
Il va de soi que To Catch a Predator reposait sur une éthique douteuse. Après tout, n’y a-t-il pas de spectacle plus sordide que celui consistant à tendre un piège à des pédophiles dans le cadre d’une émission populaire diffusée sur une chaîne généraliste pour s’amuser de leur arrestation brutale par des policiers dissimulés, taser au poing ? La position morale de Lance Oppenheim dans Primetime est on ne peut plus claire, sa fiction sur les coulisses de cette émission se présentant comme le cauchemar fiévreux d’une droite américaine éprise de vengeance, n’hésitant pas à recourir à la violence pour protéger une certaine vision de la communauté. Les éclairages glauques, malades, sombres, la mise en scène paranoïaque rappelant l’omniprésence des caméras, l’accent sur des interactions humaines basées uniquement sur l’exploitation de l’autre à des fins de gloire personnelle, l’humour noir aux dépens de la petitesse des personnages… De la première à la dernière image, Primetime dépeint To Catch a Predator et ses créateur·rice·s comme abject·e·s.
Sans défendre l’animateur Chris Hansen et son équipe, on peut au moins reconnaître l’intelligence malsaine de leur concept. Il fallait utiliser un crime grave comme la pédophilie pour « justifier » la mise en scène d’un semblant de justice qui se présente explicitement comme un piège ; sinon, le public risquait d’éprouver de l’empathie pour les personnes confrontées. Il fallait jouer sur cet équilibre entre l’énormité du délit et celle du dispositif formel pour se retrouver sur le terrain moral le plus bourbeux possible et attiser les controverses inévitables (et bienvenues), comme le font toutes les histoires où « la fin justifie les moyens ». Juste par son titre, To Catch a Predator démontre bien cette logique du renversement, du prédateur qui devient proie dans les mains d’Hansen : c’est le vigilantisme et les récits de vengeance ultraviolents dont raffole le cinéma pour nous placer dans des positions inconfortables. C’est le Batman de The Dark Knight (2008, pour prendre un exemple contemporain) qui utilise ses joujoux de surveillance électronique pour capturer le Joker malgré l’illégalité et l’immoralité évidentes du procédé. Mais To Catch a Predator n’est pas une fiction, ou du moins c’en est une au même titre que toutes les téléréalités, c’est-à-dire un mélange de « mise en scène » et de « réalité » qui contribue également au sentiment de malaise.
Tous ces éléments font de l’émission un objet aussi condamnable que fascinant, mais la position de supériorité morale empruntée par Primetime laisse peu de place à la réflexion, comme si les enjeux étaient réglés d’avance sans devoir être réellement examinés. On aurait pu attendre d’Oppenheim qu’il s’intéresse franchement à cette esthétique de la téléréalité, aux procédés de fictionnalisation et de mise en scène qu’il a lui-même employés dans ses documentaires hybrides (Some Kind of Heaven [2020], Spermworld [2024]), mais le scénario reste très vague à ce sujet. Le contexte médiatique du début des années 2000 est à peine esquissé : l’explosion des téléréalités, qui concorde avec le raffermissement des mesures de sécurité post-11 septembre, la paranoïa d’un État de surveillance, la polarisation politique des chaînes de nouvelles en continu, l’accessibilité nouvelle d’Internet et des cellulaires… To Catch a Predator est un parfait produit de son temps, mais rien de cela n’apparaît dans Primetime, ou très peu : toute trace est reléguée dans un arrière-plan qui n’est reconnaissable que pour celleux qui s’en souviennent. On note surtout le lien astucieux qu’Oppenheim suggère avec la guerre en Irak, omniprésente sur les écrans, comme si l’émission d’Hansen reflétait l’administration Bush (ou vice-versa), la guerre étant vue comme une forme d’entrapment, une provocation policière justifiant l’intervention des forces de l’ordre.
Pourtant, on pourrait établir une filiation entre le travail d’Oppenheim et celui d’Hansen ; la question de la place qu’occupe la mise en scène dans une œuvre documentaire se pose du moins dans les deux cas. Pour des raisons fort différentes, mais qui constituent un riche terrain de réflexions, esthétiques autant qu’éthiques. En outre, la posture de condamnation adoptée par le réalisateur devient contradictoire quand le spectacle offert par Primetime reproduit implicitement les mécanismes du spectacle de To Catch a Predator sans oser inclure sa propre démarche dans cette critique. La dernière partie du film représente à cet égard l’un des moments notoires, quand la traque d’Hansen aboutit au suicide de l’homme qu’il pourchasse, un procureur de district au Texas : en construisant cette séquence comme un suspense haletant, en nous impliquant dans l’entreprise visant à attraper une cible au profil public et en réduisant le suicide à un effet-choc, le film reste pris dans une logique de provocation. Sans compter que toute cette aventure ne sert finalement que le développement d’Hansen : si celui-ci instrumentalisait son entourage, ses proies et leurs victimes pour avancer sa carrière, le film les instrumentalise à son tour dans son propos, pour confronter son protagoniste à la mort qu’il a causée.



:: Robert Pattinson [A24 / Icki Eneo Arlo / et al.]
Oppenheim semble vouloir piéger Hansen en le punissant moralement et en le montrant avide d’une forme de contrôle qu’il trouve dans la performance préparée pour les caméras qu’il dirige vers lui. Or, le personnage est ici prisonnier de la mise en scène du cinéaste, son image est entre les mains d’autrui : devant les caméras de son émission, Hansen paraît posé, maître de la situation, charismatique ; derrière, il devient hésitant, gauche. Une idée séduisante, mais peu développée, puisque Hansen demeure platement opaque, malgré l’interprétation brillante de Robert Pattinson. Un choix de casting inspiré, d’ailleurs, qui résonne avec la posture d’Edward dans Twilight (2008) qui se décrivait comme « the world’s most dangerous predator », mais aussi avec le rapport conflictuel au monstre qui définit l’image de Pattinson. Autant parce qu’Edward était torturé par sa nature de vampire que parce que l’acteur lui-même a voulu s’éloigner de ce rôle emblématique, de la figure du buveur de sang emo, qu’il a réinvestie dans des personnages sombres, excentriques, faisant preuve d’un certain pathétisme. Tout cela est encore présent dans son Chris Hansen, et le jeu presque burlesque de la star, dans ses maladresses et ses désarticulations, sert bien l’univers représenté, où aucune interaction humaine ne semble « normale », où personne n’exprime d’empathie, où toute relation est conçue comme un potentiel à exploiter à des fins personnelles. Mais le personnage se résume finalement à un carriériste un peu cinglé et bizarre, qui justifie sa croisade par un récit aux accents surnaturels, une rencontre avec le Mal entraperçu dans les ténèbres d’une caverne en Inde. Une anecdote qui semble être utilisée autant pour ridiculiser Hansen, par une croyance ésotérique exotisante qui participe à son délire paranoïaque, que pour s’offrir en clé de voûte à sa psyché. Si le but était de renverser les caméras pour « attraper » l’animateur dans son propre jeu, cela apparaît bien futile, voire juvénile, en l’absence d’une véritable réflexion sur les idées soulevées.
Devant un film aussi appuyé que flou, il devient difficile de se positionner : d’un côté, on peut saluer l’esthétique de Primetime, sa multiplication des caméras et des images médiatiques dans un kaléidoscope fébrile, et on peut se précipiter sur des répliques comme « Is it acting ? » pour méditer sur ce qui tient du « jeu » et de la « réalité » dans un monde de spectacle permanent où tout n’est que performance. Mais, de l’autre, ces enjeux demeurent grossiers et imprécis, comme le portrait d’Hansen. C’est en partie l’effet d’un désir d’efficacité à tout prix et d’un rythme soutenu, mais monotone qui refuse les variations d’intensité pour nous maintenir dans une sorte d’état d’alerte et de malaise constant, mais qui nous donne finalement l’impression que tout a été dit dans les dix premières minutes et qu’il ne reste ensuite qu’à maintenir notre attention jusqu’à la conclusion. Dans une certaine mesure, cela fonctionne : on ressort avec quelques belles performances en tête (remarquons au moins Skyler Gisondo, superbe dans le rôle d’un aspirant acteur dont la naïveté est exploitée par Hansen), on a bien ri, on a été troublé par cette histoire glauque, mais on ne peut qu’être déçu devant tout le potentiel laissé en suspens, devant la facilité et la grossièreté du traitement d’un sujet qui aurait sans doute exigé plus de tact et de finesse.
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