VOL. 5 NO. 26
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Some Kind of Heaven (2020)
Lance Oppenheim

Âge d'or et toc

Par Anthony Morin-Hébert

Protégé derrière les limites d’une gated community, baigné par l’éternel soleil floridien, un Jardin d’Éden fabriqué de toutes pièces promet aux aînés l’idylle d’une existence idéale et sans tracas. The Villages — c’est son nom — a de quoi mystifier avec son propre réseau d’autoroutes, sa station de radio, son cinéma, salon de quilles, centre-ville ainsi que ses multiples piscines et terrains de golf. Les pâtés de maisons ordonnés et gigantesques abritent pas loin de 130 000 résidents, à peu près la population de Trois-Rivières en version ridée et survoltée. Un ensemble de détails qu’abordent les nombreux résidents rencontrés par Lance Oppenheim à l’occasion de son premier long-métrage, le documentaire Some Kind of Heaven.

La position du jeune cinéaste de 24 ans est claire et la stratégie mise en œuvre pour la déployer, évidente : en opposant la facticité des Villages à la vie de quatre personnes incapables d’y trouver le contentement escompté, l’échec d’une société obsédée par le bonheur et le confort, et plus largement celui du bon vieux rêve américain, est insinué. C’est surtout par une panoplie de procédés rarement conjugués en documentaire que l’apparat de l’endroit se fait évident. Entre les ralentis et accélérés abondants qui déforment le réel, les couleurs pastel et vibrantes, la courte focale distordant les pièces, creusant les rides, infusant les visages d’étrangeté, il y a la composition fantaisiste qui donne aux plans l’aspect de cartes postales ou de photographies de groupe au doux parfum de ringardise. Habilement dirigée par David Bolen, la caméra fige la ribambelle de vieillards dans des poses candides ou prélève la frivolité de leurs activités quotidiennes, qui vont des pratiques de majorettes aux soirées pour célibataires, rallies patriotiques et ballets chorégraphiés en karts de golf. Une série de portraits surréels qui s’enfilent rapidement et donnent à ces vieilles personnes l’allure de gamins extatiques, spécialement lorsqu’ils sont costumés.

Par cette stylisation à l’excès, le film ne manque pas d’évoquer l’esthétique d’un lot de cinéastes réputés pour leur maniérisme, de l’excentricité plastique de Wes Anderson au baroque inquiétant de Terry Gilliam, et surligne à grands traits la nature fictionnelle du monde des Villages. Celui-ci n’est que fabulation, un lieu d’artifices et de tromperies. On nous apprend justement que la communauté a été spécialement construite de manière à évoquer le souvenir rassurant et idéalisé d’une Amérique du bon vieux temps ; la Main recrée le centre-ville des anciennes bourgades par son aménagement et son architecture, les bâtiments qu’on prétend patrimoniaux vont jusqu’à présenter de fausses dates d’édification ou encore des fissures peintes sur les murs. Des façades similaires aux décors hollywoodiens, à ceux des parcs d’attractions. Une Histoire factice des Villages a même été inventée pour compléter cette fantaisie, colonisation de la population autochtone en prime.
 


 

À l’inverse de ce mirage, les malheurs dissimulés derrière les voiles de l’intimité sont sincères. Il y a celui de Barbara, une veuve à la situation financière préoccupante que le poids de la solitude pousse à chercher un nouveau sens à la vie. On la suit dans son exploration d’activités proposées par les clubs des Villages et dans sa rencontre avec un prétendant, qui ne paraissent pas lui apporter ce qu’elle recherche. Au milieu de ces dames souriant de ravissement, l’impassibilité de Barbara, son regard perdu, détonnent. Anne et Reggie, pour leur part, forment un vieux couple qui bat de l’aile. Elle a des amis proches, mais échoue dans ses tentatives de communication avec son mari et ne supporte plus l’angoisse que lui causent ses agissements imprévisibles. Lui peine à garder contact avec la réalité en raison de sa consommation de drogues et ses délires mystiques, passant des heures à déambuler seul, s’attirant des ennuis avec la justice. Vêtu d’une éternelle chemise fleurie, Dennis vit quant à lui dans son van pour échapper aux autorités, outsider prenant les Villages comme terrain de chasse où chercher une célibataire fortunée qui voudra bien l’héberger. Âgé de 81 ans et sans le sou, le grand charmeur renoue avec une ancienne maîtresse qui met à l’épreuve son aversion pour les obligations.

Seuls parmi tous ces gens, abattus malgré les palmiers et le ciel d’azur, les jeux, l’abondance, ces quatre individus captivent par la mélancolie qui les tenaille et qu’ils ont l’humilité d’offrir à la caméra. En chacun d’eux se lit le pathétique d’une humanité trop pleine d’espoirs et d’attentes brisés qui nous habite toutes et tous, d’une manière ou d’une autre. Si cette universalité des sentiments est évidemment l’une des forces du documentaire, elle en constitue aussi une faille ; c’est que le malheur de ces aînés ne s’enracine pas dans la communauté des Villages, mais simplement dans l’angoisse d’une nature humaine inadaptée à l’hypermodernité. D’un côté on représente la superficialité du lieu et de l’autre la tristesse de quelques personnes, mais l’ensemble reste hétérogène comme de l’huile qu’on tenterait de mélanger à l’eau. Ces préoccupations qui troublent Barbara, Anne, Reggie et Dennis sont finalement les mêmes qui tiraillent la majorité de la population occidentale : problèmes financiers et amoureux, solitude, liberté. L’extravagance des Villages sert de bouc émissaire pour la raillerie anti-capitaliste, qui manque de nuance ; beaucoup de résidents y trouvent vraisemblablement leur compte, tant mieux pour eux.

Une autre défaillance de Some Kind of Heaven vient de l’esthétisation à outrance, qui cannibalise la puissance de la véracité documentaire. À force de ralentis et de compositions excentriques, le film déréalise les individus en les recouvrant du lustre de la fiction. Les quatre aînés censés toucher par la sincérité de leurs émotions n’y échappent pas. La rencontre de Dennis avec une potentielle compagne n’a par exemple pas grand-chose d’authentique : face-à-face de chaque côté d’une piscine, les deux célibataires sont filmés en champ-contrechamp, centrés dans des plans qui se rapprochent gracieusement d’eux par l’effet d’un zoom avant. La spontanéité de la rencontre perd toute crédibilité par cette mise en scène calculée et l’échec subséquent de la drague paraît comme un ressort narratif conçu pour donner du poids au désespoir de l’aîné et stimuler l’engagement spectatoriel.

À force d’émuler ironiquement son sujet en donnant préséance aux apparences, le documentaire se laisse prendre à son propre jeu. S’il impressionne par sa mise en scène resplendissante, il prêche par son manque de mesure et son incapacité à consolider ses idées. Des lacunes qu’on peut sans doute imputer à l’inexpérience de son réalisateur, qui n’avait qu’une poignée de courts métrages sur sa feuille de route mais dont l’aplomb reste prometteur.

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Critique publiée le 15 mars 2021.