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Sun Never Sets, The (2016)
Joe Swanberg

Wendy au pays des hommes

Par Louise Bertin

Après sept ans de silence, le cinéaste Joe Swanberg, figure de proue du mouvement mumblecore, revient avec son nouveau long métrage, The Sun Never Sets. On y suit la trajectoire de Wendy (Dakota Fanning), jeune femme à un moment charnière de sa vie : son partenaire, Jack (Jake Johnson), plus âgé qu’elle et déjà père de deux enfants, lui demande de faire une pause dans leur relation avant de s’y engager pleinement. Elle croise alors par hasard son ex, Chuck (Cory Michael Smith). Déboussolée par ces bouleversements, Wendy hésite et navigue entre les deux hommes, entre jalousie et interrogations métaphysiques. Le film rejoue ainsi le schéma bien connu du triangle amoureux, où le personnage féminin se voit tiraillé entre deux amants aux caractéristiques apparemment opposées. D’un côté, Jack, père de famille divorcé, amateur de confort et de pragmatisme. De l’autre, Chuck, le baroudeur, pilote d’avion de tourisme et adepte du camping sauvage. Difficile de ne pas penser ici à César et Rosalie (1972) de Claude Sautet, où la protagoniste interprétée par Romy Schneider est elle aussi en proie à un dilemme concernant son amour et le mode de vie qu’il induit. C’est à se demander : les femmes hétérosexuelles au cinéma n’auraient-elles que deux choix ? Les hommes sérieux, établis, un peu jaloux sur les bords, ou les aventuriers, amours de jeunesse qui promettent le frisson ?

Plus récemment, Materialists (2025) de Celine Song réinvestissait ce trope cinématographique à travers les enjeux concrets, notamment financiers, des relations amoureuses. Swanberg opte quant à lui pour le prisme des questionnements existentiels, plutôt que celui des conditions matérielles du couple, pour étudier les tourments de Wendy. Mais là où le film de Celine Song faisait le choix d’une satire ultra-contemporaine, celui de Joe Swanberg semble bloqué dans un entre-deux, à mi-chemin entre drame et comédie. Il essaye pourtant d’exploiter cet espace intermédiaire dans les dialogues et les situations, et parvient parfois à faire ressentir le malaise inhérent au dating. Poussée malgré elle à explorer d’autres possibles, la jeune femme se retrouve ainsi à un premier rendez-vous arrangé par sa meilleure amie. Au bar, son esprit divague, mais elle tente de rassurer le jeune homme avec qui elle boit un verre en lui répétant que tout va « bien ». Le montage bascule ensuite brusquement sur une image de Wendy pleurant dans sa voiture. C’est par ces petits mouvements que le film accède à la vulnérabilité de ses personnages et touche au réel, en créant des situations dans lesquelles le·a spectateur·rice peut facilement se reconnaître.

Mais si le cinéaste semble s’intéresser à Wendy, il en reste à ses relations amoureuses, quand bien même le début du film esquisse une réflexion stimulante sur la possibilité d’être autre chose qu’une « moitié » pour son ou sa partenaire. Swanberg soulève ces interrogations, mais peine à les rendre palpables ou véritablement signifiantes. Un unique court passage est consacré aux activités de Wendy en dehors de ses relations : seule dans son atelier, elle scie et ponce du bois pour fabriquer un meuble. En parallèle, son ex est lui aussi montré dans sa nouvelle solitude. Tout au long du film, la jeune femme doit se battre pour exister pleinement et démêler ce qui relève de ses envies, de ses projections et des attentes que les autres font peser sur elle. Cette difficulté assez universelle à être entièrement soi-même se heurte ici sans cesse aux différences qui séparent Wendy de ses partenaires. Amatrice de bateau et de nature, elle s’entend répéter par les deux hommes : « C’est pas mon truc. » Le paradoxe est alors manifeste : tandis que Wendy tente de comprendre qui elle est indépendamment des hommes qui l’entourent, le scénario traduit constamment cette interrogation existentielle en choix amoureux. À la question « quelle vie désire-t-elle ? » semble toujours se substituer une autre : « avec lequel des deux ? »



:: Dakota Fanning (Wendy) et Cory Michael Smith (Chuck) [The Alaska Project]


La mise en scène finit malheureusement par reproduire la difficulté rencontrée par Wendy à assumer pleinement ses volontés et à exister en dehors des compromis imposés par la vie de couple. Le problème tient moins au genre romantique lui-même qu’à ce que Swanberg choisit d’en faire : là où celui-ci pourrait constituer un espace privilégié pour interroger la manière dont le désir amoureux façonne, contraint ou révèle une identité, The Sun Never Sets enferme trop souvent son héroïne dans l’alternative qu’il semblait précisément vouloir dépasser. En 2026, il ne paraît pourtant pas complètement absurde d’attendre d’un drame romantique centré sur une figure féminine qu’il s’intéresse véritablement à elle en tant que personne, et non seulement en tant que petite amie ou ex. Si Dakota Fanning s’avère de plus en plus convaincante au fil du film, elle se voit aussi restreinte dans son évolution par un scénario parfois étriqué. Pour preuve, la dernière scène (que l’on ne révélera pas ici) confirme l’un des sous-entendus problématiques du récit : l’injonction initiale à être pleinement soi-même semble difficilement réalisable sans partenaire.

Là où le film se rattrape, c’est en réservant plus ou moins le même sort à ses personnages masculins qui, en plus de n’exister qu’en surface, se caractérisent par une immaturité émotionnelle embarrassante. Leurs états d’âme, changements d’humeur et autres tergiversations sont l’occasion d’autant de scènes absurdes que comiques. Le cinéaste conserve ainsi, malgré tout, une forme de tendresse pour ses personnages, en explorant notamment leurs incohérences et leurs regrets, et en les montrant finalement comme profondément humains. Cela ne suffit cependant pas à nous émouvoir complètement. Il en est de même pour la réalisation : tourné en Alaska, le film multiplie les allers-retours entre l’intérieur et l’extérieur, la nature et l’espace domestique. Bien que captées en 35 mm, les images sont étonnamment lisses et renforcent cette impression persistante de rester à la surface des choses. Derrière la beauté des paysages et le naturel recherché des échanges, The Sun Never Sets poursuit obstinément une authenticité qui semble toujours lui échapper. À l’instar de Wendy, condamnée à se définir dans le regard des hommes qui l’entourent, le film peine finalement à trouver une existence qui lui soit propre et qui nous emporte.

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Critique publiée le 13 septembre 2026.