VOL. 5 NO. 21-22
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Persécution (2009)
Patrice Chéreau

Je t'aime... moi non plus

Par Jean-François Vandeuren

La séquence d’ouverture de ce Persécution du cinéaste français Patrice Chéreau nous amène au coeur du métro de Paris. À l’intérieur d’un wagon particulièrement bondé, une femme dans un piteux état circule en quémandant un euro à tous les passagers qu’elle rencontre. Le tout sans susciter la moindre réaction de la part de ses compatriotes, chacun préférant demeurer dans sa bulle et faire comme si elle n’était pas là. La mendiante s’assurera malgré tout de secouer l’univers d’une dame assise près d’elle en la regardant fixement avant de la gifler violemment sans aucune raison apparente. Une agression qui se déroulera sous le regard stupéfait de Daniel (Romain Duris), qui tentera par la suite de recueillir les échos de la victime suite à l’incident, mais sans succès. Nous suivrons dès lors ce dernier entre les différents appartements qu’il s’affère à rénover et les gens qu’il côtoie sur une base régulière. À commencer par sa petite amie Sonia (Charlotte Gainsbourg), qui semble éprouver énormément de difficulté à conjuguer travail et vie sentimentale - au grand dam de Daniel. Nous ferons ensuite la connaissance de quelques-uns des amis de celui-ci, chacun aux prises avec des problèmes et un passé qui les auront tranquillement fait dévier de la trajectoire de vie qu’ils s’étaient imaginés. Daniel visitera également de temps à autre un hospice afin de prendre soin de quelques personnes âgées avec qui il se lia d’amitié au fil du temps. Tout cela tandis qu’un individu particulièrement louche (Jean-Hugues Anglade) tentera de plus en plus de s’immiscer dans l’intimité du personnage principal, s’infiltrant sans gêne dans son appartement pour lui déclarer tout l’amour qu’il ressent pour lui. Le problème, c’est que Daniel n’a aucune idée de qui est ce mystérieux assaillant.

Nous en viendrons d’ailleurs à nous demander si l’homme en question existe réellement ou s’il n’est pas plutôt le fruit de l’imagination de notre protagoniste. Une représentation de son désir d’être aimé à tout prix et par tout le monde qui, dans les deux cas, finira par se retourner contre lui. Nos soupçons seront d'abord éveillés par les apparitions répétées, et parfois hasardeuses, du personnage qui, tout comme plusieurs des gestes posés par ce dernier, ne sembleront pas toujours vraisemblables dans un contexte aussi tangible. Évidemment, il s’agit ici d’une thèse qui ne sera jamais confirmée ou infirmée par le réalisateur et sa coscénariste Anne-Louise Trividic, mais qui ferait néanmoins du sens au coeur d’un univers filmique dans lequel les émotions - amoureuses ou amicales - sont si souvent à fleur de peau et exprimées de façon aussi vive et maladroite. Une description qui colle en soi parfaitement au tempérament de Daniel qui, un peu à l’image de cet étranger, cherchera à obtenir plus de sa relation avec Sonia - de qui il aimerait bien voir un réel signe d’engagement. Nous aurons également un bon exemple de ce type de comportements au moment où le protagoniste tentera simplement de communiquer avec autrui ou lorsqu’il s’exprimera sur la vie de ses proches, en bien ou en mal - mais toujours avec les meilleures intentions. Ce sera notamment le cas lors de ces soirées dans un bar de quartier où Daniel et ses compères se rejoindront périodiquement et où ce dernier démontrera que c’est définitivement lorsqu’il a des gens autour de lui qu’il se sent le plus vivant. Une contradiction dans une réalité où chacun vit de plus en plus confiné à l’intérieur de sa bulle, ou le moindre signe d’extravagance est automatiquement jugé comme étant inapproprié.

C’est dans le quotidien des habitants de ce Paris devenu froid et impersonnel, envahi par la grisaille ambiante le jour et une noirceur des plus voraces la nuit, que nous immerge Patrice Chéreau. Sans nécessairement réaliser de prouesses sur le plan visuel, le cinéaste français orchestre néanmoins une mise en scène tout à fait juste par rapport au ton du récit et à sa façon de dépeindre l’état d’esprit de ses personnages sans chercher à déstabiliser l’équilibre déjà si fragile de leur univers. Un espace défini par un nombre tout de même assez restreint de lieux, nous faisant passer de la chaleur et du réconfort des endroits les plus communs à cet immense canevas que Daniel cherchera à modeler à son image afin de s’imposer dans une ville devenue anonyme, mais sans que cela ne traduise un quelconque désir de rendre celle-ci plus familière. Afin d’appuyer cet état d’égarement et de lassitude, Chéreau fera progresser son récit à un rythme on ne peut plus monotone, mais néanmoins soutenu, enchaînant les événements en demeurant toujours le plus fidèle possible au train de vie de ses protagonistes. Le réalisateur conservera du coup une certaine distance avec ces derniers tout en profitant de leurs moindres moments d’apathie ou d’entrain pour percer leur épaisse carapace. Chéreau apprivoisera alors ses personnages de la même façon que ceux-ci abordent leurs semblables, lui qui arrivera d’ailleurs tout aussi rarement aux résultats escomptés. Le cinéaste aura également pu compter sur la distribution parfaite pour rendre justice à ce casse-tête émotionnel auquel il manquera visiblement toujours quelques pièces. La sérénité de Charlotte Gainsbourg et Alex Descas contrebalance ainsi la folie douce-amère de Jean-Hugues Anglade, tandis que nous retrouvons entre ces deux pôles un Romain Duris dans une situation psychologique encore une fois très précaire.

Le titre du film de Patrice Chéreau va donc chercher toute sa signification non pas dans le sens beaucoup plus empreint d’agressivité auquel nous l’associons habituellement, mais plutôt dans cette simple tentative d’entrer en contact avec un autre être humain dans un monde où un tel geste ne semble pratiquement plus envisageable. Du moins, pas sans que celui-ci ne suscite une certaine appréhension chez la personne abordée. Persécution n’essaie donc pas de nous faire oublier la réalité dans laquelle nous vivons durant les quelques cent minutes sur lesquelles il s’étale, mais plutôt de nous amener à nous questionner sur la façon dont nous interagissons - ou pas - avec notre environnement et les individus qui nous entourent. Nos actions doivent-elles à tout prix être fondées et calculées? Nos relations avec autrui doivent-elles toujours être à ce point compliquées? Toute l’essence du présent exercice se retrouve du coup dans cette fameuse première scène. Cette séquence où personne n’ose répondre ou même regarder directement cette femme demandant de l’aide. Une situation que Chéreau et Trividic transposeront par la suite dans chacune des tentatives d’un personnage de se frayer un chemin jusque dans le coeur et l’âme d’un autre individu. Le duo dresse ainsi le portrait d’une réalité complexe, parfois déshumanisante et face à laquelle il demeure difficile de se positionner par l’entremise d’une approche reflétant bien l’attitude de ses sujets : parfois malhabile, légèrement égoïste et insouciante, mais néanmoins vraie, spontanée et profondément humaine. Et si Persécution nous laisse en soi sur un certain constat d’échec, le réalisateur offrira tout de même une certaine lueur d’espoir à son protagoniste, lequel devra toutefois se diriger seul vers cette éclaircie inespérée. Comme quoi il faut parfois apprendre à se connaître soi-même avant de vouloir à tout prix entrer dans la vie des autres…

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Critique publiée le 12 septembre 2010.