PANORAMA-CINÉMA : 20 ans de critique
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Black Conflux (2019)
Nicole Dorsey

La plasticité du féminisme émergeant

Par Maude Trottier

Avec ce premier long métrage aux qualités aériennes, la jeune canadienne Nicole Dorsey signe une œuvre qui témoigne des sensibilités féministes émergeantes, à la faveur de la conscientisation du spectre des enjeux entourant ce que l’on regroupe sous le terme « culture du viol ».  Et c’est bien dans le tact éthique avec lequel Dorsey rend tangible ce que ce spectre recouvre d’imaginaire tacite et d’oppression sourde que git la force de son film, ouvertement exploratoire. En accordant une attention égale à deux protagonistes antagonistes, un homme dans la trentaine vivant avec sa soeur et une jeune femme dont la mère est en prison, Dorsey tisse une trame narrative qui tente de s’éloigner des évidences imparties aux pôles structurants abusée/abuseur, tout en gardant vifs les mécanismes psychologiques par lesquels l’un et l’autre des personnages habitent ou sont habités par ces rôles.

Sur fond sonore d’eau qui s’écoule et de générique, Black Conflux s’ouvre sur la voix a cappella de Jackie (mutine et profonde Ella Ballentine). Un premier plan sur le visage de la jeune femme la révèle lentement, par le truchement d’un zoom arrière qui achève son mouvement en se posant frontalement devant la figure. Voici Jackie, nous dit la caméra, voici ce à quoi ressemble cette personne, des grands yeux verts, une bouche généreuse, un visage enfantin, un pull rose pastel. La séquence suivante poursuit ce geste déictique en l’étendant à l’univers dans lequel gravite Jackie qui, au terme de son audition à la chorale locale, rejoint sa meilleure amie Amber sur la banquette arrière d’une voiture où se trouvent également deux jeunes hommes. Des regards s’échangent, les moqueries fusent, l’été bat son plein. Nous sommes à Terre-Neuve, en 1987. Dans le même temps, un homme fait des courses dans un supermarché, ses mains saisissent des condiments et, a contrario du mouvement de révélation frontale du visage de Jackie, nous l’attrapons par la nuque, pour immédiatement voir ce qu’il se met à regarder, une revue porno où la pin-up lui jette imperceptiblement un coup d’œil. Alors seulement le visage de Dennis nous apparaît, absorbé et incrédule de ce à quoi il vient d’assister. Voici Dennis (poreux et inquiétant Ryan McDonald), dit la caméra, voici un individu voilé, se sentant regardé par la sexualité des femmes, faisant ses courses seul, sous les néons blafards d’un supermarché de banlieue.

Le modus operandi du film est campé : un montage alterné judicieux qui, allant de Jackie à Dennis, permet d’approfondir d’une part des univers différés, de brosser leur environnement respectif et d’autre part, de mettre habilement en parallèle ces vies qui s’opposent en tout point. Une masculinité trentenaire en proie au refoulement sexuel et à l’hallucination de femmes qui tentent de le piéger contra une féminité qui éclot et s’ouvre aux premières manifestations du désir tout en se positionnant devant la pression à vivre le premier rapport sexuel. Peu à peu, nous avançons dans la vie de Jackie et Dennis, dans une alternance de jours en demi-teintes et de nuits où surgissent des voitures, où la menace point du fond de l’opacité du noir. Le film prend remarquablement son temps, s’attardant à composer les personnages à l’aide de situations-péripéties qui extériorisent ce qu’ils traversent. À la maison où Jackie vit avec sa tante alcoolique et où Dennis vit avec une sœur dépeinte comme une sorte de vieille fille ; à l’école secondaire où Jackie s’intéresse à ses leçons d’histoire, à l’usine où Dennis subit les jugements de ses collègues à l’égard de sa timidité vis-à-vis des femmes ; à la plage, lors d’une fête d’adolescents, au bar où Dennis se confronte à la violence de son rapport aux femmes. Tout au long, et Jackie et Dennis adviennent, vulnérables, tendus sur le fil de leur propre subjectivité, aux prises avec des situations familiales qui les marginalisent.

Or, si cette façon de procéder par petites touches nous familiarisent ainsi avec l’un et l’autre, se construit également dans le hors champ de ses vies parallèles une forme d’intrigue menaçante. Pendant que Dennis est de plus en plus en relation avec cette femme hallucinée dont la fonction est de faire ressortir toutes ses tentations, Jackie développe un lien de confiance avec un jeune homme dont la situation familiale est aussi morcelée. À force de nuits, à force de ces voitures où les jeunes femmes auto-stoppeuses embarquent et à l’intérieur de celle où Dennis épluche lui-même le monde, nous craignons que l’inévitable tranquillement se fabrique. Car après tout, Jackie et Dennis se sont bel et bien aperçus, au détour de la rue et tout semble concourir à les réunir au fond de cette nuit du viol potentiel. Seulement, Dorsey ourdit notre peur pour mieux la déjouer et nous lui en savons grâce. « Ce monde dont nous voulons faire part » nous échappe, il nous isole en nous-mêmes.

Il ressort de Black Conflux une réflexion pleinement incarnée dans les choix de mise en scène et une volonté d’aborder un sujet sensible par ses bords, de comprendre et donner à comprendre, d’aller au-delà des évidences, d’avancer collectivement. Il ressort également de ce film des qualités plastiques mises au profit des effets de suspension narratives, avec une photographie soignée et des plans ponctuels du territoire terre-neuvien où la nature majestueuse intervient comme quelque chose qui déborde le plan, à l’instar d’une conscience muette qui nous renvoie à la nôtre.

Peut-on pour autant affirmer que Black Conflux maintient le pari de subtilité qu’il nous propose ? Certains écueils abondent. Derrière Jackie et Dennis, se profile une galerie de personnages principalement féminins. Cette déclinaison procède d’archétypes fortement caricaturaux et dépréciatifs : la tante alcoolique, une mère en prison, une meilleure amie tagapeuse qui intériorise le point de vue masculin, une vieille fille austère, une quinquagénaire un peu pathétique dans un bar, une fille timorée aux lunettes géantes intéressée par Dennis, une femme « who would deep-throat a dunckey if you let her ». La performativité de ces personnages-repoussoirs est plutôt accablante, puisque toute forme de sexualité et caractérisation féminine extérieure à celle de Jackie est passée au crible de stéréotypes crasses. Il en va de même pour le choix des années 1980, passé encore proche perçu, en amont, comme une forme de Moyen-Âge pré-metoo, choisi sans doute pour sa proximité temporelle. Il s’agit pourtant d’une décennie nodale pour le féminisme, qu’il soit théorique ou cinématographique. Le féminisme des années 1980 a précisément combattu les schèmes dans lesquels Black Conflux l’enferme, après avoir gagné le terrain des droits de vote et à l’avortement, après s’être battu, aux côtés des autres minorités, pour l’assouplissement voire l’abolition de maintes mesures patriarcales. C’est en effet vers la fin des années 1970 et début des années 1980 que se mettent à essaimer les anthologies sur le cinéma féminin et féministe, que le champ des études féministes s’élargit vers des questions de représentation, d’agentivité, de normes de genre, de concert avec les remises en question postmodernistes. On souhaiterait voir s’incarner à l’écran cette conscience historique du féminisme dans le traitement des enjeux actuels.

En somme, si Black Conflux réussit à injecter de la compréhension plastique dans le rapport abusée/abuseur, puisque le film s’affaire à assouplir cette distribution de rôles par la voie royale de la mise en scène, c’est paradoxalement au détriment de la représentation historique et en acte des femmes. Or, il faudra prendre cette contradiction comme une belle perche tendue au cinéma de demain pour que continue le mouvement d’approfondissement nuancé en train de voir le jour avec des réalisatrices comme Nicole Dorsey.

 

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Critique publiée le 30 novembre 2022.