louis Jouvet au sommet de son art — s’arrête là. Mathias Vogler (François Civil) n’est pas directeur de troupe de théâtre, comme l’était jadis Jean-Jacques Sauvage (Jouvet). C’est un pianiste classique qui a visiblement sabordé une carrière prometteuse pour aller enseigner au Japon, où il a vécu une dizaine d’années. Il revient à l’instigation de son ancienne mentore, Elena (Charlotte Rampling), qui le réclame pour un concert à deux pianos à l’Auditorium de Lyon. Mathias apprendra vite qu’Elena perd la mémoire et veut annoncer en sa présence son retrait de la scène. Parallèlement, dès sa première soirée, il croise Claude (Nadia Tereszkiewicz), la femme qu’il a aimée éperdument autrefois, mais qui a épousé son meilleur ami, Pierre (Jeremy Lewin). En se promenant dans un parc, il aperçoit un enfant de huit ans dans lequel il reconnaît son double. Évidemment, cet enfant, prénommé Simon, est celui de Claude. Bien sûr, aussi, on ignore s'il est de Mathias ou de Pierre, puisque Claude aimait les deux. La mort brutale de Pierre va pousser Mathias dans les bras de Claude. Va-t-il abandonner une carrière, qu’il avait déjà abandonnée, mais cette fois pour s’installer à Lyon ? Heureusement, la béquille de Mathias, son ex-agent Max (Hippolyte Girardot), veille et rattrape les coups.

Si l’on envisage Deux pianos comme un film se déroulant dans le milieu classique, il se situe au confluent de deux courants. Le premier, à l’image des Jours heureux (2023) de Chloé Robichaud, utilise la musique comme un alibi cossu, un simple décor d’arène où les personnages déploient des exaltations génériques : des cris sans chuchotements, propices à une suite de confrontations qui pourraient tout aussi bien éclater chez des bouchers-charcutiers ou des soudeurs. Le second, dont le parangon reste Ténor (2022) de Claude Zidi Jr., enchaîne les situations improbables sous prétexte que le grand public ne connaît pas vraiment l’univers du classique.

À cette confluence, Arnaud Desplechin réussit un triple tour de force : dépasser les « modèles » existants, étendre les invraisemblances bien au-delà du territoire musical et, surtout, construire un long métrage autour d’un musicien d’où la musique est quasiment absente. Desplechin aurait pu utiliser son sujet pour créer un « opéra cinématographique », sachant que le secret de l'opéra est de faire exprimer par la musique les sentiments que les protagonistes taisent. Eh bien non : il a préféré les vociférations, les « je-couche-mais-je-te-quitte », les « je-couche-pas-parce-que-je-t’aime » (avant, tout de même, un « prends-moi-entre-deux-portes-dans-l’entrée-de-l’immeuble ») et autres merveilles qui font le sel de la vie et de son cinéma. À ce jeu-là, Nadia Tereszkiewicz est aussi virtuose qu’exaspérante, et François Civil apparaît stoïque, condamné à jouer une forme d'invertébration dans un univers qui le ballotte entre fantômes du passé et décisions capitales.

En tant que critique essentiellement musical, je suis souvent étonné de voir le poids que prend le « positionnement filmographique » dans la critique de cinéma. Ainsi, face à l’effondrant biopic Maria (sur Maria Callas avec Angelina Jolie, 2024), certains en sont venus à chercher dans l’œuvre antérieure de Pablo Larraín des circonstances atténuantes, voire des grilles de lecture.

Or, d’après les enquêtes annuelles de sociologie menées par le CNC via l’étude CinExpert, les critères de choix du public sont d’abord le sujet (histoire, genre) à 55-65 %, puis les acteurs (la distribution) à 35-40 %. Le metteur en scène n’arrive qu’en troisième position, avec 15-20 %.

Évidemment, en catégorie « Art et Essai », ce dernier pourcentage remonte. Mais est-ce parce que le prêt-à-penser nous enseigne que les amours impossibles et les blessures personnelles sont au cœur de l’œuvre de Desplechin qu’une affiche titrant Deux pianos, avec Charlotte Rampling, va attirer des spectateurs impatients de voir des exalté·e·s et des renfrogné·e·s faire le contraire de ce qu’ils et elles disent et dire le contraire de ce qu’ils et elles font ?



:: Charlotte Rampling (Elena) [© Emmanuelle Firman / Why Not Productions]


Charlotte Rampling, elle, disparaît au milieu du film en laissant une lettre que Mathias glisse dans sa poche. Le magnifique sujet de la perte de mémoire chez les musiciens est ainsi évacué, ce qui permet d’amorcer une galerie d’invraisemblances. Le deuil de Pierre, personnage pourtant magnétique a priori, n’est vécu par personne : ni par sa femme, ni par son fils, ni par son meilleur ami. Citons aussi ce père qui balance à un enfant de moins de huit ans qu’il n’est peut-être pas son fils, mais celui de son pote (c’est sans doute génial, c’est du Desplechin…). Ou encore le gamin qui chute de cinq mètres pour s’égratigner à peine, avant de passer une après-midi avec Mathias et de réclamer qu'il s'installe à la maison. On a gardé la meilleure pour la fin : que fait notre pianiste à la veille de sa première répétition, après avoir retrouvé Claude et s’être alcoolisé ? Il frappe à coups de poing un rideau métallique ! Dans la vraie vie, certains pianistes de concert, qui n’ont pas le droit de faire du ski, contrats d’assurance obligent, portent tout juste leurs sacs d’épicerie.

Plus que la sévère Charlotte Rampling, qui impose sa stature avant d'être évacuée à mi-parcours, Hippolyte Girardot (l’agent) traverse ce champ de mines en figure tutélaire magistrale, avec une dignité exceptionnelle. Il est l’élément stabilisateur dans ce tableau lourdingue où le présent échappe à des protagonistes qui se croisent sans cesse, rongés par le passé et incapables de construire l’avenir.

À propos d'avenir, terminons sur un clin d’œil cocasse. L’approche révérencieuse face au cinéaste teintant une bonne partie des commentaires, l’intelligence artificielle y met aussi du sien. Dans notre petit jeu consistant à lui faire générer une critique sur mesure, l'outil a mis en exergue cet exemple censé illustrer le génie du réalisateur :
 

« Lorsque la mentore lance à un Mathias en crise son fameux : “Rubato, pas legato !”, Desplechin ne parle pas seulement de technique pianistique, il parle de la vie : savoir s'accorder de la liberté, du retard, de la suspension, plutôt que de lier rigidement les événements d'un passé douloureux. » C’est puissant comme métaphore, n’est-ce pas ?


Hélas, Elena ne dit pas du tout cela. Ses mots exacts sont : « Droit dans le fugato, pas de rubato s’il te plaît. Là tu traînes. Je veux plus d’engagement… » Voilà : pile le contraire. Alors, il dit quoi Desplechin ? Qu’il faut foncer et prendre des résolutions ? Et si, pour une fois, on se contentait de voir et d’écouter, au lieu de fantasmer ?

 

 

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Christophe Huss couvre la musique classique pour Le Devoir depuis 2003. Diplômé en administration des affaires (ESSEC, France), il fut auparavant rédacteur en chef du magazine Répertoire des disques compacts à Paris et vice-président des Cannes Classical Awards. Passionné de radio, de vidéo, de cinéma et de nouvelles technologies, chroniqueur aux côtés de Joël Le Bigot à Radio-Canada, il a été lauréat du Grand Prix du journalisme indépendant de 2016, catégorie « Critique culturelle ».

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Critique publiée le 8 juin 2026.