VOL. 5 NO. 23
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Tous les soleils (2011)
Philippe Claudel

Vivre et laisser vivre

Par Jean-François Vandeuren
Si le passage de l’enfance vers l’adolescence peut être tout sauf une partie de plaisir pour les principaux concernés, imaginez ce qu’il en est pour ces pauvres parents voyant leur progéniture grandir trop vite à leur goût et adopter des comportements souvent erratiques et incohérents. C’est à cette situation évoluant d’heure en heure que sera confronté le pauvre Alessandro (Stefano Accorsi) alors que sa fille Irina (Lisa Cipriani) semblera prendre un malin plaisir à marcher davantage dans les traces de son oncle Luigi (Neri Marcorè), artiste coloré trop attaché à ses toiles pour les vendre aux plus offrants et affichant des opinions politiques pour le moins contestatrices, plutôt que de suivre les siennes. Bref, il n’y a ici aucune véritable raison de s’énerver. Mais toute cette histoire sera évidemment bien différente du point de vue d’un père dont l’emploi (professeur de musique baroque et traditionnelle) comme les occupations (chanteur au sein d’une troupe interprétant des airs religieux, copropriétaire d’une maison de campagne tombant en ruine) l’amènent à vivre continuellement dans le passé. Il faut dire qu’Alessandro aura été contraint d’élever sa fille seul depuis que celle-ci est âgée de cinq mois, soit au moment où sa femme perdit la vie dans un accident de la route. Luigi et Irina auront alors la bonne idée de tenter de remplir la vie sentimentale d’Alessandro, croyant que cela pourrait lui permettre de respirer un peu mieux, et qu’il finirait par la même occasion par les laisser vivre leur vie respective comme ils l’entendent. Et, effectivement, cela semble faire beaucoup trop longtemps que notre bon professeur n’a pas donné de chance à l’amour, lui qui ne s’est visiblement pas encore complètement remis de la mort de son épouse.

Bien qu’il s’agisse de deux oeuvres foncièrement différentes en termes de ton et de mise en scène, Tous les soleils s’impose néanmoins comme une variation sur les mêmes thèmes que ceux qu’avait explorés de brillante façon Philippe Claudel avec son excellent premier long métrage, Il y a longtemps que je t’aime. Ainsi, il est une fois de plus question ici d’un personnage cherchant tant bien que mal à renouer avec une certaine sérénité, laquelle lui permettrait de finalement laisser les événements du passé derrière lui et de poursuivre son chemin sur le long sentier de la vie. Bien que malheureuse, l’histoire d’Alessandro demeure néanmoins beaucoup moins tragique que celle de l’ancienne détenue qu’interprétait avec force Kristin Scott Thomas dans l’opus de 2008. Mais il faut dire que le protagoniste du présent exercice ne fait rien non plus pour aider sa cause en cherchant plus souvent qu’autrement à côtoyer la mort plutôt que la vie, visionnant à répétition une cassette contenant les derniers instants de bonheur partagés avec son épouse et donnant généreusement de son temps pour faire la lecture aux personnes atteintes de graves maladies dans un hôpital. Et c’est à ce niveau que les héros des deux longs métrages de Claudel se révéleront le plus différents, l’un se heurtant constamment à des barrières qu’il aimerait pouvoir franchir, l’autre ne se donnant même pas l’opportunité de les approcher. Encore là, il n’en reviendra qu’à Alessandro de sortir de cette morosité. Un salut dont il se rapprochera lorsqu’il fera la connaissance de Florence (Clotilde Courau) qui, ironiquement, viendra tout juste de perdre sa mère - à qui Alessandro aura lu nombre de bouquins au cours de la dernière année.

En proposant cette comédie douce-amère en guise de second long métrage, Philippe Claudel fait d’une pierre deux coups, approfondissant davantage les thématiques et les préoccupations qu’il avait déjà su traiter de main de maître avec sa première production d’envergure tout en démontrant sa grande versatilité à titre de réalisateur. Ainsi, autant le cinéaste français était-il parvenu à faire preuve d’une rigueur pour le moins impressionnante dans son orchestration d’une oeuvre dramatique extrêmement chargée émotionnellement, autant il se montre encore une fois en pleine possession de ses moyens à la barre d’un film essentiellement humoristique. Tous les soleils se révèle d’ailleurs des plus ambitieux à cet égard, accumulant les situations anecdotiques comme celles ayant une incidence plus particulière sur la vie des principaux personnages, et ce, à un rythme aussi stimulant que savamment soutenu. Le tout sans que l’une d’entre elles ne paraisse jamais inutile ou superflu, chacune servant plutôt à étoffer un récit déjà fort substantiel tout comme le caractère des individus y évoluant, accordant une importance plus marquée à certains tout en réussissant à caractériser les autres d’une manière on ne peut plus concise. Et c’est précisément ici que la grande sensibilité avec laquelle Claudel aborde ses différents sujets s’harmonise à une mise en scène se révélant aussi habile et gracieuse que son scénario. Une vivacité lui permettant d’octroyer continuellement un nouveau souffle de vie à son univers filmique afin que celui-ci finisse par triompher une bonne fois pour toute de cette mort qui rôde et ankylose directement ou indirectement l’ensemble des personnages. Le tout au coeur d’une histoire où la légèreté du rire finira par avoir raison de la lourdeur des larmes, et ce, sans que le poids de celles-ci ne s’en voit amoindri.

Il faut dire que la fougue émanant des personnages secondaires contribue fortement à cette ascension progressive comme au ton à la fois tendre et loufoque caractérisant l’entreprise, de la première histoire d’amour d’Irina aux divagations de Luigi sur la situation politique de l’Italie sous Berlusconi en passant par la multiplication des conquêtes d’Alessandro - dont ce dernier ne sera pas toujours au courant. Nous aurons du coup l’impression d’avoir affaire à une oeuvre dont le petit monde est toujours en mouvement, même si sa principale figure, elle, est restée immobile depuis beaucoup trop d’années. Cela ne veut pas dire toutefois qu’Alessandro soit un être profondément désagréable, bien au contraire. Il demeure un individu foncièrement sympathique ayant le coeur sur la main et cherchant toujours à poser le bon geste, même s’il s’y prend d’une manière souvent maladroite, et c’est ce qui nous fera en soi espérer que ce dernier réussisse à réintégrer définitivement le monde des vivants. Il ressort ainsi de Tous les soleils un film beaucoup plus complexe qu’une simple comédie drôle et attendrissante, même s’il s’agit là de termes on ne peut plus appropriés pour en qualifier l’essence. Comme Il y a longtemps que je t’aime, Tous les soleils trouve lui aussi tout son sens dans les mots suivant ceux composant son titre, lesquels nous seront révélés ici lors d’une séquence où le cinéaste français jonglera habilement avec le surnaturel. Philippe Claudel signe en somme un deuxième effort dont la force comique décuple l’impact dramatique et vice-versa. Une ode à la vie doublée d’un hommage aux gens qui nous ont marqués - et malheureusement quittés - nous inspirant à ne laisser passer aucune chance de goûter au bonheur, à commencer par un visionnement du présent long métrage.
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Critique publiée le 31 juillet 2011.