VOL. 5 NO. 23
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Junior (2008)
Isabelle Lavigne et Stéphane Thibault

L'envers de la médaille

Par Jean-François Vandeuren
Si le hockey sur glace soulève les passions au Québec, au point de devenir carrément une religion pour certains amateurs, il est également la source de nombreux débats de société - à commencer par la fameuse polémique entourant les salaires faramineux accordés aux joueurs. Les équipes professionnelles n’hésitent d’ailleurs plus à débourser plus de vingt fois la rémunération annuelle d’un médecin pour s’assurer les services de l’un des membres de cette élite sportive dont la tâche n’est pourtant que de glisser une rondelle de caoutchouc noire au fond d’un filet. Récoltant la gloire auprès d’un public qui ne se gênera pas pour réclamer leurs têtes à la suite d’une contreperformance, ces athlètes ont en soi tout des gladiateurs modernes diront certains. Mais au-delà du succès et des questions d’argent, nous avons tendance à oublier l’immense charge de travail ainsi que tous les sacrifices qu’exige une telle profession. Ce ne sont évidemment pas tous les joueurs qui sont nés avec le talent, la détermination et la force de caractère nécessaires pour se frayer un chemin jusqu’à la Ligue nationale. D’autant plus que la perspective d’une telle carrière implique des choix de vie devant être faits très tôt dans le cheminement personnel et professionnel de l’aspirant hockeyeur, lequel devra se soumettre à une discipline de fer - et donc renoncer aux nombreux excès d’une jeunesse normalement constituée - s’il désire entretenir ce rêve que peu seront réellement en mesure de réaliser.

La vie d’un athlète professionnel n’est évidemment pas qu’une partie de plaisir et a elle aussi son prix. Mais le jeu en vaut-il réellement la chandelle? C’est indirectement sur cette question que se penchent au départ les cinéastes Isabelle Lavigne et Stéphane Thibault avec Junior. Le sport professionnel demeurant un milieu tout ce qu’il y a de plus fermé, le duo se tourna vers les rangs mineurs pour dresser un portrait sensible et lucide d’une discipline autour de laquelle gravitent encore énormément d’idées préconçues. Les deux cinéastes infiltrèrent ainsi pendant un an les coulisses de la Ligue de Hockey Junior Majeur du Québec en se mêlant aux membres de l’organisation du Drakkar de Baie-Comeau. Le malheur des uns fit véritablement le bonheur des autres dans ce cas-ci alors que Lavigne et Thibault eurent la chance de pouvoir observer de très près les dessous d’une équipe aux prises avec plusieurs problèmes internes l’empêchant d’atteindre son plein potentiel et d’accumuler les victoires à un rythme satisfaisant. Junior rapporte ainsi d’une manière franche et pertinente ce moment décisif où le hockey devient beaucoup plus qu’un simple jeu pour ces athlètes tout en traitant de façon respectueuse le travail des entraîneurs les accompagnant dans le dernier droit de leur apprentissage, lesquels seront toutefois gênés ici par les nombreuses lacunes d’un projet de reconstruction particulièrement laborieux. Une situation qui ne sera évidemment pas facile à gérer à l’intérieur d’un marché aussi limité, ce qui forcera l’organisation à traiter d’une manière parfois intransigeante ces jeunes recrues aux nerfs encore extrêmement fragiles.

Heureusement, les deux cinéastes ne cherchent jamais ici à faire de ces joueurs des victimes d’un système charognard ou à présenter les dirigeants de l’équipe comme des êtres froids et antipathiques. Le duo fait d’ailleurs particulièrement bien la part des choses à ce niveau en plaçant habilement ces derniers dans une position plutôt délicate : entre leur dévouement au bon développement de leurs élèves et leurs responsabilités face à la population locale et aux actionnaires de l’équipe, mais aussi face à eux-mêmes. Lavigne et Thibault souligne également de belle façon que le hockey, tout comme n’importe quel autre sport d’équipe, n’est pas qu’une question de performances physiques, mais aussi de force et d’endurance psychologiques. « La dureté du mental », comme le disait si bien Marc Messier dans Les Boys de Louis Saïa. Les deux cinéastes rapportent ainsi avec énormément d’empathie la situation de ces adolescents voyant leur passage à l’âge adulte s’effectuer de façon précipitée, captant subtilement leurs réactions face à tous ces changements en mettant principalement l’emphase sur leur (in)capacité à composer avec la pression venant autant de leurs proches que des supporteurs, de leurs agents et de l’organisation dont ils portent les couleurs. Lavigne et Thibault eurent d’ailleurs la brillante idée de concentrer entièrement leur regard sur l’intérieur des vestiaires, des bureaux et des salles de conférence où se joue véritablement l’avenir d’une équipe et de ses membres en n’insérant aucune séquence de jeu à proprement parler dans la dynamique de leur film.

Le documentaire d’Isabelle Lavigne et Stéphane Thibault porte donc un regard réfléchi et profondément humain sur les dessous d’un sport et d’une industrie que nous n’analysons bien souvent qu’en surface. Le duo soulève ainsi d’une manière modeste, mais néanmoins sentie, qu’au-delà de la gloire et des sommes d’argent astronomiques qui lui sont rattachées se trouvent des individus bien déterminés à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour jouer un jour dans la cour des grands et laisser leur marque dans un milieu où la compétition est de plus en plus féroce. Misant sur une approche visuelle et narrative assez similaire à celle du cinéma direct, le duo laissa judicieusement les acteurs de ce microcosme évoluer à leur propre rythme sans jamais intervenir dans le cours des événements par le biais d’une narration en voix off ou d’entrevues plus formelles qui auraient pu favoriser l’un ou l’autre des deux partis. Si Junior ne tente en aucun cas de décourager les aspirants hockeyeurs de prendre part à une telle mascarade, il expose néanmoins avec tact et retenue les craintes et les angoisses de ces adolescents à qui l’on demande d’être irréprochables autant sur la glace que dans la vie de tous les jours. Lavigne et Thibault vont ainsi au-delà de la performance sportive pour effectuer un portrait plus personnel et substantiel d’une discipline dont ils soulignent abondamment les nombreux risques du métier sans nécessairement chercher à lui faire perdre de son lustre.
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Critique publiée le 5 mars 2008.